Un film « Hors-la-loi » ?

par Vincent Delaury
lundi 27 septembre 2010

« Mon film n’est pas politique, c’est une épopée avec une forme romanesque qui emprunte au film de gangster et au western. S’il pousse les familles à discuter de l’Algérie, de la colonisation… Alors tant mieux ! » (Rachid Bouchareb, in Metro n°1858). Pas convaincu par les propos du cinéaste franco-algérien cherchant à balayer les polémiques que soulève son film en mettant en avant qu’il s’agit, non pas d’un film politique, mais d’un film romanesque. D’une part, parce que son film repose sur une trame historique, basée donc sur des faits réels, et d’autre part, parce que la politique, ou le politique, s’immisce partout, y compris dans un roman, dans un policier ou dans un mélodrame. Hors-la-loi est un film politique, c’est d’ailleurs pour ça qu’il dérange, et c’est aussi pour ça, entre autres (indépendamment de ses qualités cinématographiques, j’y reviendrai), qu’il est intéressant à regarder : parce qu’il interroge le passé colonial de la France et les blessures encore vives, d’un côté de la Méditerranée comme de l’autre. Rachid Bouchareb, ayant sans doute le désir tout à fait louable de calmer le jeu afin que l’on voie ENFIN Hors-la-loi sous un angle cinématographique, joue à mon avis exprès au candide ici. D’autant plus qu’il est l’un des mieux placés pour savoir qu’un film, ou une œuvre d’art, peut parfois avoir une répercussion dans le réel. Suite à la sortie de son film Indigènes (2006), traitant de l’action de tirailleurs venus du Maghreb pour rejoindre l’armée française afin de combattre le nazisme, le président Chirac avait harmonisé les pensions des anciens combattants coloniaux ; ce qui n’était que justice puisque la France avait depuis trop longtemps négligé ses anciens combattants « indigènes ».

Hors-la-loi est la suite d’Indigènes, Bouchareb ayant la volonté, via une trilogie s’apparentant à une fresque, de traiter l’Histoire qui lie la France à l’Algérie en trois temps : la Seconde Guerre mondiale (Indigènes), la guerre d’Algérie (Hors-la-loi) puis, à venir, l’intégration en métropole après 1962 avec un 3e opus. On retrouve donc les figures originelles du 1er épisode (les prénoms sont gardés mais les personnages changent) et, à l’exception de Samy Naceri, les mêmes acteurs : Jamel Debbouze/Saïd, Roschdy Zem/Messaoud et Sami Bouajila/Abdelkader. Après la Seconde Guerre mondiale et les massacres de Sétif (8 mai 1945), trois frères et leur mère, jadis séparés parce que chassés de leur terre d’Algérie, se retrouvent en France. A Paris, Abdelkader, rejoignant le FLN (Front de libération nationale), s’engage pour l’indépendance de l’Algérie. Il est bientôt rejoint par Messaoud qui, de retour d’Indochine, fait un parallèle entre le combat des Viet Minh pour conserver leurs terres et le projet indépendantiste de son frère aîné. Le petit dernier (Saïd), lui, choisit de faire du business. Des années 1945 à 1962 (Libération de l’Algérie), on suit le destin de ces trois frères soudés par l’amour qu’ils vouent à leur mère. Cette saga familiale, sur fond de passé colonial et de guerre d’Algérie, suit le cheminement chaotique du peuple algérien pour retrouver sa souveraineté, et sa liberté. 

Mêlant classiquement les petites histoires et la grande Histoire, dans la lignée de films américains ou américanophiles récents (Munich de Spielberg, Mesrine de Richet, Carlos d’Assayas), Hors-la-loi ne manque pas de souffle. Tout d’abord, précisons qu’il bénéficie d’une interprétation solide. Les trois acteurs principaux sont à fond dans leurs personnages, et le reste de l’équipe (Bernard Blancan, Thibault de Montalembert, Jean-Pierre Lorit), question qualité de jeu, n’est pas en reste non plus. L’émotion passe. Malgré les divergences idéologiques et les soubresauts de l’Histoire, cette histoire de fratrie soudée émeut et c’est peu dire que le rapport intense de ces fils à leur mère est, par moments, des plus poignants. Certes, on pourra toujours reprocher à certains d’en faire trop. Par exemple, Jamel Debbouze, excellent en ersatz de Charlot dans les bidonvilles de Nanterre où les ouvriers algériens cohabitent avec les rats, se la joue un peu trop Joe Pesci à la longue, surtout lorsqu’il devient un caïd ayant fait fortune dans les bouges et les clubs de boxe de Pigalle. De même, concernant certains personnages, il y a certains détails qui frôlent l’artifice, la volonté esthétisante du réalisateur pouvant alors nuire à la lisibilité de son propos - faire un film fort et sérieux sur des événements politiques. Un exemple, autant on comprend l’œil crevé de Messaoud (il revient borgne de la guerre d’Indochine), autant, lorsqu’il entre dans un salon parisien feutré pour servir de protecteur à son frère Abdelkader venu rencontrer le colonel Faivre de la DST, ses lunettes noires en font davantage un personnage de BD à la Léon qu’un être de chair et de sang au service d’une cause. De toute évidence, Bouchareb a été tiraillé entre deux lignes de force : d’une part, faire un film de genre (policier et de gangsters) nourri des grands maîtres du genre (Melville, Coppola, Leone, Scorsese) et, d’autre part, faire un film qui, sans être ouvertement militant, est un film à message, avec un point de vue fort sur ce « sujet cicatriciel » (Debbouze) qu’est le rapport France/Algérie – il greffe même à sa fiction des images d’archives où l’on voit le général de Gaulle en campagne. Alors, c’est vrai, cinématographiquement parlant, le film ne parvient jamais à égaler les chefs-d’œuvre dont il s’inspire : L’Armée des ombres, Le Parrain, Il était une fois en Amérique, Les Affranchis. Néanmoins, Hors-la-loi, dans sa difficulté à osciller entre les films de genre et politique, a un aspect bancal intéressant. Je pense qu’on peut le trouver raté – ce qui n’est pas mon cas, du 3 sur 5 pour moi – mais aucunement mauvais, car on ne va tout de même pas reprocher à un cinéaste d’avoir de l’ambition, des références et de vouloir faire un film stylé, bien éclairé et doté d’une amplitude narrative.

Il y a certaines scènes remarquables dans Hors-la-loi. L’attaque du commissariat est prenante ; la fusillade nocturne finale opposant les membres du FLN aux forces de police a une beauté crépusculaire qui rappelle combien ce combat pour la liberté est pavé de zones d’ombre, de morts et de sacrifiés disparaissant dans la nuit noire ; et toutes les scènes intimistes (notamment la visite de la mère en prison pour voir Abdelkader ou encore les pleurs de Messaoud, travaillé par sa conscience, devant sa mère alitée) prennent aux tripes ; signalons que c’est souvent là, dans ces drames personnels locaux pouvant prétendre à l’universel, que Bouchareb est à son meilleur – revoir certains films de ce réalisateur s’attachant à traiter de sujets délicats (la lâcheté, la désillusion, le déracinement, le sacrifice) pour s’en convaincre : Cheb, Little Senegal, London river. Maintenant, historiquement, le film présente l’originalité de ne pas traiter directement de la guerre d’Algérie du côté du front, à l’inverse de films comme La Bataille d’Alger ou L’Ennemi intime. C’est davantage du côté de l’armée des ombres, d’une résistance qui s’organise de l’intérieur pour combattre l’oppresseur, que le film se situe. De ce côté-là, le film, d’une manière didactique un peu lourde mais ne manquant tout de même pas de générosité pédagogique, déroule classiquement une succession de faits : les massacres de Sétif ; l’organisation du FLN pour contrer l’occupant français ; la mise en place d’une organisation française par les services secrets français afin de « terroriser les terroristes  » : la Main Rouge ; la création par le FLN de milices armées pour contrer celle-ci ; puis la Libération de l’Algérie en 62.

Ce que Hors-la-loi montre très bien, c’est que la lutte des Algériens pour l’indépendance est lancée telle une machine de guerre que rien n’arrêtera, et l’on se rend vite compte que la répression, qui tente de canaliser une force « naturelle » qui pousse tel un bulldozer, finira toujours par profiter aux opprimés et nuire à l’image des oppresseurs. D’ailleurs, le colonel Faivre, ayant combattu du côté des résistants et du gaullisme contre la botte nazie, n’est pas dupe, on l’entend à plusieurs reprises déclarer : « Des Algériens ? On va en tuer mais, à la fin, ils gagneront. » Les deux camps ne se font aucun cadeau. Bouchareb, de par cet état des lieux montré, parvient à ne pas caricaturer son propos au point qu’on réduise les forces en présence à un combat « des gentils Algériens contre les méchants Français ». C’est pour ça que les détracteurs du film, d’où qu’ils viennent d’ailleurs (évitons de stigmatiser tel ou tel camp politique), devraient aller le voir avant de lui faire un procès d’intention. Quelques exemples d’une vision nuancée : le colonel Faivre, de la DST, avant qu’il ne devienne un meneur sans foi ni loi des barbouzes, raisonne. Ce n’est pas un fou de guerre, il veut vraiment, comme pendant la 2e Guerre mondiale, servir, dans l’optique initiale d’un de Gaulle, la grandeur de la France qui, selon eux, doit garder son empire colonial pour servir de tampon entre l’Amérique et l’URSS. Ca peut se comprendre d’un point de vue idéologique. De même, les Algériens du FLN, lancés dans leur logique de guerre, commettent certaines exactions discutables : ils éliminent froidement ceux qui les gênent : que ce soit un membre du mouvement nationaliste du MNA ou un ouvrier algérien père de trois enfants qui s’est offert un frigo en piquant dans la caisse du FLN plutôt que de payer « l’impôt révolutionnaire » prélevé afin de financer l’effort de guerre.

Maintenant, soyons clairs, malgré ces nuances, Bouchareb épouse dans ses grandes lignes la cause algérienne (le film commence par la monstration d’un drapeau français pour finir sur un drapeau algérien) mais, après tout, ce qu’on demande à un artiste c’est d’avoir un regard, un point de vue, d’autant plus qu’il ne s’agit pas ici d’un documentaire mais d’une œuvre de fiction inspirée de faits réels. L’artiste n’est pas historien, l’art n’a pas à courber l’échine face à l’Histoire, il n’est pas tenu à la neutralité, il a le droit de s’engager, de prendre parti. Maintenant, ceux qui s’opposent à Hors-la-loi, parce qu’il repose en effet sur un passé douloureux qui fait encore débat (la France colonialiste, l’Algérie coloniale et une guerre « qui ne passe pas », travaillant encore, 50 ans après, les mémoires conflictuelles), peuvent toujours, au lieu de pousser des cris d’orfraie, faire une contre-réponse au film de Bouchareb, sous la forme d’un film, d’un livre ou que sais-je encore. Et là aussi, on pourra juger sur pièces. Ca pourrait être instructif d’ailleurs, car ça rejoindrait ainsi ce qu’avait voulu faire Eastwood en traitant la guerre du Pacifique, du côté américain (Mémoires de nos pères) puis du côté japonais (Lettres d’Iwo Jima). Sauf que, pour que ça marche vraiment, c’est-à-dire qu’il y ait vraiment les deux sons de cloche, l’idéal aurait été que Clint Eastwood, au lieu de s’occuper de la réalisation de l’ensemble du diptyque, ne réalise que le 1er et se contente de produire le 2e - le versant japonais - en confiant son écriture et sa réalisation à un réalisateur… nippon. Autrement dit, le débat est loin d’être clos concernant cette guerre d’Algérie et cet Hors-la-loi, bien que bancal, a au moins le mérite d’ouvrir les discussions. 

 

Documents joints cet article


Lire l'article complet, et les commentaires