L’heure des migrateurs

par C’est Nabum
lundi 4 mars 2013

Le Bonimenteur à la pêche à la lamproie

San Francisco et le radeau

Jean-Luc est né en bord de Loire, en un lieu-dit au nom qui vous prédestine à devenir pêcheur et avoir des rêves en bleu. San Francisco a bercé une enfance près de la Loire, celle d'en bas. Il y avait un arbre dont une branche retombait délicatement sur la rivière, une invitation à l'évasion sur l'eau. Il ne manqua pas ce clin d'œil, construisit un radeau qui n'alla jamais bien loin. Qu'importe, le virus était pris.

Laissons la légende ! Que ce soit elle ou bien le hasard, les circonstances ou bien l'attrait de la liberté, il est devenu pêcheur de Loire et c'est bien ce qui m'attire en cette virée ligérienne. L'ami Valéry m'a programmé une échappée belle sur le fleuve, une partie de pêche à la lamproie, entre chien et loup par un froid de canard. On ne peut tout avoir !

Jean-Luc nous attend près de sa camionnette. Aucune indication sur son véhicule. Nous sommes au pays de la civelle, la guerre de l'or blanc fait rage. Des mafias ont fait main basse sur la rivière, pêchent en toute illégalité et imposent leur loi par la force. Notre ami a essuyé un coup de feu l'an passé, cette année, des inconnus ont mis le feu à sa camionnette non sans avoir sorti son chien du véhicule. Bandits mais humains ...

Laissons là les contrariétés d'une société qui ne prend jamais dans ses filets ceux qui sont organisés en bande pour contourner la loi. Que ce soit des mafias ou bien des grandes sociétés internationales, elles font ce qu'ils veulent quand seuls les honnêtes gens sont sous la coupe de réglementations impitoyables. Les pêcheurs officiels ont un quota et des obligations draconiennes, les autres, non.

Cap sur la rivière. Il est l'heure de la baisse du courant, l'inversion de la marée signale le moment propice. Nous sommes en période de décrue, les eaux deviennent plus claires, la pêche risque d'être moins favorable. Jean-Luc n'a apporté qu'un seul filet. Il ne fonde pas d'espoir particulier sur cette soirée.

Son filet dérivant n'a rien à voir avec ceux de Robert, mon pêcheur du Loiret , pour la friture. Jean-Luc est formel : « La maille fait le poisson ! ». J'ai besoin d'explications pour traduire cet aphorisme professionnel. Il m'explique que chaque filet est conçu en fonction de la prise escomptée. À chaque espèce, une dimension de maille : 70 mm pour les carnassiers, 60 pour l'alose, 50 pour le mulet, 33 pour la lamproie, 10 pour l'anguille.

Le filet est fait maison. C'est un grand travail de précision que notre homme confie à sa femme. Celui qu'il va mettre à l'eau mesure 105 mètres de long sur 7 mètres de profondeur. Il est constitué de 4 panneaux superposés. Son assemblage a exigé 15 jours de travail à madame à raison de 8 heures par jour. Quel jeu de patience !

Nous embarquons sur la plate métallique. Nous remontons le courant pour aller sur zone. Jean Luc libère son filet qu'il accroche à une roue munie d'un pneu. Progressivement, il tend le filet en travers du chenal de navigation, là où les eaux sont les plus profondes. Il prendra ainsi les 3/5 de la rivière. À l'autre extrémité, une seconde roue laissera aller ce vaste piège au gré du courant.

Nous accompagnons, une heure durant, la dérive du filet. Il faut toujours surveiller que rien ne vienne s'y entraver, prévenir également un éventuel passage de navire. Nous discutons pendant ce moment si paisible. J'avais tant de questions à poser à Jean-Luc. Il en a plus encore sur notre Loire d'en haut. Je dois lui raconter une rivière qui n'est absolument pas la même. Sa curiosité est si grande que je ne cesse de parler.

Nous sommes arrivés au bout de notre lente dérive. C'est le moment de relever le filet. Jean-Luc met en marche un appareil de relevage. « C'est bien trop lourd pour le faire à la main ! ». L'eau est glacée, il fait froid. Valéry qui ne s'est pas assez couvert est frigorifié. Pourtant, nous sommes si fascinés par le spectacle que personne ne songe à se plaindre.

Lentement, le filet est remonté. À chaque prise, Jean-Luc arrête le rouleau mécanique. Il décroche patiemment ces long serpents visqueux à la gueule si inquiétante, munis d'une ventouse et de petites dents. Les lamproies sont inquiétantes ! Le pêcheur en récupérera 15 dans son filet. Une, trop petite, sera remise à l'eau. Une hydre, poisson hybride entre le gardon et la brème suivra le même chemin …

Notre pêcheur avait raison, pas de confusion dans les espèces, le filet trie naturellement les prises. De ce mystère, j'avoue ne rien comprendre. Je laisse l'homme à sa science halieutique. Il est sage, il respecte le rythme des saisons. Il déclare péremptoire : « Quand on est aux migrateurs, on ne pêche pas les carnassiers ! ». Il est ainsi en bonne intelligence avec les poissons. Bientôt, les aloses arriveront …

Je quitte à regret cet homme sage et passionné. J'ai des images plein la tête. La Loire d'en bas est si différente de la nôtre. Je n'avais jusqu'à ce jour jamais vu de lamproie. Elles viennent rarement jusqu'à nous. Jean-Luc rentre chez lui avec son butin. Actuellement, les lamproies sont vendues 10 euros du kilo et les amateurs sont nombreux de ce côté-ci du fleuve.

La nuit tombe. Je salue également Valéry et Anne, mes guides. Grâce à eux, j'ai découvert une nouvelle facette de la Loire. Chaque jour, une surprise, chaque fois, des rencontres exceptionnelles. Puissiez-vous, vous aussi, profitez du bonheur d'aller à la rencontre de ce trésor merveilleux.

Ligériennement vôtre.

 

 


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