Un Monty Python contre l’axe du bien

par Marie-Blanche et Damien-Guillaume Audollent
mercredi 3 mai 2006

Depuis le 11 Septembre, l’axe du bien est en guerre, au risque de la plus absurde inhumanité. Terry Jones contre-attaque, dans un livre essentiel qui passe au kärcher l’horreur impériale et les douteuses innovations linguistiques commises dans le cadre de la « guerre au terrorisme ».

11 Septembre 2001 : l’Occident frappé de stupeur erre à tâtons dans un monde en ruines. À la Maison Blanche, des hors-la-loi qui se prennent pour Dieu volent l’étoile du shérif pour aller faire la peau à un autre bandit, caricatural en diable. Quatre ans et demi plus tard, Ben Laden court toujours ; et l’Amérique torture, au nom d’une « liberté » qui, servant de faux-nez à ses ambitions impérialistes, est de plus en plus bafouée à travers le monde. « Il y a une chose qui m’inquiète particulièrement dans la “guerre au terrorisme” du président Bush, observe Terry Jones : c’est la grammaire. Comment livre-t-on une guerre contre un substantif abstrait ? Comment le “terrorisme” pourra-t-il capituler ? Les linguistes savent qu’il est très compliqué d’obliger un substantif abstrait à se rendre. »

Démasquant les contradictions que recèle cette étrange « guerre », et la forfaiture qu’elle constitue, Terry Jones contre-attaque sur le terrain du langage, et passe au crible d’une verve satirique les discours et les actes de George W. Bush et de Tony Blair, leurs faits d’armes et leurs méfaits de langue. Le président américain « a beau claironner, tel le capitaine Haddock secouant un palmier : “Nous allons détruire le terrorisme. Et ne vous faites pas de souci, nous gagnerons !”, c’est à peu près aussi sensé que de dire : “Nous anéantirons l’insolence”, ou : “Nous allons tourner l’ironie en ridicule”. »

Le ton est donné, et Terry Jones n’aura de cesse de nous inviter à renouer les fils d’une réflexion trop souvent contaminée par le novlangue des « informations » : « Mon dictionnaire définit une “guerre” comme un “conflit ouvert, armé, entre deux parties, nations ou États”. Dès lors, larguer des bombes, protégé par l’altitude, sur une population déjà en difficulté, aux infrastructures ruinées par des années de sanctions et vivant sous la coupe d’un régime oppressif, ce n’est pas une “guerre”. C’est du tir aux pigeons. » Plus loin : « La vraie “guerre” [en Irak] n’a commencé qu’après l’occupation du pays et la mise en place d’un gouvernement de collabos [...]. Mais est-ce ainsi que les journaux, la télévision et la radio la désignent ? Non : ils parlent d’“insurrection” et de “terrorisme”, parce que ce sont les mots qu’aiment employer MM. Bush et Blair. » Et les grands médias « reprennent tous en chœur l’air de pipeau que jouent ceux qui sont au pouvoir ».

Soumettant cette logique de guerre à de subtils détournements qui révèlent ses implications les plus insensées, Terry Jones explore l’absurde inhumanité qui tend à envahir notre espace public et privé sous les coups de boutoir de singuliers glissements de sens : « Cela sonne un peu faux, analyse-t-il ainsi, d’appeler “combattants” des ambulanciers abattus à travers le pare-brise alors qu’ils conduisaient les blessés à l’hôpital - et pourtant, quel autre mot employer, si l’on veut éviter de les désigner explicitement comme des cibles illégitimes ? » De même, « pour éviter qu’on vienne les importuner avec tout ce bla-bla sur les “droits de l’homme”, que par malheur les conventions de Genève appliquent aux prisonniers de guerre, Donald Rumsfeld et sa bande ont tout simplement rebaptisé ces types cueillis en Afghanistan “combattants ennemis illégaux”. Et hop ! À la trappe, les conventions de Genève... »

Lorsqu’il aborde la question des tortures perpétrées en Irak par les Américains, Terry Jones se fait particulièrement grinçant : « “Je ressens un profond malaise à propos du sort de ces détenus irakiens, a déclaré Donald Rumsfeld lors de son audition devant la Commission des forces armées du Sénat. Ce sont des êtres humains.” Beaucoup d’entre nous, j’en suis sûr, avaient malencontreusement négligé ce fait essentiel. Je sais bien qu’il n’y a aucune excuse valable mais, vous comprenez, les détenus irakiens, il se trouve que nous sommes nombreux à ne les voir qu’avec des sacs sur la tête. Et il est si facile d’oublier que des gens avec des sacs sur la tête puissent être humains. »

Car il est terriblement tentant d’escamoter les corps, et d’aller jusqu’à effacer sur les photos les visages gênants de ces gens qu’on torture pour leur apprendre la démocratie : « Une fois qu’ils ont la tête solidement enfermée dans un sac, il devient impossible de ressentir grand-chose envers eux. Cessant d’être des êtres humains, ils ne sollicitent plus de manière excessive nos émotions. »

Dans le but de casser l’image lisse de la guerre « propre », « juste », de cesser de se payer de morts pour enfin appeler un char un char, il pointe d’une plume acerbe le contraste saisissant entre les fines paroles de ceux qui sont au pouvoir et la réalité de la guerre, et démonte quelques-unes des ruses langagières qui ont permis de dénier à tous ces morts le statut de « personne humaine », et de faire de leur assassinat quelque chose d’abstrait.

Procédant au dévoilement de ce qui se joue sous nos yeux et que nous semblons ne pas voir, Terry Jones s’engage sur le terrain de la langue et de la fable ; recoupant, détournant, subvertissant le flux des « informations » pour enfoncer les digues de notre torpeur, il oppose au nihilisme transparent des Discours uniques et Majuscules une nuée de saynètes, de contes et de digressions minuscules qui poussent la logique rhétorique et meurtrière du pouvoir jusque dans ses plus aberrants retranchements. Venimeux, l’ancien Monty Python formule quelques swiftiennes propositions visant à améliorer le sort des enfants d’Irak en leur faisant avaler des bombes - suggestion placée dans la bouche d’un responsable du « ministère de l’Accroissement par la force militaire du bien-être des enfants au Moyen-Orient ». Ou recommandant, puisque les Irakiens ont eu « le privilège d’être bombardés par l’armée la plus moderne, la plus sophistiquée et la plus coûteuse au monde », de leur imputer le prix de l’invasion américaine, selon le barème suivant :

« Pour chaque adulte irakien tué, je suggère que les Irakiens versent 1000 dollars aux Américains. Pour les enfants de moins de douze ans, il leur faudrait payer [...] 500 dollars pour chaque enfant tué sur le coup, et 400 dollars pour ceux qui meurent dans le mois suivant, des suites de leurs blessures. Pour un enfant de moins de trois ans, [...] 12,50 dollars. Pour les nouveau-nés réduits en miettes ou broyés sous des hôpitaux qui s’effondrent : 1 dollar. Pour tout enfant tué ou mutilé à la suite de l’opération militaire, mais qui serait de toute façon mort de malnutrition à cause des sanctions, le Trésor américain empocherait un forfait symbolique de 25 cents seulement. »

Tantôt il se dépeint en militant de la Société humaine pour la pose de sacs sur la tête des suspects (SHPPSTS) ; là, il torture son propre fils, pour découvrir à quoi ce dernier occupe son temps libre ; ailleurs, il promet de bombarder ses voisins, qui ont la regrettable habitude de le regarder de travers. Le tout dans une ambiance so british, où s’entremêlent des considérations au flegme ravageur sur la chasse aux renards, la démocratie au Venezuela, le financement du système éducatif, les mérites comparés du Moyen Âge et de la Renaissance, ou la sensibilité des poissons à la douleur.

Traquer la réalité vécue derrière l’histoire officielle, ses mythes et ses lieux communs, interroger les mots d’ordre de notre « civilisation » aveuglée par sa propre puissance, secouer la paresse de nos bouches cousues... de fil blanc, nous porter à résister, à réfléchir enfin : voilà le projet - et le pari - tragi-comique de ce nouvel opus d’une œuvre insoumise, ardemment occupée à dégommer l’inanité criminelle de tous les credos et de toutes les vulgates.

Dans notre époque de grande confusion politique, linguistique et morale, rares sont les voix dissidentes qui savent, comme celle de Terry Jones, malmener aussi joyeusement la transparence frauduleuse des mots d’ordre du jour. Sous la plume de cet empêcheur de fasciser en rond, à mi-chemin entre le Guillaume de Baskerville du Nom de la rose et le M. Cyclopède de Pierre Desproges, la croisade contre l’axe du mal se métamorphose en remake de l’histoire universelle, terrible et hilarante, du père Ubu(sh). Cent dix ans après Alfred Jarry, il y a urgence à venir assister aux représentations de ce Grand-Guignol absurde et réjouissant, proprement pataphysique, qui vise au cœur les dérives autoritaires et mystificatrices auxquelles le 11 Septembre a servi de prétexte déclencheur.

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Terry Jones : Ma guerre contre la « guerre au terrorisme ». Un Monty Python contre l’Axe du Bien

Traduction, préface et notes par Marie-Blanche et Damien-Guillaume Audollent.

Éditions Flammarion, 2006.

Lire la préface du livre.

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