Le vieux loup de mer

par C’est Nabum
vendredi 2 septembre 2022

D'eau douce et d'eau salée

Le vieux portait fièrement la tenue d'apparat, non point celle des gens d'à terre, mais celle de bleu et de rayures de tous ceux qui vont sur l'eau. Pour bien enfoncer le clou, il se couvrait le chef d'un calot qui fleurait bon les embruns tandis que sa pipe semblait indiquer le sens du vent. Ainsi affistolé, pour tous, il était un vieux loup de mer ; un peu à la manière de Jean Gabin, l'intrépide baron de l'écluse.

Pour les récits de navigation, il n'avait pas son pareil. La chose pouvait surprendre qui le fréquentait assidûment au seul endroit où le portait ses guêtres, une incongruité dans sa vêture qui ne mit la puce dans nulle oreille de l'endroit. Pour voir et entendre pérorer notre bonhomme, le comptoir du bistrot-quai était son théâtre, sa mappe monde, le terrain de ses aventures.

Un verre de Suze à la main : une boisson qui aime boire l'amer, il embarquait son auditoire pour peu qu'on lui offrit un coup à boire. Il y avait toujours de plus malins pour donner une inflexion particulière au récit. Qui voulait des histoires douces et salées ajoutait du cassis dans le verre. Pour les aventures plus coquines, un soda donnait le piquant qu'il fallait. Certains poussaient la piraterie de comptoir à y adjoindre du rhum pour des épopées lointaines.

L'ancien s'emportait, ses yeux pétillaient d'une malice enfantine tandis qu'il postillonnait à vous donner le mal de mer. Chacun avait compris qu'il convenait de regarder le spectacle à travers le miroir qui se trouvait derrière le bar, pour peu que le crachin de l'ancien ne vienne pas brouiller son reflet.

À chaque bordée, une nouvelle au grand large, une croisière, un coup de tabac, un grain ou une escale, une avarie ou une aventure extraordinaire. Il était intarissable tout comme la réserve de Suze dans cet estanquet qui devait en être le plus grand consommateur de toute la nation. Il y avait cependant une autre condition pour avoir le privilège d'être de son auditoire : « Ne jamais boire d'eau ! ».

La règle n'était pas négociable y compris pour les buveurs de Pastis et autres boissons anisées qui devaient se résoudre à les boire pures. Un effort auquel nombreux consentaient afin de jouir d'un spectacle qui finissait par vous faire tourner la tête. Le patron se frottait les mains ; quand le vieux était amarré à sa colonne de zinc, il faisait des recettes dignes des plus grands troquets du centre ville.

Le marin de comptoir avait une trogne qui éclairait le quidam sur sa douce assuétude. Pour les autres, il portait fièrement en façade tous les phares de la côte afin d'épargner au plaisancier de se fracasser sur les rochers de la côte. Sa langue était fleurie, son verbe haut, ses métaphores guillerettes tandis que ses anecdotes parcouraient toutes les mers du globe.

Le vieux avait vécu d’innombrables aventures qu'il restituait avec la mémoire d'un éléphant qui avait besoin de tremper sa trompe dans le verre de Suze plus souvent qu'à son tour. Il finissait par bredouiller et parfois par s'endormir au cœur de l'action. On le laissait là, riant de bon cœur à l'épilogue le plus fréquent de ses narrations de comptoir.

Il aurait pu ainsi tromper son monde très longtemps encore si par malchance ce jour-là, de vrais marins n'étaient venus se perdre dans ce bistrot en bord de rivière. Une fête navale se tenait non loin et les organisateurs avaient souhaité la présence d'un véritable équipage hauturier. Ils entrèrent dans le bourlingue au moment où l'ancien montait à bord d'un navire marchand pour un nouveau voyage dont il avait le secret.

Pour son malheur, il venait de citer le nom d'un rafiot qui ornait justement la marinière des matelots. Chacun de se retenir de rire en voyant ce détail qui échappait à l'orateur, chaloupant entre les exagérations et des détails pittoresques, les autres de les fixer du regard tandis que le vieux loup de mer se laissait emporter par son verbe et les vagues souvenirs …

Quand le Capitaine lui offrit un verre, non de Suze, mais d'eau de source, il manqua s'étrangler d'indignation. Il se retourna vers ce malotrus qui venait de l'offenser gravement. Il n'était plus en état pour parvenir à lire le nom du paquebot d'où venait cet homme. L'autre de rire aux éclats et de demander au patron un verre d'eau salée pour lui afin de trinquer avec le marin d'opérette.

Le vieux, dégrisé dans l'instant, venait de comprendre qu'il avait été démasqué. Il but dignement son verre d'eau non sans avoir trinqué avec celui qui l'avait surpris en flagrant délit de mensonge. Le capitaine dut passer à l'acte pour ne pas jouer les pisse-vinaigres. Il avala son eau salée sans même faire la grimace. Notre vantard menteur fut même privé de cette modeste petite vengeance.

Le pauvre homme retira son calot, laissa sa pipe sur le comptoir et quitta pour toujours le théâtre de ses exploits. Jamais on le revit dans le Bistrot-quai. Les recettes du patron s'en ressentirent singulièrement. On n'entendit plus jamais parler de ce personnage dans la place.

Il se murmure que désormais, dans un département limitrophe un vieillard digne, habillé en explorateur, vient raconter chaque jour des aventures coloniales dans une taverne de renom pourvu qu'on lui offre un ballon de rouge. Le changement de boisson ne doit pas vous leurrer, c'est le même personnage qui joue un nouveau rôle.

Des curieux se sont penchés sur son cas, voulant découvrir ce qu'il avait fait dans sa vie professionnelle pour expliquer un tel comportement. Après bien des recherches, ils découvrirent sans en être surpris qu'il avait fait métier de la politique. Il achevait son parcours en acceptant des pots de vins, un véritable retour aux sources du reste.

À contre-amiral

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