La Loi des sÚries

par C’est Nabum
lundi 2 mai 2022

 

Le Marcou de Chaon

 

Il advint qu'en ce temps lointain, la Sologne était une zone maudite où les gens survivaient plus mal que bien en affrontant les fièvres, le paludisme et tout ce que ces maudits caquésiaux pouvaient transmettre. Y vivait alors modeste famille de métayers tout près du village de Chaon.

C'étaient de braves gens que les épreuves n'avaient pas épargnés. Pourtant, en dépit des difficultés de l'existence, des fièvres insidieuses, des mauvaises récoltes, des intempéries et de tout ce qui peut rendre la vie compliquée, le couple était resté uni et plus encore, désireux de partager leur bonheur avec une nombreuse progéniture.

Les esprits chagrins vont prétendre que si madame avait déjà eu six beaux enfants, six garçons en pleine santé, c'est que monsieur ne savait pas se retenir, qu'il ne pensait qu'à son seul plaisir, qu'il était incapable de se raisonner et dieu sait encore quelles sornettes qui ne manquent jamais de naître chez les langues de vipère.

Madeleine avait l'instinct maternel. Enceinte, elle était radieuse. Mère, il n'y avait pas plus dévouée qu'elle. Épouse, elle chérissait son cher Joseph. Femme, elle prenait grand plaisir à retrouver son homme dans le secret de leur lit clos. Ces deux-là avaient certes du pain sur la planche pour nourrir toutes ces bouches, mais ils ne s'en plaignaient jamais, bien au contraire. C'était pour eux cadeau de la providence que d'avoir famille nombreuse.

Joseph, Madeleine et leurs six garçons, car le destin ne leur avait pas accordé de fille, semblaient échapper à la terrible description qu'en fit l'abbé Tessier en 1777 : « Les solognots ont une figure pâle et jaunâtre, une voix faible, des yeux languissants, un gros ventre, une taille au-dessous de cinq pieds (1m60), une démarche lente. Voilà comment reconnaître ceux qui vivent sur ce territoire humide de sable et d'argile où seul le seigle et le sarrasin poussent avec des rendements misérables. »

Non seulement ils se portaient tous mieux que leurs voisins, mais ils avaient eu le privilège rare dans cette contrée de ne pas voir mourir leurs enfants en bas âge. Il y avait dans certaines paroisses voisines des taux de mortalité enfantine proche de 15 enfants morts pour cent naissances lors du premier mois, nombre doublé pour la première année de vie. C'était bien là, territoire abandonné de Dieu.

Joseph et Madeleine avaient le bonheur de vivre au bord d'un étang qui non seulement leur fournissait des poissons, de quoi vivre également non pas en en faisant commerce mais en troquant le poisson contre du faux-sel, un arrangement qui leur permettait de conserver dans de meilleures conditions la viande du cochon qu'il tuait chaque année. De plus, homme inventif, Joseph avait planté des pins autour de son étang pour assécher les marais tandis que Madeleine avait planté des pétunias, de la menthe et de la citronnelle autour de sa modeste demeure.

Ils avaient ainsi été les précurseurs de ce qui se passera sous le règne de Napoléon le troisième pour sortir ce territoire d'une misère endémique. Améliorer les sols, repousser les caquesiaux, ces maudits moustiques vecteurs de si nombreuses fièvres, surveiller la nourriture et tenter de la diversifier rendirent son attrait à cette magnifique Sologne.

Mais revenons à notre famille nombreuse. Madeleine attend un septième enfant. Dans toute la contrée, c'est un événement d'autant plus que la modeste réussite de Joseph a fait bien des jaloux, incapables cependant de copier des pratiques qu'ils continuaient de dénigrer. Non, l'attente se situait ailleurs. Madeleine allait-elle enfin enfanter une fille, ce que désiraient toutes celles qui lui voulaient du mal ou bien avoir ce formidable septième garçon attendu comme le messie dans cette région de croyance et de superstition ?

Un certain Saint Marcou né en 488 dans le Cotentin et mort en 558, après avoir distribué tous ses biens aux pauvres, fonda une abbaye et par suite de sa renommée et de ses miracles, il eut de nombreux disciples. Grand guérisseur des écrouelles devant l'éternel, il donna naissance à une croyance populaire portant sur le septième enfant d'une même lignée, pourvu que tous soient des garçons. Celui-ci avait la réputation de naître avec un don, un pouvoir de guérisseur surnaturel pourvu qu'il porte une tâche de naissance.

C'était donc ce qui donnait la fièvre dans tout le pays à des habitants qui avaient pourtant leur compte en la matière. L'attente était devenue interminable, chacun y allant de son pronostic, de sa prophétie ou de son anathème. On ne peut empêcher les uns de tirer des plans sur la comète tandis que les autres se répandaient en médisances honteuses. Ainsi va notre humanité en dépit des circonstances et des peines.

Quand Madeleine perdit les eaux, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, tout d'abord à Chaon puis par la magie du téléphone arable (même si les terres labourables n'étaient pas légion dans ce pauvre paysage), dans toute la triste Sologne comme elle était nommée dans l'entourage du pouvoir. On fit mander la sage-femme pour que celui qui était tant espéré naisse sans complication.

Nous étions le jour de la Saint Jean, solstice d'été ; un signe pour tous ceux qui croyaient aux symboles et au destin. Ce fut un garçon, un beau garçon qui se prénomma tout naturellement Jean. Jamais nouveau-né ne fut tant annoncé de par tous les bourgs de l'endroit ni plus ausculté de la tête au pied par une sage-femme peu coutumière d'une telle application.

Quand elle devina la tâche de vin qui selon elle représentait une fleur de lys, les uns se signèrent, les autres jetèrent leur chapeau en l'air, d'autres se mirent à courir et dieu sait que ce n'est pas aisé avec des sabots pour annoncer la bonne nouvelle à qui voulait bien l'entendre. Non seulement le septième enfant de Madeleine avait le petit robinet tant espéré mais qui plus est, la fleur qui lui conférait à jamais le titre de Marcou.

Jean grandit heureux parmi les siens, eut le bonheur d'avoir des sœurs et des parents aimants. Par contre, il sentit immédiatement la pression qui pesait sur ses frêles épaules quand sa famille se rendait à l'office ou plus rarement dans une fête votive à l'entour. On le couvait des yeux, cherchant à deviner avant les autres quel serait ce don qui, tout le monde l'espérait, allait faciliter l'existence d'un peuple en souffrance.

Jean ne se souciait guère de tout ce qui se disait à son propos. Il eut la chance de trouver en monsieur le vicaire un allié, un maître, une bonne étoile. Le curé en fit rapidement son enfant de chœur. Les gens pensèrent qu'il voulait ainsi s'associer les bonnes grâces du très grand tandis que, loin des superstitions qui couraient au sujet du gamin, le brave homme lui apprit à lire, à écrire et lui enseigna tout ce qu'il savait.

Le Marcou n'imposa jamais les mains pour repousser les fièvres, ni psalmodia des incantations pour chasser les moustiques ou d'autres plaies qui rendaient la vie impossible en Sologne. Il fit de bonnes études, se forma dans l'art d'améliorer les sols, fidèle en cela aux intuitions de son père Joseph. Grâce à lui et aux pins, les marais s'asséchèrent, les gens apprirent à amender les sols et cultiver la pomme de terre qui améliora l'ordinaire, à bâtir des maisons en briques, plus confortables que celles en torchis qui étaient des nids à moustiques.

Jean ne fut pas un Marcou guérisseur. Rompit-il pour autant à la destinée des septièmes d'une lignée ? Rien n'est moins sûr puisque se fit salvateur en modifiant les pratiques de ceux de son pays. Il leur apporta la lumière là où régnaient les ténèbres. Seul resta l'étang qui devint l'étang Marcou au sortir du bourg pour attester qu'il se passa bien quelque chose dans ce petit coin de Sologne. Les miracles ne sont pas tous inexplicables, Jean et le bon vicaire de Chaon en apportèrent la démonstration d'une éclatante manière.

À contre-sujet.


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