Ema van de Winckel, De l’inconscient Dieu

par Robin Guilloux
vendredi 24 août 2018

Ema van de Winckel, De l'inconscient à Dieu, ascèse chrétienne et psychologie de Carl Gustav Jung, Editions Aubier Montaigne, 1959, collection "La chair et l'esprit"

Table des matières :

Introduction - Première partie : notions préliminaires - I. L'analyse psychologique - II. Inconscient et archétypes - III. Le symbolisme - IV. Les rêves - V. L'individuation et le Soi - VI. L'analyse et la religion, selon Jung - VII. Analyse et ascèse - Deuxième partie : Rapports entre la psychologie jungienne et l'ascèse chrétienne - Chapitre premier : inconscient et vie intérieure - Chapitre II : "Connais-toi toi-même" - Chapitre III : Persona et orgueil - Chapitre IV : L'ombre. Le problème du Bien et du Mal. Satan - Chapitre V : Le couple parental - Chapitre VI : La traversée nocturne, la nuit obscure - Chapitre VII : Anima-Animus. Eros et Caritas (Agapè) - Chapitre VIII : Le Soi. Unification. Unité. Union - Chapitre IX : Du symbolisme au transcendantal. Du symbole au Dieu vivant 

Extrait de l'introduction : 

"La découverte par Jung de l'inconscient collectif, au cours des années 1912-1913, est à l'origine de toutes ses découvertes ultérieures que l'avenir appréciera plus que notre époque. Or, la plupart des êtres vivent actuellement dans une ignorance absolue de leur inconscient. Le matérialisme outrancier, le scientisme sectaire, le rationalisme forcené ont provoqué une perte de contact avec l'inconscient, d'où résulte une sorte d'hypertrophie du conscient. Cette rupture est précisément un des éléments les plus préjudiciables à notre civilisation. Pourquoi ? Parce que - l'expérience de la psychologie jungienne le prouve avec force - "l'inconscient est plus ancien que le conscient, il est le don originaire hors duquel le conscient surgit toujours à nouveau".

C'est dans l'inconscient que sont les "racines réelles mais invisibles du conscient"

Donc, par cette perte de contact avec l'inconscient, la psyché se trouve amputée, lésée d'une part essentielle d'elle-même ; elle ne peut ainsi prétendre à une harmonie véritable et se développe comme le fruit d'un arbre qui n'aurait plus de racines.

La civilisation contemporaine s'épuise et s'effrite en dépit du progrès matériel - à cause de lui, peut-être. Les philosophes, les sociologues, les intellectuels, les poètes, le constatent un peu plus chaque jour. Que de cris d'alarme jetés en vain, semble-t-il. De leur côté, les prêtres, les spirituels se plaignent d'une absence de vie intérieure, d'un défaut d'attention, d'un manque de spiritualité, d'une routine attachée à des rites, à des formules vidées de toute vie. Ils sentent l'urgence d'un renouveau au sein de la civilisation et de l'Eglise. Cette scission, qui se poursuit depuis des années, se retrouve dans les civilisations du passé, aux périodes de décadence ou de transition. C'est elle qui, aujourd'hui, jette certains esprits dans le monde sartrien d'une liberté fausse et sans but, tandis qu'elle précipite d'autres dans une quête éperdue de cette liberfté, à travers l'occulte et les sectes innombrables.

Pour Jung une des causes initiales de cette désagrégation est sans conteste l'ignorance ou la méconnaissance de l'inconscient.

Le temps est révolu où l'on croyait que l'inconscient n'était qu'une sorte de négatif du conscient - un réservoir de désirs refoulés, de sexualité non vécue, d'intincts mauvais et dangereux - on en faisait ainsi une description injuste et effrayante ; grâce surtout aux travaux de Jung, cette hypothèse nocive n'est plus soutenable.

Certes, l'inconscient contient, entre autres, cet aspect noir de notre être, mais il possède aussi un prodigieux potentiel de forces positives. Il détient notre pouvoir créateur, nos valeurs les plus vraies, nos possibilités les plus belles, il possède enfin une inépuisable puissance libératrice et salvatrice. les oeuvres d'art, les découvertes géniales, les inventions en tous domaines, la mystique elle-même, ont leurs racines dans l'inconscient..." (p.17-19)

Mon avis :

Dans cet ouvrage, la psychanalyste jungienne Erna Van de Winckel, fait le lien entre la psychologie analytique et la spiritualité judéo-chrétienne. Le mot "ascèse" qui figure dans le sous-titre ("ascèse chrétienne et psychologie de C.G. Jung") doit être pris au sens d'exercice.

La connaissance de soi, à la lumière de la psychologie jungienne peut en effet constituer, selon elle, un exercice d'accès à une spiritualité authentique, adulte et créatrice, débarrassée de l'infantilisme et du conformisme. La psychologie analytique peut nous aider à affronter lucidement les principales étapes du développement humain : le passage de l'enfance à l'adolescence, de l'adolescence à l'âge adulte et l'approche de la mort, afin d'accéder à une vie spirituelle plus authentique.

Comme l'atteste la mythologie comparée et les rites d'initiation chez les peuples premiers, c'est la dépendance vis-à-vis de la mère réelle, symbolique et archétypale, aussi bien chez la fille que chez le garçon qui constitue l'obstacle majeur à la réalisation du "Soi" chez Jung et chez les mystiques, notamment Thérèse d'Avila, à l'union avec Dieu.

Le livre rappelle les principales notions de la psychologie jungienne : les archétypes, l'ombre (la part négative de nous-mêmes que les chrétiens appellent le "péché" et que nous devons nommer, reconnaître et accepter sans nous y soumettre), animus et anima, l'individuation (la réalisation du "Soi" qu'il ne faut pas confondre avec l'individualisme). La dernière partie du livre analyse la relation de complémentarité entre l'éros (le désir charnel) et agapè (l'amour oblatif).

L'équilibre psychologique et la santé spirituelle dépendent en premier lieu de la prise en compte de l'injonction, reprise par Socrate, inscrite au fronton du temple d'Apollon à Delphes : "Connais-toi toi-même !"

L'auteure rapproche la "traversée nocturne" qui suit l'ébranlement de la personnalité sociale (la "persona") des grands textes de la mystique carmélitaine et ignatienne (Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Ignace de Loyola), de la "nuit obscure" et le processus analytique des (sept) pièces du "château de cristal" qu'il faut successivement traverser pour parvenir à Dieu.

Elle ne dissimule pas pour autant les divergences, notamment autour de la notion du mal comme "privation du bien" (privatio boni) dans la théologie chrétienne et comme réalité substantielle chez Jung, qui est plus proche de la gnose et du manichéisme... de la personne du Christ, archétype majeur chez Jung (la "tri-unité"), Dieu et fils de Dieu dans la théologie chrétienne, et de la Trinité que la théologie chrétienne considère comme l'essence même de l'absolu ("Dieu est amour") et non comme un simple archétype, aussi important soit-il comme le fait Jung, ainsi qu'autour du rôle de la grâce (on ne peut pas se "sauver" soi-même, ni par le seul processus de transfert sur l'analyste).

Erna Van Winckel montre que c'est volontairement que Jung en est resté au plan de l'immanence psychologique et qu'il a laissé aux théologiens le domaine de la transcendance et que cette limitation ne constitue nullement un obstacle, bien au contraire, car elle nous laisse libres ou non de franchir le pas de la foi, mais d'une foi dynamique en un Dieu vivant, nettoyée des scories de la superstition et du conformisme. La psychologie analytique ne pas l'équivalent du "salut", mais elle peut y contribuer.

Petit vocabulaire jungien :

"Persona" : Carl Gustav Jung a repris ce mot qui désignait dans la Rome antique le masque de l'acteur de théâtre pour désigner la part de la personnalité qui organise le rapport de l'individu à la société, la façon dont chacun doit plus ou moins se couler dans un personnage socialement prédéfini afin de tenir son rôle social. Le moi peut facilement s'identifier à la persona, conduisant l'individu à se prendre pour celui qu'il est aux yeux des autres et à ne plus savoir qui il est réellement. Il faut donc comprendre la persona comme un « masque social », une image, créée par le moi, qui peut finir par usurper l'identité réelle de l'individu. 

"Archétype" : Murray Stein, dans le Dictionnaire International de la Psychanalyse(2005), résume ainsi le concept jungien d'archétype : « l'archétype est chargé de coordonner et d'organiser l'équilibre homéostatique de la psyché ainsi que ses programmes de développement et de maturation. Un des archétypes, le Soi, est au centre de cette coordination de l'ensemble de la dynamique psychique auquel il donne son ossature. L'archétype lui-même n'est pas directement accessible à l'expérience ; seules ses images et les schèmes créés par lui deviennent manifestes et perceptibles par la psyché. La quantité et la variété de ces images archétypales sont virtuellement sans limites. On trouve ces schèmes universels inscrits dans les mythes, dans les symboles et les idées des diverses religions, et transmis dans les expériences numineuses ; ils sont souvent représentés aussi dans des rêves symboliques et appréhendés dans les états de conscience altérés. Au sein de la psyché les images archétypales sont liées aux cinq groupes d'instincts, auxquels elles donnent une direction et un sens potentiel. ». Les archétypes sont pour Aimé Agnel des « potentiels d'énergie psychique ». "la Persona", "l'Ombre", "Animus et Anima", le "Soi" sont des archétypes.

L'ombre :  « Carl Gustav Jung pensait qu'au bout de la pénible exploration de notre inconscient se trouvait la découverte du soi, notre lumière intérieure, la part de sagesse divine enfouie au plus profond de nous-mêmes. Mais le psychiatre suisse affirmait qu'avant d'arriver à cette lumière, l'explorateur devait d'abord rencontrer un personnage qu'il a appelé "l'ombre". L'ombre peut être définie comme notre double inversé, celui ou celle que nous aurions pu être, mais que nous ne sommes pas. C'est notre face obscure, elle contient l'ensemble des traits de caractère qui n'ont pas pu se développer dans notre personnalité. Elle symbolise en quelque sorte notre frère jumeau opposé qui est caché dans les profondeurs de notre inconscient.  » (Daniel Cordonier, Le pouvoir du miroir)

"Animus-Anima" : Selon C. G. Jung, chaque être humain porte en lui l’image de l’autre sexe. L’ inconscient de l’homme contient un élément féminin complémentaire, l’« anima » ; l ’ inconscient de la femme contient un élément masculin, l’« animus ». C’est ce « partenaire intérieur » qui fait de nous un être humain entier et autonome, mais pour parvenir à être entier, il faut être capable de reconnaître et de laisser s’exprimer cette part de soi méconnue.

"Le Soi" : « le Soi est la donnée existant a priori dont naît le Moi. Il préforme en quelque sorte le Moi. Ce n'est pas moi qui me crée moi-même : j'adviens plutôt à moi-même. » Le Soi est un concept limite qui regroupe en un même ensemble le conscient et l'inconscient : inconscient personnel et inconscient collectif. Il traduit l'expérience de la totalité, la capacité de représentation de la totalité, autant que le processus psychique qui va dans le sens d'une conscience englobant de plus en plus d'éléments inconscients. Le Soi intervient dans le processus d'individuation : il en est le moteur, l'organisateur et, dans une certaine mesure, le but. 

"Le soi, aboutissement du processus d'individuation est l'unification du conscient et de l'inconscient. Il suppose l'harmonisation des opposés par intégrations successives. Arriver au soi c'est retrouver psychiquement l'androgynat initial, archétype de toute complétude humaine. Il est un état d'harmonie qui procède de l'intérieur à l'extérieur et vice versa. En effet, être "accordé" avec soi-même implique l'accord avec l'univers." (E. van de Winckel, De l'inconscient à Dieu, Aubier-Montaigne, p.171)

"L'individuation" : L'individuation est le processus de création et de distinction de l'individu. Il se rapporte à la réalisation de soi par l'accessibilité à l'archétype du Soi, par la prise en compte progressive des éléments contradictoires et conflictuels qui forment la « totalité » psychique, consciente et inconsciente, du sujet. Carl Gustav Jung le définit ainsi : « J'emploie l'expression d'individuation pour désigner le processus par lequel un être devient un in-dividu psychologique, c'est-à-dire une unité autonome et indivisible, une totalité »


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