Tim Burton : l’éloge du rêve

par Eduardo Sintès
mardi 16 mars 2010

Avez-vous vu Big Fish ? Vous savez, le film de Tim Burton, sorti en 2003. C’est l’histoire d’un homme qui mystifie (mythifie ?) sa vie aux yeux de tous, mêmes les plus proches, même son fils.

 

 Celui-ci en souffre, car passé l’émerveillement qu’il avait à écouter les invraisemblables histoires de son père dans son enfance, l’âge adulte lui a laissé l’amer sentiment de ne point connaître cet homme étrange, toujours aàressasser les mêmes extravagantes anecdotes, enfermé dans l’univers qu’il s’est construit, héros de sa propre légende. La rupture est consommée depuis de longues années lorsque le film débute, et la santé déclinante du père rappelle le fils auprès de lui. Celui-ci apprend alors à réécouter la légende familiale, à y prêter une oreille nouvelle . Et le spectateur de se laisser guider par ce réalisateur de génie au sein d’un rêve sublime, empreint de poésie, de délicatesse et de pudeur.

 La possibilité de ré-enchanter nos vies, voilà la grandiose leçon que ce poète moderne nous donne, avec légèreté. Il nous dévoile cette capacité si propre à l’homme de transcender le réel pour le sublimer, d’extraire l’essence des choses pour la magnifier, de conférer un peu de sens à notre court passage ici bas et d’en exalter la beauté. Surtout, ceci repose sur l’aptitude à raconter des histoires, à y croire, et à se laisser porter vers des mondes imaginaires. Il rejoint par là le rôle de conteur moderne déjà endossé lors de la réalisation de son célèbre Edward Scissorhands.

 Pourtant, on entend souvent ceux de toutes les luttes reprocher aux rêveurs de fuir la confrontation au réel, d’abandonner la lutte, de renoncer au combat, en un mot de se résigner. L’imaginaire et le rêve sont perçus au mieux comme un refuge, un havre de paix, au pire comme une échappatoire, une fuite en avant. Pour changer notre condition, battons-nous, profèrent-ils, restons ancrés dans le réel, militons, manifestons, partons en guerre contre les gouvernements, contre les potentats de toutes sortes, contre ceux qui asservissent, ceux qui affament, ceux qui tuent, pillent et violent. Révoltons-nous contre la bêtise d’état, le consumérisme aveugle, l’immorale spéculation. Plongeons dans l’action. Je crois en ces combats. Le monde a besoin de justice. Mais cette lutte ne devrait pas se faire au détriment de notre capacité à nous émerveiller, à sentir, à vivre. Ou alors le combat perd son sens, puisque la nouvelle vie qu’il appelle sera désenchantée, guère meilleure que celle que nous avons.

 Tim Burton nous rappelle à quel point la poésie peut transformer nos vies. Dans un monde absurde, dans lequel la raison humaine, fondamentalement limitée, se heurte sans cesse au silence du monde, dans ce désert aride décrit par Camus, la seule échappatoire est l’art, le rêve, et l’imagination. Dans cet espace propre à l’homme se puise justement l’inspiration nécessaire à la volonté de vivre et changer le réel. Bien loin d’incliner à la résignation, l’imaginaire est une source infinie. L’action ne devrait donc jamais nous couper de ce qui constitue son fondement, mais procéder en un éternel aller-retour entre le réel et et le rêve. Ce cycle infini rappelle la définition étymologique de la révolution : un tour sur soi, de l’action à la contemplation, mouvement perpétuel de l’homme confronté à son énigmatique condition. Cet homme qui s’avance est un homme en révolution.

 


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