Sur les pas du Loup dos d’ne

par C’est Nabum
samedi 7 juillet 2018

La limite est franchie.

Un petit village au cœur de la forêt des Loges, ancienne forêt sacrée des Celtes là où les druides se réunissaient en secret. Ingrannes signifie la Limite, la frontière, nous en trouvons sous d’autres formes : Ingrandes, Entraygues, Ingran ailleurs, souvenir d’un temps lointain où les limites entre les tribus anciennes étaient encore dans les mémoires. À deux pas de là nous entrons dans le monde des Senons. César a bien marqué sa domination en y traçant une voie romaine qui allait de Cenabum jusqu’à Sens. Il y avait donc beaucoup à dire pour un raconteur d’histoires…

La forêt porte en elle assez de mystère pour ne pas convoquer les glorieux guerriers gaulois. Les charbonniers, leurs modestes cabanes appelées Loges, la dimension ésotérique des pratiques liées au feu et à l'habileté du forgeron, le tout premier alchimiste, les ermites et les moines qui défrichèrent petit à petit cet univers mystérieux, porteurs quant à eux, d’autres clefs pour interpréter les mystères de la création, tout cela donne matière à guider les pas du marcheur qui entraîne derrière lui quelques curieux ayant bravé la chaleur et tourné le dos aux inévitables matches de la Coupe du Monde.

Ils étaient une quarantaine, un vrai succès compte tenu du contexte pour cette première balade contée. Un public de tout âge imposant la nécessité de faire place dans les récits aux jeunes enfants. Le Loup est le personnage idoine, il a peuplé tous les imaginaires, a laissé sa trace dans la toponymie locale, habite encore les livres qu’on lit aux petits le soir avant qu’ils ne se couchent. Le loup avant qu’il ne revienne vraiment dans l’endroit (ce qui ne saurait tarder désormais) avait toute sa place durant cette racontée.

Son compère l’âne, celui qui n’a pas à craindre le chasseur qui lui préfère de très loin les petites bergères pourvu qu’elles soient vierges et naïves, dressa ses oreilles et consentit à quelques facéties pour dérider l’atmosphère. Il n’est plus bel animal pour susciter le rire et la sympathie. Les petits comme les grands sont bon public pourvu que notre ami ne fasse pas sa tête de mule. Au conteur de lui proposer de belles carottes afin qu’il ne retarde pas notre randonnée forestière.

Les arbres s’offrent à notre admiration. En ce jour caniculaire, ils font aussi chape de plomb, privant les courageux du moindre souffle d’air. Ils méritent bien un beau récit, une épopée symbolique relatant la naissance de tous les contes. Un enfant accepte d’être mon comparse, il devient le héros de l’aventure, mime le personnage. L’émotion passe dans les rangs …

Les moustiques aussi s’en donnent d’ailleurs à cœur joie, piquant surtout les chairs fraîches et tendres tandis qu’ils eurent l’excellente idée d’épargner votre serviteur. Voilà donc une espèce qui a bon jugement. Chacun pourtant avait pris la précaution de se couvrir de citronnelle. Un curieux parfum qui accompagnait les déplacements de le meute.

Deux heures, quelques contes et beaucoup de piqures plus tard, la troupe se retrouvait autour d’un quatre heures reconstituant. Le pari avait fonctionné, il est possible de marcher dans les bois un dimanche après-midi en racontant des sornettes. Le bonheur simple d’une activité sans tapage ni technologie, le retour à la nature, la convocations des animaux qui acceptent de se livrer encore à l'anthropomorphisme en dépit de la lourde responsabilité des hommes sur leurs conditions de vie, tout cela avait pu s’exprimer tout en se mêlant à la grande Histoire.

J’avais en la circonstance trouvé un auditoire bien plus captif que ceux qui, à table, le midi, m’avaient écouté d’une oreille sollicitée par des messages multiples. Ventre affamé n’a pas toujours la faculté d’entendre avant d’être repu, je le savais mais je devais concilier les deux rendez-vous. J’avais abandonné à regret mes gourmets dans leur beau château de Sologne jouissant pleinement de l’invitation de la belle équipe des « Pros qui ont du Goût » pour rejoindre les marcheurs de la forêt des Carnutes.

Ainsi va la vie d’un Bonimenteur qui prend le risque de raconter en des lieux où habituellement, cela ne se fait pas. Parfois le succès est au rendez-vous, à d’autres moments les conditions rendent un plus délicate une écoute plus attentive. Il ne faut pas s’en formaliser, c’est là le lot de ceux qui aiment à prendre des risques. Une fois encore, ce jour-là j’ai fait l’âne et tous n’ont pas vu le loup !

Raconteusement vôtre.

Photographie Vanessa Renault

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