« Vengeance » : de Johnnie to Hallyday via Alain Delon

par Vincent Delaury
lundi 25 mai 2009

On fête la Nouvelle Vague pour ses 50 ans et je repense à Nouvelle Vague (1990), signé JLG. Avec Delon. Je vois Vengeance (2009) avec Johnny, et de Johnnie to Hallyday, malgré la qualité de ce thriller bleu acier, je regrette l’absence sur l’écran de Delon qui a refusé le film à cause du héros Costello atteint, au départ, de la maladie d’Alzheimer. N’étant pas plombé par cette grave pathologie, j’active ma mémoire cinéphile : entre nous, pour ce dernier, quel dommage qu’il ait refusé le dernier To et qu’il se soit ainsi privé d’une montée des marches, en fanfare (c’est une star toujours populaire), à Cannes. Delon a choisi de se faire Alain Deloin sur la Croisette, on ne l’a pas vu non plus, sur la côte azurée, au gala de l’amfAR (le 22 mai), le dîner le plus cher du monde qui se tenait à l’hôtel du Cap pour l’amfAR, la fondation de lutte contre le sida mise sur pied par Liz Taylor en partenariat avec le magazine Vogue. Nouvelle Vogue manquée pour Monsieur Delon, que l’on doit désormais appeler… Arlésienne Delon ? Comment se fait-il qu’un acteur, si grand autrefois, ayant tourné avec des pointures du calibre de Melville, Losey, Clément, Antonioni, Visconti et tutti quanti, puisse être passé à côté d’un cinéaste hongkongais si talentueux, Johnnie To (Exilé, Election), leonien en diable.

Est-il blasé ? Ne sait-il plus lire un scénario ? Ne veut-il plus se fatiguer physiquement ? (Costello nouvelle vague, c’est un rôle physique). Ne fait-il pas confiance ? Un acteur-star comme ça, il pourrait « capitaliser » sur son statut d’étoile planétaire, camper chez Sofia Coppola, To, s’inviter chez Tarantino, Woo ou encore, je sais pas moi, Hou Hsiao-hsien, et puis rien, peanuts. Dommage. Ce battant, ce gitan, cet aventurier, ce félin, ce guépard, ce sicilien, cet homme pressé, cet insoumis, ce plein soleil, ce Big Gun (fighter), ce samouraï, ce rocco sans ses frères, ce Monsieur (Klein), ce soleil rouge, cette tulipe noire, ce Zorro aurait-il définitivement mis au placard son fier destrier et ainsi décidé de rejouer à l’infini L’Eclipse ? Son seul film actuel, semble-t-il, c’est Il était une fois Alain Delon ! Certes, la pénombre pour une star, c’est bankable, l’absence crée le désir et « l’absence présente » est un bon crédo pour se rendre mythique, pour autant, une star, « lumière qui irradie de l’intérieur » (dixit Jeanne Moreau), doit aussi repasser dans la lumière de temps en temps : cf. une Moreau par exemple, vue chez des contemporains comme Tsai Ming-liang, Gitaï et Ozon. Elle ose, elle. Delon n’oserait-il plus ? That is the question. Delon, le mec cul(te) qui plaisait autant aux midinettes d’antan qu’aux cinéphiles chevronnés s’étalant sur plusieurs générations, ferait pourtant des merveilles, avec sa « brutalité féline » rentrée, dans le cinéma d’action chinois contemporain, tout en clairs-obscurs et fulgurances électriques. Son énergie mélancolique et son économie gestuelle acquise chez Melville - exit ici le cabot des 80’s se fourvoyant dans des polars à la papa, limite réacs - pourraient pourtant encore faire des merveilles au Pays du Sourire ou du Soleil-Levant, qu’il soit rouge, tel un cercle, ou noir comme une tulipe. A condition que cette dernière ne soit pas fanée, et virant au chrysanthème.

Qu’il se rassure le bel Alain, c’est lui, le vrai Jeff Costello, c’est lui qu’on aurait préféré voir, entre nostalgie et action, dans le To à la place d’Hallyday (n’en déplaise aux groupies du rockeur vintage !), pour autant les années passent, et Delon, qui pourrait redorer son blason en s’infiltrant chez John Woo ou Tsui Hark (voir Louc Bessonne, au pire !), n’a pas l’idée de jouer à l’exil pour mieux renaître de ses cendres chez nous – « Il a raté ses vingt dernières années de cinéma (…) »* (Benjamin Berton). Comme nous le rappelle malicieusement cet écrivain dans son dernier roman (cf. photo), Alain Delon est une star au Japon. Alors, pourquoi n’appelle-t-il pas, cash, Tarantino pour le ressusciter ? Ce cher Kwentine, le Maître postmoderne de la Cité des Anges, a ressuscité Pam Grier, John Travolta, Bob Forster, Mickey Rourke - rien que ça. Et pourquoi pas Delon, hein ?! Delon incarne le divertissement (Allégret, Giovanni, Deray, Lautner, Tessari, Verneuil) et l’art (Antonioni, Zurlini, Cavalier, Losey, Blier, Godard), ou les deux (Melville en serait la quintessence) ; et tous les cinéastes des années 2000 auxquels je pense, à savoir les modernistes citationnels et les maniéristes asiatiques contemporains, pourraient aisément participer à revivifier le mythe Delon. Oui, comment se fait-il qu’un immense acteur qui a su tourner avec les auteurs les plus importants de ces 50 dernières années puisse passer à côté des réalisateurs hyper talentueux d’aujourd’hui ? C’est la question que je me pose, un borsalino vissé sur la tête et un Americano à la main. Avec, en pensée, Alain Deloin. Par Toutatis !, et sans passer siouplaît par un Astérix 4, il faut vraiment réveiller ce flic qui dort !

Ah oui, à part ça, le film Vengeance, comment est-il ? Fidèle à son genre (le revenge movie) et à son titre, il repose bien sur ce ressort ultra-classique - que ce soit au cinéma (Furie, Winchester 73…) ou en littérature (Hamlet, Le Comte de Monte Cristo…) - qu’est la vengeance, accompagnée de la fameuse loi du Talion, « œil pour œil, dent pour dent ». Le pitch est simplissime : un père (Francis Costello/Johnny Hallyday) vient à Hong Kong pour venger sa fille (Sylvie Testud), victimes de tueurs à gages. Il est marqué « cuisinier » sur son passeport mais, deux décennies plus tôt, c’était un tueur professionnel. En tueur solitaire et taiseux (il joue a minima, under-acting), Hallyday fait son job, il est convaincant, mais le mieux, soyons francs, c’est vraiment quand il se tait, se déplace au ralenti, tel un vieux lion, et joue de sa pupille transparente. Par contre, quand il parle, certaines sentences sont bien naïves, sans aucune originalité, et on frôle parfois le comique involontaire. Hallyday, et ce n’est pas un scoop, n’a pas une palette de jeu très large. Contrairement à un Delon.

Formellement, ce film est splendide, To est un grand graphiste : dans son western urbain, la lumière bleu aquarium, les fusillades au clair de lune, les chorégraphies balistiques, les pluies de feuilles, les longs K-ways noirs genre cache-poussières sont très séduisants - en plus, comme l’a déjà écrit Richard Bohringer, c’est [vraiment] beau une ville la nuit. Les mégalopoles high-tech que sont Macao et Hong Kong deviennent le siège de gunfights qui ont un charme fou, on pense d’ailleurs souvent à Leone. Et c’est là que le bât blesse quelque peu, car chez le maître italien, il y avait une émotion (la ronde des sentiments) et un lyrisme picaresque qui manquent ici. En outre, on n’a jamais la densité narrative d’un Mann (Heat, Collateral). Au niveau du fond, Vengeance reste binaire, manichéen et glisse, par moments (cf. lorsque notre Jojo national se met à prier sur une plage de solitude !), vers l’imagerie saint-sulpicienne un poil gênante. Bref, ça reste en surface. Et limite dans le surplace : malgré son thème (la vengeance, logiquement, « intensifie » la vie), la tension et la puissance dramatique ne montent jamais très haut ici, on n’est jamais cloué à son fauteuil. Nonobstant, ne boudons pas notre plaisir, ce polar hongkongais, plastiquement, est mille coudées au-dessus de la plupart de nos policiers français contemporains balourds, on sent que To s’est davantage penché sur Melville que sur Olivier Marchal, et ça fait vraiment plaisir à voir. Bref, Vengeance, c’est un bon petit polar de base (du 2,5 sur 5 pour moi), c’est déjà ça, mais ça n’est que ça.

Et, dernier reproche, c’est à la toute fin du film que l’on perçoit à quel point le thème de la vengeance, doublé de la perte de la mémoire du vengeur (Costello), aurait pu être beaucoup plus développé. Ultime plan (très bien) : Costello sourit, on se dit que c’est parce qu’il est satisfait du devoir accompli (il vient de dézinguer le chef des tueurs qui avait massacré la famille de sa fille) et, qu’en plus, comme il perd la mémoire, il peut d’autant plus sourire à la vie qu’il a certainement tout oublié de son passé, jusqu’à son dernier acte sanglant de représailles - « Les gens cherchent à se venger à cause de leurs souvenirs, de pensées qui hantent leur esprit sans qu’ils puissent s’en libérer. Je voulais poser la question : que signifie la vengeance lorsqu’on perd la mémoire  » (To, Cahiers n°645, p38). Bien dit Johnnie, la vengeance est un plat qui se mange froid, elle naît, on le sait, d’un affront engendrant de la haine, « la vengeance est un besoin, le plus intense et le plus profond qui existe » (Cioran). Il s’agit pour la personne offensée de rendre la pareille à son ennemi. Le désir de vengeance, si la logique du pardon n’a pas été choisie, vient se lover et s’intensifier dans le souvenir de l’affront, le vengeur ne tend aucunement l’autre joue mais cherche coûte que coûte à châtier l’offenseur. Mais cette obsession vengeresse ne tient que s’il y a souvenir, rancune et haine, moteurs de la personne offensée. Qu’advient-il alors si la mémoire du vengeur disparaît ? De cette question, To n’en fait pas grand-chose. Dommage, pour complexifier son intrigue, et la rendre spirituellement plus intéressante, je pense qu’il aurait pu davantage faire osciller son héros amnésique - Costello passe son temps à prendre des polaroids, façon Memento, des gens qu’il croise pour se souvenir d’eux - entre la violence, voire méchanceté, et le pardon.

* in « Il a écrit la fausse histoire du vrai Delon », Ouest-France.fr, 24/05/09

 

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