« Whatever Works » : Woody Allen et les jeux du hasard

par Julie Dep
jeudi 2 juillet 2009

Avec le même film, les mêmes univers, personnages, décor, obsessions, musiques, humour, qu’est-ce qui fait que Woody Allen continue de nous surprendre depuis « Manhattan » (1979) ? Qu’avec son petit dernier on redoute un quart d’heure le léger ennui du déjà-vu, puis qu’on se retrouve au générique de fin tout ébloui d’un plaisir renouvelé ?

Même le sujet n’est pas neuf : Un misanthrope sur le retour (Larry David), imbu de ce qu’il n’hésite pas à nommer son génie, devient malgré lui pygmalion d’une Lolita (Eva Rachel Wood) entrée par effraction dans sa vie, et dont il ne se rendra compte de l’importance qu’au moment de la perdre.

La farce de la vie servie par le théâtre

Le mépris universel de mégalo-Boris pour l’espèce humaine, proportionnel à son autosatisfaction, s’habille d’humour et de culture. Les câpres font passer le mauvais poisson. Pour ce râleur à la française, à l’a-priori si méfiant pour autrui que nul ne peut le décevoir, le verre n’est jamais à moitié vide : il l’est complètement. Du moins notre "presque Nobel ", comme il s’auto-qualifie, pousse-t-il à plaisir son personnage à la plus détestable asocialité, car le théâtre et ses masques ne sont jamais loin chez Woody Allen. Ainsi Boris, par moments - insolites - prend le public à témoin, à l’insu du reste de la troupe. Ainsi les dialogues, percutants, le cèdent-ils une ou deux fois à une musique investie du même rôle : la "Marche nuptiale" disant le mariage, coupé au montage ; la 9e de Beethoven rendant inaudibles des coups à la porte... et, comme toujours chez Woody Allen, Gershwin rappelant de ne pas prendre au drame le désespoir existentiel.

Un choc des cultures essentiel au mouvement

Un des ressorts comiques du film repose sur la mise en présence de personnages si opposés, aux préjugés si contradictoires que, dans la réalité, le quotidien les préserve les uns des autres : bobos révolutionnaires et catholiques intégristes ("aborigènes anti-avortement"), macho du Mississipi partisan de l’autodéfense et gay new yorkais plaqué... Bonne vieille recette à la Molière que ce comique de situation, où la caricature s’en donne à cœur joie, et qui se nourrit ici d’une fantaisie maîtrisée. Dans Whatever Works le multi-microcosme est mixé jusqu’à obtention d’une farce hilarante, aux amours improbables, où l’auteur admet ses propres défaillances, les accentue, s’en remet au "terrible hasard, maître de tout destin"...

On peut regretter qu’un peu trop vieux pour le rôle, Woody Allen ait renoncé à incarner le personnage qui l’éternisera. Plus costaud, Larry David n’a pas l’air écorché-névrotique auquel le plus réconfortant des dépressifs doit son comique immédiat. Pourtant, à imiter jusqu’à ses tics, il finit par lui ressembler, comme la jeune Melody change sous son influence de pensée et de langage, et tous les protagonistes, de certitudes au contact des autres.


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