La guerre froide... et ses souvenirs qui font froid dans le dos

par morice
mardi 27 mai 2008

Il y a quarante ans jour pour jour, une petite fille juste sortie de l’école, Yolanda Mazzuchi, se rend quai 22 à la base de Norfolk, aux Etats-Unis. Son père est sous-marinier, il est quartier-maître, et doit rentrer à cette date à sa base. La petite fille l’attendra cinq jours d’affilée. Le 2 juin, la Navy lui annonce que son père est probablement mort : on est sans nouvelle du sous-marin où il exerce depuis le 27 mai. On est alors en 1968 et la guerre froide entre les Etats-Unis et l’URSS est loin d’être terminée. Et Le Scorpion, le sous-marin du quartier-maître Frank "Patsy" Mazzuchi, fait partie de ce sinistre scénario. Un souvenir rappelé parfois sans qu’on s’y attende.

De temps en temps, comme ça, tombe un communiqué d’apparence anodine et qui nous fait replonger dans cinquante ans de guerre froide. Aujourd’hui, c’est une révélation fortuite signée Bob Ballard. Pour d’aucuns, le nom ne dira rien. Pour d’autres, il rappelle automatiquement le film Titanic. Plutôt indirectement, car Ballard n’est autre que l’océanographe qui avait filmé les vestiges du bateau au fond de l’Atlantique dès les années 80 et qui avait donné à James Cameron l’idée de faire le film. Ayant développé son mini-robot d’exploration en 1982, l’homme s’était alors naturellement adressé à la Navy US pour lui proposer de partir au recouvrement du naufrage, la Navy étant équipée de sonars surpuissants devant retrouver facilement, selon lui, l’endroit où reposait le Titanic. Une chose qu’avait déjà découvert l’Ifremer grâce au Suroit, le matériel de détection ayant été ensuite transféré au Knoor. Ballard ne pouvant tabler éternellement sur l’Ifremer, décidait alors de frapper à la porte de la Marine américaine. Le hic, pour lui c’est que les militaires américains n’étaient en rien intéressés par un bateau de ligne, fût-il aussi prestigieux. Tout ce qu’ils voulaient, c’était d’utiliser son nouveau robot pour allez visiter deux autres sites de catastrophes marines... des sites qui les concernaient davantage, puisqu’il s’agissait de deux de leurs sous-marins américains, le Scorpion et le Tresher... et sur lesquels, plus de vingt ans après les deux catastrophes, ils avaient quelques inquiétudes...

Scorpion et Tresher, deux épouvantables catastrophes pour l’US Navy en réalité, la première s’étant soldée par 99 morts et la seconde par la perte de 129 marins. Avec, à la clé, un rideau de plomb sur les informations disponibles, tant une disparition de sous-marin à cette époque troublée laissait augurer de tout, par son opacité et ses circonstances, les engins étant le plus souvent à effectuer des tâches gardées longtemps secrètes. Quitte, pour la Navy, à retourner voir des années après où en étaient les épaves. C’est ainsi donc que Ballard obtint son feu vert : en acceptant d’aller d’abord visiter les deux sites de la Navy, pour pouvoir ensuite seulement bénéficier de l’aide de celle-ci pour aller visiter le Titanic ! Et c’est bien en effet ce qu’il nous avoue aujourd’hui, et ce, plus de vingt ans après ses exploits ! La chape de plomb des opérations secrètes existe toujours, elle aura encore tenu vingt années. Entre les deux plongées pour la Navy, qui se trouvaient à chaque bout de l’Atlantique, Ballard a dû effectivement faire vite : il ne lui restait que douze jours de libre entre les deux, la Marine US lui ayant imposé un timing très serré !

Le Scorpion ayant en effet sombré le 27 mai 1968 (il y a donc tout juste quarante ans !) au large des Açores, à 740 km des côtes et à plus de 3 000 m de profondeur (10 000 pieds), le Tresher en 1963, à 100 miles à peine de la côte Est des Etats-Unis, mais lui aussi à plus de 2 500 m de profondeur. Les lieux de naufrage opposés des deux sous-marins d’attaque obligèrent Bob Ballard à faire le grand écart entre eux pour rejoindre celui du Titanic, au large de Terre-Neuve. Et donc à faire très vite !!! Le souci des militaires était légitime et s’expliquait aisément : le Scorpion possédant un réacteur et deux torpilles nucléaires, restés au fond, le Tresher un réacteur seulement. Aucun des deux n’était porteur de missiles nucléaires, étant des sous-marins d’attaque et non des lanceurs de missiles. Les deux coques, déjà visitées rapidement par le Trieste (acheté en 1959 au Pr Piccard par la Navy) avaient révélé qu’elles avaient été littéralement broyées par la terrible pression des profondeurs, le gouvernail du Scorpion affichant distinctement ses nervures sous la tôle pliée, son kiosque étant complètement replié sur lui-même. En réalité, la Navy avait demandé expressément à Ballard d’aller inspecter l’état des deux réacteurs nucléaires et des deux torpilles, dont elle ignorait le comportement plus de vingt ans après que les engins eurent sombré.


Mais l’inspection de Ballard, plus précise que la précédente, grâce aux nouvelles techniques de prises de vues imaginées depuis les accidents, avait mis à jour aussi ce dont on se doutait pour le premier. Autant en effet le Tresher avait sombré semble-t-il suite à un défaut de soudure sur le circuit de refroidissement de son réacteur, autant la perte du Scorpion avait laissé envisager... le fait d’avoir subi l’attaque d’une torpille... russe, qui l’aurait envoyé par le fond comme le révèle le livre fouillé d’un spécialiste incontesté aujourd’hui controversé pour cet ouvrage, Ed Offley. Depuis plusieurs jours, selon lui, un submersible russe de la classe Echo II avait en effet pris le Scorpion en chasse. Et ce d’autant plus facilement qu’à l’époque les Russes avaient les codes d’accès des message américains à l’amirauté : un espion de la Navy, John Walker, les avait vendus aux Soviétiques ! Des Soviétiques qui savaient aussi parfaitement ce qu’étaient les KW-7 "Orestes" les téléscripteurs de cryptage installés à bord. Le Scorpion a beau avoir à bord des espions de la CIA parlant soviétique, cela ne lui est d’aucune aide. Les Russes savent tout sur lui et ses manœuvres d’évitement ne pourront pas le sauver.

La version officielle de la perte du submersible, un document de 1 354 pages, parlant d’une possible mauvaise manipulation de torpille américaine à l’intérieur du sous-marin... ou d’une éjection de torpille avec retour sur son propre lanceur... sans expliquer pourquoi le Scorpion aurait cherché à tirer sur son collègue soviétique trop prévenant. La torpille folle à la trajectoire surréaliste faisant penser à la balle unique de l’attentat contre Kennedy. Les explications farfelues ou contradictoires (la Marine américaine donnera trois versions consécutives des résultats de l’enquête sur le Scorpion) jettent le doute sur ce qui s’est réellement passé. Ce qui nous ramène à une autre grande catastrophe non élucidée, celle du... Koursk, qui a été présentée de la même façon cette fois par les Russes, alors que de sérieux doutes subsistent sur la réalité de cette explication officielle.

Pour le Scorpion, ce qui a trahi la version officielle ce sont les hydrophones disposés déjà à l’époque le long des côtes par les Américains eux-mêmes. Ils montraient la présence de plusieurs explosions consécutives, comme si l’une d’entre elles avait provoqué les autres. Or, au fond, si le sous-marin est bien en miettes, sa partie avant contenant les torpilles est relativement intacte. Or, des bruits d’explosion, on en avait eu aussi ailleurs, dans le Pacifique cette fois. En mars de la même année, le K-129 russe avec trois missiles nucléaires a en effet sombré dans le Pacifique sans que l’on sache pourquoi non plus. Mais en soupçonnant fort un abordage par un sous-marin américain. En voulant trop s’approcher d’un groupe de "chalutiers" russes au large des Açores, le Scorpion avait peut-être trop joué avec le feu : les Russes, qui rendaient responsables eux-mêmes les Américains d’avoir été partie prenante dans la disparition du K-129 avec un abordage, n’ont peut-être pas hésité longtemps à envoyer une torpille bien placée, histoire de rappeler les morts du K-129 au bon souvenir des services secrets américains. Pour le K-129, en effet, on avait à l’époque évoqué une collision avec le sous-marin US Swordfish, qui le suivait comme son ombre depuis des semaines. Les soupçons étant d’autant plus justifiés qu’à peine quelques jours après l’accident, le Swordfish était allé faire relâche à Yokosuka, au Japon... où des observateurs remarquèrent son "kiosque" tordu et à moitié arraché, son périscope plié, symptomatiques d’une collision sous-marine par le dessus ! Le K-129 étant lui repêché en partie par les Américains grâce à une gigantesque barge signée Hugues, qui fit l’objet de la plus incroyable opération d’espionnage de ces cinquante dernières années. Mais tout cela n’avait pas encore atteint la dimension que prendra l’histoire du Koursk, ce fleuron des sous-marins russes détruit en 2000 en mer de Barents, où 118 marins laissèrent la vie, certains, encore vivants lors de l’explosion survenue à l’avant, mourant à petit feu, en plusieurs jours, faute de secours appropriés. Dans une indifférence criante de la part des autorités des deux pays, Vladimir Poutine allant jusqu’à ne pas interrompre ses vacances dans un premier temps, alors que le Koursk gisait déjà à plus de cent mètres de profondeur.

Pour le Koursk, des observateurs notent assez vite que le scénario du K-129 se reproduit. Un sous-marin américain, le Toledo, est apparu de manière inhabituelle quelques jours après la catastrophe dans le port norvégien de Håkonsver. En réalité, deux sous-marins américains avaient été dépêchés pour surveiller de près le Koursk, qui devait tester une torpille d’un genre nouveau : le Memphis, chargé de la surveillance à distance, et le Toledo, qui le suivait à la culotte depuis le début des manœuvres en Baltique. Le Toledo se met alors à quai à un endroit inattendu, et certains remarquent que son étrave a subi des chocs importants. Son revêtement en particulier de caoutchouc et de céramique a littéralement "pelé", preuve qu’il y a eu heurt appuyé et frottement intensif. Le même phénomène était survenu aux Etats-Unis au San Francisco, sous-marin américain qui s’était pris un haut fond au sud de Guam en rentrant de manœuvres. Réparé à la va-vite, le Toledo reprend la mer huit jours après, direction Southampton en Angleterre pour s’enfermer dans un dock fermé et y poursuivre des réparations plus sophistiquées. Il n’est pas encore arrivé en Norvège que déjà le directeur de la CIA est à Moscou pour s’entretenir avec Vladimir Poutine d’un accident gravissime pouvant conduire à une crise diplomatique majeure : on n’est pas tout à fait dans l’optique d’une crise des missiles de Cuba, mais on en est pas loin : des rumeurs persistantes laissent entendre que le Memphis, pour protéger la retraite d’un Toledo abordeur, aurait tiré une torpille contre le Koursk... faisant exploser sa partie avant. On n’en est pas sûr, car l’explosion accidentelle semble aussi possible, la torpille nouvelle nécessitant un remplissage périlleux de combustible liquide. Remplissage que le simple abordage du Toledo aurait pu rendre explosif...

La suite, en tout cas, on la connaît : les marins enfermés dans le corps central vont survivre quelques jours, mais le manque de normes entre marines va empêcher l’arrimage d’une capsule de sauvetage. Ils vont tous mourir, et le pouvoir en place, pour faire bonne figure, décider d’aller chercher les corps au fond de l’eau. En prenant encore une fois une décision surprenante : en décidant de découper l’avant explosé et de le laisser tel quel au fond. Trop contaminé ? Prouvant l’attaque d’une torpille ou laissant des traces visibles de l’abordage ? Nul ne le sait, mais une barge énorme ramène sur terre un immense sous-main avec un trou béant à l’avant... et quelques traces très embarrassantes, dont un énorme enfoncement du côté gauche, celui qui sera le moins photographié bien sûr, avec au milieu une découpe circulaire étonnante. Les ravages sont saisissants. Au dock, on ouvre les portes des lance-missiles Granit, restés intacts à l’intérieur de leurs silos.

La torpille d’un genre révolutionnaire est la Sqwal ou Shkval... Elle n’a pas d’hélice car c’est plutôt une fusée qui s’entoure d’un nuage de gaz éjecté par l’avant et qui enveloppe littéralement la torpille, qui fonctionne alors en supercavitation. Et atteint ses... 300 km/ heure sous l’eau. Oui, vous avez bien lu : autant dire qu’elle est inévitable. Dire aussi que l’engin est nouveau est faux, cela fait trente ans que les marines du monde penchent sur la question, les Américains ayant la leur, le Supercav depuis 1997. Les Allemands ayant en 2005 confirmé également avoir créé la même. Les Iraniens... ayant leur "Hoot", basée sur le Shkval... un engin largable de vedettes rapides telles que celles-ci... qui rendent la marine américaine dans le golfe d’Ormuz beaucoup plus prudente... et très suspicieuse vis-à-vis des vedettes rapides qui peuvent parfois l’approcher.

Et puis parfois encore, ces histoires de guerre sous-marine resurgissent en plein jour, même s’il faut aussi la ténacité d’un juge pour oser s’attaquer au tabou que représentent les opérations sous-marines. Contre "le monde du silence" il faut parfois se battre pour obtenir la vérité. Du Dolfjin hollandais ou du HMS Turbulent anglais, on ne saura jamais sans doute quel est celui qui a foncé dans le filet du Bugaled Breizh. Tout ce qu’on sait, à l’heure actuelle, c’est que les deux ont répété un scénario connu puisqu’ils ont subi des réparations juste après l’accident. En ce mois de mai, nous saluerons donc la mémoire toutes les victimes de la guerre secrète que continue à se faire les Etats par sous-marins interposés, avec une pensée spéciale pour les marins du Bugaled Breizh, victimes innocentes, et ceux du Scorpion, disparus il y a quarante ans ce jour même.

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