Gaza, Samson et Dalila

par Emile Mourey
samedi 21 février 2009

M. Maurice Sartre est professeur émérite d’histoire ancienne, membre de l’Institut universitaire de France et directeur d’études au CNRS. Ce samedi 14 février, ma télévision étant en panne, c’est un peu par hasard que je l’ai entendu sur France-Culture. Sujet de l’émission : "La splendeur oubliée de Gaza".

Première bonne surprise, M. Maurice Sartre nous fait revivre les textes bibliques.
Ainsi donc, contrairement à ce qu’on pourrait croire, la nouvelle archéologie scientifique de M. Israël Finkelstein n’a pas réussi à imposer à la communauté scientifique son audacieuse remise en cause des textes bibliques anciens. Malgré la puissance de la télévision et l’appui des médias, il s’avère que les auteurs de la "Bible dévoilée" se sont lourdement trompés en voulant interprêter ces textes comme des légendes tardives rédigées à l’époque du roi Josias. A leurs arguments, j’avais déjà objecté que si on ne retrouvait pas les traces archéologiques de l’exode du peuple hébreu dans le désert du Sinaï, cela ne prouvait pas que cet exode n’avait pas eu lieu mais qu’il fallait chercher ailleurs (mon article d’Agoravox du 30/1/07, Moïse et les eaux de Mériba). Qu’on se rappelle les commentaires hostiles à mon raisonnement pourtant argumenté, ce refus d’un véritable débat et cet autre argument massue qu’on m’opposait alors, à savoir qu’Abraham ne pouvait pas disposer de chameaux étant donné qu’à cette époque, ces animaux n’étaient pas encore domestiqués. Enorme erreur dont l’absurdité est aujourd’hui prouvée par des vestiges archéologiques indiscutables qu’on avait quelque peu oubliés. Juste retour de raisonnement, ces vestiges confortent l’histoire des patriarches et redonnent à la Bible la fiabilité historique que l’archéologie a voulu lui enlever. Citation : les tablettes de Canophori, en Syrie du Nord, qui datent du 18ème siècle avant l’ère chrétienne, établissent une liste des animaux domestiques, et le chameau y est expressément mentionné. Une autre découverte archéologique montre un chameau en position agenouillée. Un sceau daté de cette époque a pour illustration un cavalier assis sur un chameau. En fin de compte, le récit biblique, loin d’être une projection anachronique d’une réalité ultérieure, se trouve confirmé (http://facealislam.free.fr/chameaux_abraham.html).

Deuxième bonne surprise, M. Maurice Sartre nous retrace avec objectivité et une rare compétence l’étonnante histoire du pays de Gaza depuis le troisième millénaire d’avant J.C., la très grande richesse agricole de sa côte, sa position au carrefour de trois mondes qui en faisait un site marchand et stratégique parmi les plus importants de la côte orientale méditerranéenne. Histoire troublée certes mais que traverse Gaza sans jamais cesser d’être elle-même. Sait-on qu’elle fut une cité grecque prospère puis cité romaine, qu’elle fut, outre un grand centre économique, un centre intellectuel important et que ses rhéteurs ne figuraient pas parmi les moins réputés ? Vérité historique oblige, le conférencier n’a pas manqué de nous rappeler le sempiternel conflit qui opposa les Gazaouis de la côte aux Hébreux de Jérusalem... Samson, Goliath, David. Mais aussi, cette étonnante image d’une vente aux esclaves juifs sur la place de Gaza après la sanglante victoire des Romains sur les révoltés de Bar-Kokhba.

M. Sartre voit les Philistins occuper la côte au XIIème siècle avant notre ère. Il les fait arriver avec les peuples de la mer. Je doute (mon article du 9/11/07). Comme je l’ai expliqué dans cet article, la thèse d’une grande invasion des peuples de la mer est loin d’être prouvée et il me semble que les vestiges archéologiques mis au jour peuvent aussi bien s’expliquer sans faire intervenir une "grande invasion". Pour ma part, je préfère faire confiance à la Bible qui voit déjà les Philistins sur place au temps d’Abraham (Gn 21, 32). Mot dérivé du mot philistin, ce sont les Romains qui ont imposé à l’ensemble du pays ce nom de Palestine, et comme nous sommes restés dans l’héritage de la pensée romaine, nous continuons à l’appeler ainsi. Mais vérité historique oblige, il faut admettre que le pays de Gaza ne s’est jamais bien éloigné de la côte. Quant au reste du pays, il fut pays de Canaan, territoire des Amorrhéens, royaumes d’Israël et de Juda, pays du joyau, pays des Juifs, terre d’empire romain, chrétien puis terre d’islam.

Que l’histoire relativement récente de la région pose aux responsables politique des questions d’ordre moral ou autres, c’est une évidence mais ce n’est pas le sujet de mon article, même s’il existe des liens entre le passé et le présent.

Ceci étant dit, je demande à M. Sartre de bien vouloir répondre à mon interrogation concernant l’histoire biblique de Samson.

Après avoir réussi la première phase de son opération de conquête, Josué avait décentralisé son dispositif laissant à chaque tribu la mission particulière d’achever la conquête, chacune dans un territoire soigneusement délimité. Si cela se passa assez bien, si l’on peut dire, pour la plupart des tribus, il n’en fut malheureusement pas de même pour Dan à qui avait été fixé un territoire au nord du pays des Philistins. Ces femmes dont Samson recherche l’union et qui se dérobent ne seraient-elles pas - dans le sens caché du texte - des populations que Dan essaie d’enlever à l’autorité de Gaza et de rallier à sa cause ? Ce lion vaincu par Samson ne serait-il pas le signe d’une victoire prophétisée sur cette autorité et le miel issu de la carcasse, la promesse d’une meilleure gouvernance sous autorité hébraïque ?



La situation était probablement la suivante : les Philistins occupaient les riches terres et vallées proches de la côte. Quant aux Hébreux, ils n’avaient pu s’installer qu’en attente, sur les contreforts montagneux défavorisés. C’était, certes, une bonne main d’oeuvre pour le travail de la vigne, corvéable à merci... peut-être trop corvéable. Alors naquit chez eux un sauveur, un Nazir, sur la tête duquel le rasoir ne devait jamais passer, bref "un chevelu" comme on en voit encore dans un certain milieu du judaïsme conservateur avec leurs longues nattes tressées et leurs barbes pendantes, bref des "barbus".

Des barbus, c’est prosélyte. Cela aime prêcher, cela aime convertir, cela aime conduire le menu peuple sur le chemin de Dieu ; mais ce menu peuple, il faut le trouver. Alors, Samson dit à ses parents : « A Timna (dans les vignes), j’ai remarqué une jeune fille philistine et je désire que vous la demandiez en mariage pour moi ». Lors du festin qui dura dura sept jours, Samson posa aux vingt convives la fameuse énigme du lion :« De celui qui mange (le lion), est sorti ce qui se mange (le miel). De celui qui est fort (le lion), est sorti ce qui est doux (le miel). Qu’est-ce ?  » Le gage était principalement trente habits de cérémonie qu’il espérait bien gagner (probablement pour siéger en majorité au conseil de la localité : trente Hébreux contre vingt locaux).

C’est la femme qui vendit la solution aux convives : « Quoi de plus doux que le miel, et quoi de plus fort que le lion ». Reconnaissant sa défaite, Samson leur dit : « Je vois que vous avez labouré ma génisse ». Alors, tout s’enchaîna. Ayant perdu son pari et ne possédant pas dans son patrimoine le montant du gage, Samson est allé dépouiller trente (notables ?) dans la ville voisine d’Achqelôn et il a remis son butin aux vingt convives. Hypothèse : les vingt convives ayant désormais la majorité absolue au conseil, le pauvre Samson a dû retourner dans son bled tout en laissant à d’autres la responsabilité de gouverner "la femme" qu’il aimait toujours et qu’il espérait toujours reconquérir (Timna avait été aux Hébreux au temps de Josué avant que les Phlistins ne la reprennent). Furieux contre les Philistins de Gaza qu’il soupçonne d’avoir fait pression pour qu’il soit exclu du conseil, Samson descendit alors dans la plaine cultivée et brûla leurs moissons. Les Philistins dirent « Qui a fait cela ? ». Apprenant que les saboteurs venaient de la vallée des vignes, ils montèrent une expédition punitive, brûlèrent la femme de Samson et la maison de son père, c’est-à-dire qu’ils exterminèrent par le feu la localité de Timna et ses habitants. Et Samson s’écria : « Puisque vous agissez ainsi, eh bien ! je n’aurai de cesse que je me sois vengé de vous. » Samson partit en guerre, remportant quelques éclatants succès.

Tentative de conciliation : les Philistins se rendirent dans la tribu voisine hébraïque de Juda et demandèrent qu’on leur livra le turbulent Samson de la tribu de Dan, ce qui fut fait. Mais il faut croire que les barbus ne devaient pas manquer sur le chemin du retour, car Samson fit éclater ses liens et  trouvant la mâchoire d’un âne récemment tué, il la ramassa et s’en servit pour massacrer mille Philistins (c’est-à-dire beaucoup). Magnifique image d’une embuscade ou de plusieurs embuscades ! Une machoire qui se referme sur une troupe philistine qui s’est imprudemment engagée dans un défilé, quelle poésie... guerrière !

Et voilà que dans la logique de sa guerre révolutionnaire, Samson va porter l’insécurité depuis son réduit montagneux jusque dans la plaine. Les barbus s’infiltrent même jusque dans Gaza en couchant avec l’opposition politique de la ville (la prostituée). Les Philistins renforcent les rondes et les postes de guet, en vain. Pas d’attentats cependant mais un extraordinaire coup de commando du type "action psychologique". Les barbus arrachent les portes de Gaza et les déménagent jusqu’à une hauteur proche d’Hébron, le lieu saint d’Abraham !!!

Nous sommes toujours dans un processus logique de guerre révolutionnaire et de guerre contre-révolutionnaire. Les princes philistins offrent une prime en bon argent sonnant et trébuchant à quiconque qui, dans la vallée de Soreq, zône refuge des barbus, fournira au pouvoir les renseignements qui lui permettront de vaincre la rébellion. C’est le fameux secret qu’ils demandent à Dalila de percer en cajolant Samson.

Première solution qui se révèle infructueuse (hypothèse) : interdiction aux barbus de se déplacer en dehors de la vallée du Soreq. Samson fait éclater les liens en cordes d’arc qui le ligotent.

Deuxième solution également infructueuse (hypothèse) : Emprisonner les meneurs. Samson fait éclater les liens de fortes cordes qui le ligotent, car il y a toujours des barbus pour prendre la relève.

Troisième solution que Samson excédé livre enfin à Dalila : les cheveux. Evidemment, il fallait y penser. Alors, tous les barbus furent rasés - boule à zéro - et, avec leurs faces devenues horriblement glabres, ils perdirent toute influence religieuse sur le peuple. Ce peuple chéri - Dalila - n’assuma plus les missions de guet et d’alerte qu’il assumait jusque-là au profit des terroristes/guerilleros/combattants de l’ombre. Privé du soutien de la population, ou au moins d’une partie - condition indispensable pour gagner une guerre de libération - Samson avait perdu la vue. Je cite : « Les Philistins s’emparèrent de lui et lui crevèrent les yeux. »

Telle fut la belle histoire de Samson et de Dalila qui donna naissance à une incroyable filmographie ! Les insurgés furent condamnés jusqu’à la fin de leurs jours à tourner la meule à mouler le grain dans les camps de détention philistins. Dernier sursaut, il y eut encore la grande boucherie de l’attentat kamikaze du temple de Dagon où ils réussirent, en ébranlant ou en minant les colonnes, à faire s’effondrer le temple sur leurs ennemis et sur eux-mêmes. Mais l’aventure de Dan touchait à sa fin. La tribu quitta la région et émigra en direction du nord, à la recherche d’un autre territoire.

J’ai mis trois jours pour décrypter ce texte. Il est vrai qu’entre autres fonctions dans l’armée de la République où j’ai servi, je fus occasionnellement officier du Chiffre. Je pense qu’il est possible de compléter et d’améliorer ma traduction. Encore faudrait-il que le monde de la Recherche et de l’Université ne traite pas par le mépris les petits rédacteurs d’Agoravox que nous sommes.

Nous n’avons peut-être pas tous les diplômes requis mais il arrive parfois que nous ayons quelque chose à dire.

E. Mourey


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