Lettre ouverte Michel Onfray

par Emile Mourey
lundi 5 janvier 2009

Suite à la publication de votre traité d’athéologie, je me permets de vous soumettre à nouveau quelques-unes de mes réflexions que je vous ai déjà soumises dans ma lettre en date du 5 février 2005.

L’image de nos parents paysans, le dos courbé, du matin jusqu’au soir, bûchant la terre avec leurs lourds sarcloirs, est inscrite dans notre mémoire collective. Mais qui les a libérés de ce travail pénible ? Est-ce le mouvement de mai 68 ? N’est-ce pas plutôt le développement technologique ? Mai 68 est mort. Pourquoi vouloir ressusciter des morts ?...

Dans l’histoire de l’humanité, vous découvrez aliénation, oppression, domination, abominations, mensonges et bourrage de crâne. D’autres essaient d’y voir une "montée de conscience". Evolution plutôt que révolution. Que l’on choisisse l’une option ou l’autre, il y a le rôle de l’intelligence. Sur ce dernier point, on ne peut être que d’accord.

Personne ne réfute les horreurs que vous passez en revue, mais peut-être auriez-vous pu, en pendant, mettre en exergue une humanité qui cherche à s’extraire de la barbarie, souvent grâce à la religion. Car les religions ont été jusqu’à ce jour à l’image de l’homme, capables du pire mais aussi du meilleur...

Vous écrivez à la page 195 : « Qui a lu, vraiment, in extenso, le livre de sa religion ? Lequel, l’ayant lu, a fait fonctionner sa raison, sa mémoire, son intelligence, son esprit critique... ? ». Vous dites que ce lecteur aurait pu découvrir l’incroyable invraisemblance, le tissu d’incohérences de ces trois livres... Pour ma part, j’y vois plutôt trois pages d’histoire relativement cohérentes, mais je les lis autrement que les historiens où vous prenez vos références.

Le judaïsme est essentiellement, il me semble, une pensée. Yahwé, un dieu semblable (par certains côtés) aux autres dieux de l’époque, avec toutefois des possibilités d’évolution... Le Pentateuque est l’histoire (souvent) guerrière du peuple hébreu, rédigée dans un style auquel nous ne sommes plus habitués... dans un langage codé. Abraham est, en réalité, le nom d’un clan, ou plutôt d’un conseil composé de plusieurs hommes expérimentés, à la fois chefs militaires et prêtres. Sarah est une troupe militaire qui obéit, plus précisément une troupe d’élite : Sarah était belle et Pharaon la désira. Encore aujourd’hui, que lisez-vous dans la presse israélienne ? Tsahal a fait ceci, Tsahal a fait cela. Tsahal a commis une faute, ou une bonne action. Nous faisons confiance à Tsahal etc... Tsahal, l’armée d’Israël.

Le christianisme est également une pensée judaïque mais d’origine essénienne et messianique. Les évangiles sont l’histoire d’une "parole" relatée dans un langage à double sens, l’un littéral pour le commun des mortels, l’autre caché pour l’homme intelligent (intelligent dans la signification essénienne du terme). Dans le premier sens, Jésus est un homme, dans le second, c’est le nom d’une opposition ou d’un conseil galiléen qui s’est opposé au Sanhédrin de Jérusalem. Tout cela, je l’ai expliqué dans mes ouvrages. Que l’Eglise n’ait pas compris, ou retenu, ce deuxième sens, là est le problème, un problème beaucoup plus grave que tous les faux mystères soulevés par le Da Vinci code.

Il en est de même pour l’islam. On reprend la même formule, car elle a fait ses preuves, mais en l’adaptant à la situation de l’Arabie. L’histoire de Mahomet, c’est l’histoire d’un homme ou d’un gouvernement, peu importe, qui mène une véritable guerre pour réaliser l’unité du pays. Le Coran est le recueil - l’archive - d’un certain nombre de sentences que l’on rédigeait à l’issue des réunions - c’est Omar qui avait la meilleure inspiration. Sentences favorables aux Juifs quand Mahomet recherchait leur alliance, hostiles quand il leur faisait la guerre. Cette histoire de Mahomet s’explique dans le contexte de l’époque et il est tout à fait normal que les habitants de l’Arabie la conserve dans leur mémoire. Nous avons, nous aussi, nos épopées. L’épopée napoléonienne en est une.


La fructification des religions qui se sont fondées et développées à partir de ces livres devenus sacrés est une autre histoire, une histoire turbulente certes mais qui appartient au passé, une histoire toutefois qui nous a laissé des valeurs, des traditions, une culture et un Art. Le choix que vous avez fait pour illustrer la couverture de votre ouvrage "Le combat de Jacob avec l’ange" montre bien que vous n’échappez pas, vous aussi, à l’héritage biblique.

 
Y a-t-il un retour du religieux ? Marcel Gauchet, non seulement ne le pense pas, mais estime que le temps des religions est terminé. Il n’y a donc pas lieu de culpabiliser, encore, encore et encore, notre civilisation de culture judéo-chrétienne mais bien plutôt de se rassembler dans un front commun, avec les musulmans de bonne foi, contre toutes les formes d’intégrisme et de terrorisme religieux.

 
Et maintenant, je vais passer en revue quelques points de votre ouvrage qui ont attiré mon attention.

Page 28. La crédulité des hommes dépasse ce qu’on imagine. Oui.

Des profiteurs embusqués. Il est toujours dangereux de faire de telles généralisations. Certes, de sérieux doutes pèsent sur certains mollahs, mais en ce qui concerne la hiérarchie catholique et les pasteurs protestants, personne ne peut souscrire à une telle accusation.


Page 30. Non pas la foi mais la raison. Je dirai la raison et la foi - le mot "foi" étant compris non pas dans sa signification religieuse mais dans son sens latin d’origine : confiance que l’homme ressent au fond de sa conscience et qui le pousse à agir dans ce qui lui semble être la bonne direction.

Page 31. Une aile gauche des Lumières. André Comte-Sponville vous répond à la page 473 de "La Sagesse des Modernes" : « Le but de la philosophie est moins de favoriser tel ou tel camp que de les aider tous, dans le cadre de la démocratie, à réfléchir ».

Page 32. Postulons plutôt l’inexistence de Dieu, la mortalité de l’âme... Voici la définition que le dictionnaire donne du postulat : proposition que l’on demande d’admettre comme vraie sans démonstration. Entre ceux qui postulent l’existence de Dieu et ceux qui postulent son inexistence, il me semble qu’il y a place pour ceux qui doutent et qui s’interrogent. Exemple d’interrogations : les neuro-sciences, le cerveau, l’apparition de la vie, l’odyssée de l’espèce, l’univers etc...

Page 39. Dieu met à mort tout ce qui lui résiste. Certaines idées de Dieu.

Page 41. Dans l’âme du premier homme qui croit... la négation de Dieu... se partage probablement avec la croyance. Peut-être, mais comment se fait-il que pratiquement toutes les peuplades primitives ont imaginé une idée de Dieu ? Voilà une bien étrange coïncidence.

Page 45. Des pans entiers d’une réflexion vigoureuse, vivante, forte... indépendante de la religion dominante, demeurent ignorés. Vous avez raison de vouloir les sortir de l’oubli. Moi-même, j’explique qu’il ne faut pas regarder le tableau de Van Eyck, la Vierge au chancelier Rolin, comme une banale image pieuse mais comme un acte de foy en la Bourgogne.

Page 47.... Autres fariboles : la théologie. Le sujet peut faire l’objet d’un débat... théologique.

Page 58. Les hommes créent Dieu à leur image inversée. A leur image, c’est certain, inversée, je dirais plutôt "supérieure", d’où l’humilité de l’homme face à l’univers et à ce qui le dépasse...

Page 86.... Construire une morale...par la Raison... dans le souci des hommes, par eux, pour eux, et non par Dieu, pour Dieu. Dieu a bon dos, la Raison aussi. Depuis le début de l’Histoire, on s’est servi d’eux. En réalité, ce sont les patries qui ont fait l’Histoire, dans une compétition où, plus d’une fois, la plus faible a dû s’incliner devant la plus forte, suivant ce qui semble être une loi de la Nature (contrairement à ce que certains pensent, il n’y a pas de pitié dans le monde animal). Mais aujourd’hui que la terre est devenue notre patrie commune... « Rêvons un peu » page 90 ... essayons de construire une morale à l’échelon planétaire sans trop déconstruire. Tout dépend des hommes politiques que les peuples porteront aux postes de responsabilités. Tout dépend de votre vote et de celui des autres.

Page 88. Déconstruction du christianisme. Je préfère "meilleure compréhension du phénomène."

Page 89. Déconstruction des théocraties. Nous sommes d’accord.

Page 97. Opter pour la philosophie contre la religion. Je préfère l’approfondissement philosophique en ce qui concerne le christianisme. Le christianisme est une philosophie. Les chrétiens ne sont pas contre la philosophie mais ils ont beaucoup plus confiance dans leur héritage historique que dans les discours des philosophes. C’est un choix.

Page 108. Aucun de ces livres n’est révélé. Oui, rien ne descend du ciel, tout sort de la pensée évolutive. J’en ai apporté la preuve irréfutable dans mes ouvrages. C’est nous, nous et nos pères, qui n’avons pas compris. Qu’attendent les médias, les philosophes et tous ceux que j’ai prévenus, pour le faire savoir ?...

Page 123. D’après le texte de la Genèse,le monde aurait 4000 ans. Il s’agit là d’une mauvaise interprétation des exégètes.

Page 128. Cité terrestre et cité céleste. L’image de la cité idéale a joué un rôle de moteur d’évolution au début de notre ère. Le symbole est ensuite devenu superstition.

Page 129. L’aile de l’ange. Autre image. Les anges esséniens sont des principes naturels, anges des vents etc... l’imagination et la poésie ont fait le reste. L’ange de Yahwé, chez Moïse, est son armée de partisans, armée secrète qui répand les dix plaies dans le pays d’Egypte, qui marche en tête du peuple élu quand celui-ci franchit la mer des roseaux. En Gaule, se placer sous l’aile de l’ange, cela signifie : se mettre sous la protection de la garnison militaire qui tient la forteresse.

Page 140. Circoncision. Elle est d’origine égyptienne. En l’imposant à Abraham et à ses troupes, le pharaon d’Egypte leur a donné, en quelque sorte, une carte d’identité égyptienne et un passeport. Très pratique pour les contrôles aux frontières. Très ennuyeux pour l’homme, dramatique pour les femmes excisées. La bêtise humaine est incommensurable.

Page 149. Rien de ce qui subsiste n’est fiable. Je dirais : tout est fiable, mais qu’il faut le comprendre autrement...

Page 154. L’ordre des évangiles. Claude Tresmontant plaçait l’évangile de Jean en second. Je lui donne la première place. Ensuite Marc, Luc et Mathieu. Je récuse la longue gestation orale de leur formation. Avant ces quatre évangiles, je place l’épître de Jacques et son protévangile dit apocryphe.

Page 157. Le merveilleux tourne le dos à l’histoire. Oui pour les historiens que nous sommes, mais pas pour les Anciens qui ont écrit leur histoire en l’habillant de merveilleux, depuis Adam jusqu’au Moyen-âge, en passant par l’Iliade et l’Odyssée.

Page 165 et suivante. Paul, un hystérique, névrosé, inculte, fabricant de tentes à Tarse. Certainement pas ! Son père fabriquait des tentes, pas lui. Elève de l’illustre Gamaliel, si Philippe l’a choisi, c’était parce qu’il était le plus doué de sa génération en ce qui concerne la connaissance des livres saints... et la façon dont ils étaient écrits. Jean-Baptiste a fait naître Jésus. Paul a mis le mystère sur les rails en toute sincérité... presque en toute sincérité.

Page 167. La vision de l’empereur Constantin. Non pas à Grand mais à Chalon-sur-Saône. Oui, Constantin a vu son Apollon et un signe, mais dans quel ciel ? Dans l’abside de l’actuelle cathédrale pour l’Apollon ? Une médaille l’indique. Dans le cul-de-four du temple de Mont-Saint-Vincent pour le signe ? Une fresque le prouve.

Page 178. Le coup d’état de Constantin ? Un pouvoir gaulois et une culture religieuse qui s’affirment. Après un désordre, un nouvel ordre s’impose.

Page 199. Tendre l’autre joue. Il s’agit, en réalité, d’un geste de bravade. Le grand prêtre frappe le condamné, futur martyr, sur la joue droite pour l’humilier et le faire renoncer à sa croyance. Le condamné défie le grand prêtre, le fixe dans les yeux. Il lui tend l’autre joue et lui dit : « frappe ! ».

Page 215. La Terre doit être organisée comme au Ciel. Cet axiome a été formulé pour la première fois en Egypte, au temps des pharaons.

Page 239. Moïse tue de ses mains un contremaître égyptien. C’est l’acte d’un partisan (de partisans) qui prend (prennent) le parti du peuple contre un pouvoir qui opprime. Assassinat ou action de guerre ? Question difficile à trancher.

Page 261. Faut-il rester neutre ? Doit-on rester neutre ? A-t-on encore les moyens de ce luxe ? Je ne crois pas... Exact. La question est à débattre avec Marcel Gauchet, Régis Debray et Luc Ferry qui prônent la neutralité de l’Etat.

Page 262. Je persiste à préférer le philosophe. Il n’existe qu’un monde. Peut-être. C’est bien pour cela qu’il faut le sauver, sans compter sur la Providence, et ne pas se contenter d’en jouir.

Conclusion  : livre bien écrit, agréable à lire, bien argumenté. Il touche à des questions fondamentales.


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