Accro mon smartphone ?

par Surya
jeudi 19 décembre 2019

Il y a quelques temps, nous avons acheté un nouveau smartphone Androïd. Par nécessité, car on avait besoin d’un téléphone récent. Tant qu’à faire, on a choisi le genre de smartphone accompagné d’un abonnement offrant un nombre impressionnant de gigas de données, sans se poser la question de savoir si on avait réellement besoin d’un appareil surgonflé. Ou plutôt si, nous nous sommes posé la question, mais on l’a acheté quand même. Je dois avouer que c’est purement de ma faute, car c’est moi qui ai insisté pour que nous prenions un tel abonnement. Cela n’allait coûter que quelques misérables livres sterling de plus par mois, donc pourquoi se priver ? Mais détrompez-vous : je n’ai aucune intention de devenir accro à mon smartphone.

Le problème ne fut pas pour nous de savoir résister à l’achat d’un nouveau smartphone puisque, comme je l’ai expliqué plus haut, nous en avions un réel besoin, donc pas le choix, le problème fut, d’une part, de résister à la tentation de prendre un abonnement surdimentionné, et d’autre part, de m’empêcher de passer ma vie dessus.

J’ai eu le malheur d’ouvrir une fois Gougueulplèye… Trop tard, j’avais commis l’irréparable !

Des milliers d'applis, ou « apps », des dizaines de milliers, des millions, peut-être ! La plupart gratuites en plus ! Pourquoi résister à la tentation ? Mais détrompez-vous : je n’ai aucune intention de devenir accro à mon smartphone ! 

Notez, avant que nous n’entrions dans le vif de notre sujet, que ces machines ne devraient pas être nommées “smartphone" puisqu'elles ont bien d'autres utilisations que celles du simple téléphone de l’homme des cavernes, mais “smartthing”. Littéralement, la chose intelligente. « Smarthing » avec un seul t, pour faire plus rapide. « Smartruc » en bon français (et ce ne sont pas nos amis Québécois qui me contrediront).

 

J'ai donc téléchargé avec un intérêt et une curiosité non dissimulés ma première app : les prévisions météorologiques.

Non seulement cette app me donne les prévisions météo de ma région, comme son nom l’indique, mais en plus, elle me permet de savoir également le temps qu’il fait dans le reste du monde à la seconde où je consulte le service ! C’est très important, de savoir quel temps il va faire quelque part maintenant, ou même ailleurs très bientôt. Pourquoi, allez vous me demander ? Eh bien, parce que ça permet de savoir. Et aussi, n’oublions pas de le mentionner, de comparer avec l’endroit du globe où l’on se trouve.

Tenez, par exemple, aujourd’hui, à Oulan Bator, il fait -28° avec un ciel un peu voilé, alors qu’ici il fait 6° avec là aussi un ciel voilé. C’est pas génial, ça ? Hier, il faisait 26° à Lima, avec là aussi un ciel en partie couvert, les pauvres Péruviens, mais ils ont dû être soulagés s’ils ont consulté la météo de ma région sur leur smartruc, car ici il a plu des chats et des chiens (c’est la façon britannique de pleuvoir) et il a fait un froid de canard (c’est une sorte de froid, mais cette fois bien français).

Mais le plus du plus, tenez-vous bien, mon app me donne le pourcentage de probabilité qu’il y ait, ou non, de la pluie ! Oui, vous avez bien lu, le pourcentage exact de probabilité qu’il pleuve. L’autre jour, par exemple, il y avait 78% de chances qu’il pleuve chez moi. Cette précision extrême m’a changé la vie.

Je ne sais pas si vous vous rendez bien compte, mais dans le temps (c’est le cas de le dire), et surtout avant qu'ils ne puissent enfin regarder la télé, les gens étaient obligés de regarder par la fenêtre (!), et selon ce qu’ils voyaient, un ciel bleu, un ciel gris, du soleil, de la pluie, ils devaient s’équiper en conséquence ! De nos jours, c’est formidable fantastique extraordinaire, on consulte son app, et selon ce qu’on voit sur son écran, un petit soleil, un petit nuage, un certain pourcentage de pluie, on s’équipe en conséquence.

On n’arrête pas le progrès.

 

C’est alors que, tout à coup, j’ai eu un doute : à quoi cela me servait-il vraiment de savoir quel temps il a fait/fait/fera dans un endroit où je ne suis pas, où je n’irai sans doute jamais, et où je ne connais personne ? Et puis, quelle différence qu’il y ait, ou encore quel intérêt de savoir qu’il y a 32%, et pas 33, de probabilité qu’il tombe de la pluie ? Cette app, au demeurant fort bien conçue, n’était-elle qu’un gadget venu se coller comme une sangsue à notre vie quotidienne ?

Comme j’avais un peu de temps ce jour là, envie de jouer et surtout pas envie de me prendre la tête, j’ai décidé de télécharger un jeu. Il y en a des milliers sur Gougueuleplèye. S’ils sont tous d’un niveau de difficulté différent, ils ont au moins une chose en commun : ils sont tous plus chronophages les uns que les autres. J’en ai donc trouvé un très simple et pas trop chronophage qui consiste à poser son doigt sur l’écran de son smarthing.

Voilà, c’est tout. Et pour gagner des points, vous laissez le doigt posé sur l’écran. (1)

Mais là, par contre, j’ai vraiment grave commencé (commencé grave ?) à me poser des questions : avais-je bien compris l’objectif de cette app ? Il devait bien y avoir un autre but à ce jeu que de juste poser le doigt sur son écran ! J’ai tapoté partout, cherché, exploré, mais je n’ai rien trouvé.

Avais-je passé l’âge de comprendre ? Peut-être était-ce l’objectif des apps en général que je ne comprenais pas ?

J’avais une énigme très compliquée à résoudre.

 

On vous a déjà raconté des blagues ? La solution est toujours celle à laquelle on pense le moins. Un peu comme dans les romans policiers d’Agatha Christie où le (ou la) coupable est toujours la personne qu’on soupçonnait le moins (par conséquent, j’accuse toujours la personne que je soupçonne le moins, mais vu que je soupçonne cette personne, du coup ça ne peut pas être celle là la coupable, donc je me rabats sur la personne qu’on soupçonne le plus, vu que c’est forcément celle là qu’il faut soupçonner le moins…) Tout ça pour dire qu'il m'est soudain apparu que pour une app, comme pour une blague ou un bon roman policier, il faut chercher et trouver l’objectif et l’utilisation auxquels on penserait le moins, et c’est ça la bonne réponse.

 

Alors j’ai téléchargé ma troisième app, pour voir si j’allais comprendre mieux.

Un niveau à bulle. Ca existe déjà, les niveaux à bulle, et cet objet marche très bien, dixit les bricoleurs, mais maintenant ça existe encore mieux, comme aurait dit Coluche, ça existe en app sur son smartruc. Et là je me suis dit, : "vu que visiblement j’y comprends rien à la technologie et qu’en plus je fais partie de l’ancienne génération, si ça existe en app, c’est qu’il y a une excellente raison à cela."

Alors, comme j’avais téléchargé un niveau à bulle et que je ne suis pas bricoleuse, c’est forcément que l’app devait servir à autre chose. J’ai décidé de l’utiliser pour être sûre de tenir mon smarthing bien horizontalement lorsque je télécharge les apps, parce que je me suis dit que sinon, elles risquaient de glisser, de tomber, et ensuite de s’accumuler dans un recoin de mon écran. Vu que c’était l’utilisation la plus improbable, autrement dit celle que l'on soupçonne le moins, que j’avais réussi à trouver à cette app, cela devait donc être la bonne. Et comme un écran, ce n’est pas étanche, il y avait même des risques que les apps se décrochent du téléphone et se retrouvent sur le tapis.

Du coup (de fil), j’ai téléchargé une app-loupe. Pour retrouver les apps-bulles tombées sur le tapis. Mais ça, c’était selon moi l’utilisation évidente de cette app, donc il fallait bien que je lui en trouve une autre.

Au début, je ne voyais vraiment pas, mais j’ai fini par comprendre (mais ça m’a pris du temps) qu’avec une app-loupe, je pourrai grossir les autres apps qui se trouvent déjà sur mon écran. J’ai également trouvé un autre objectif à cette app fabuleuse : espionner ce qui se trouve sur mon smarthing. Logique, pour une loupe. Un malware (appelé également « maliciel » en bon québécois ») se cachait en effet dans le programme de cette app. Heureusement que j’avais dès le début téléchargé une app-antimaliciel ! A regret, j’ai donc désinstallé mon app-loupe.

Mais avant, grâce à ma loupe, j’ai déniché sur Gougueulplèye une app-compas. Très utile pour les gens comme moi : vu que je suis complètement à l'ouest, j'ai souvent tendance à perdre le nord. Désormais, je vais pouvoir garder le c’app en toutes circonstances.

Au début, je me me suis dit que télécharger un canon, ça pourrait être utile pour défendre notre château lorsque la bataille fera rage entre les pro et les anti Brexit, et puis je me suis rendue compte qu'en fait, il s’agissait d’une imprimante ! C'est dingue la technologie : de nos jours, on peut même imprimer à l’intérieur de son smartruc ! Le hic, c'est que j'ai eu beau tourner et retourner mon appareil dans tous les sens comme un shaker à cocktail (au risque de mélanger toutes les apps sur mon écran), j'ai toujours pas compris par où sortait le papier.

Parfois, nous venons à Paris, et nous ne savons pas avec précision dans quelle rue on se trouve ni comment se rendre à un endroit précis. C’est là que j’ai compris en quoi les apps pouvaient véritablement vous changer la vie. Quand je pense qu’autrefois, dans les années cinquante par exemple, il fallait trimballer sur soi un plan Taride ! Ou pire, parler à des gens dans la rue pour demander son chemin ! Avec tous les problèmes que cela pouvait comporter : à quelle personne s’adresser ? Tiens, pourquoi pas celle-ci ? Mais pourquoi celle-ci plutôt que celle-là, d’ailleurs ? Et puis, est-ce qu’elle est vraiment du quartier, ou elle fait juste semblant ? Cette personne a-t-elle l’air sympa ? Etc etc… Ou alors il fallait lever les yeux pour regarder la plaque émaillée au coin des immeubles, avec le nom de la rue écrit en gros dessus ! Ce que ça pouvait être compliqué, la vie, dans le temps, et puis qu’est-ce qu’on devait avoir l’air bête, le nez en l’air comme ça ! Un peu comme quand on levait le nez autrefois pour regarder le ciel.

La technologie a fort heureusement rendu la vie mille fois plus facile aux zumains d’aujourd’hui : avec une app-carte (interactive), finis les problèmes ! Si en plus vous la complétez avec un GPS, vous êtes équipés comme à l'armée américaine. De nos jours, c'est devenu, qu'on le veuille ou non, indispensable.

C’est alors que, la carte et le GPS téléchargés, je me suis donc sentie équipée comme à l’armée américaine, mais pas en sécurité. L’idée m’est alors venue de télécharger également un guide de survie en milieu extrême : le Brexit, quand il aura lieu, va sûrement avoir pour conséquence le déclenchement de la troisième guerre mondiale (allez-y, rigolez, rigolez, vous verrez qui avait raison, et ce jour là, rira bien qui rira le dernier, tiens !) et il est indispensable de savoir comment se comporter le jour de la fin du monde. En plus, le guide que j'ai choisi est consultable hors ligne, comme ça je serai fin prête au moment de la coupure définitive de tous les réseaux (y compris les « sociaux »). Ou alors plus prosaïquement, mon guide me servira si un jour je suis perdue dans la jungle amazonienne et que je me fais mordre par un cobra. Ou étouffer par un boa. C’est pour ça que je compte devenir une fervente écologiste : je vais militer pour qu’ils ne coupent pas tous les arbres de la planète, parce que s’il n’y a plus d’arbres sur Terre, il n’y aura plus de jungle, et du coup j’aurai téléchargé mon app de survie pour rien. Ou presque.

Je me promenais dans la jungle des apps de Gougueulplèye lorsque je découvris un sound meter. Comment traduire ça ? J’ai donc commencé par télécharger un traducteur, et j’ai trouvé « sonomètre ». Ça ne dit pas en quoi c’est vraiment utile d’en avoir un sur soi, mais je suppose que ça sert à savoir avec précision à quel volume votre radio préférée envoie sa musique dans votre tuner. Si le nombre de décibels enregistré est trop élevé, vous téléphonez aux animateurs radio et vous leur demandez de baisser le son.

Puis j'ai téléchargé l’app de mon magasin de mode préféré. C’est vachement bien : les vendeuses du magasin (qui se trouve en ville, c’est pas loin, mais avec 84% de chance de pluie ce jour là, j’ai préféré ne pas sortir) ben elles essayent les fringues pour vous, ensuite elles vous les envoient par la poste afin que vous puissiez les leur retourner.

Dans la catégorie nourriture et boisson, ne pas non plus oublier de se procurer l'app d’une fameuse chaîne de café quelconque. Ça fonctionne, j’ai cru comprendre, comme un mini-distributeur et là, pour le coup, il faut tenir le smarthing, transformé en tasse virtuelle, bien vertical pour que le café monte plus rapidement. Je crois qu'on n'a plus qu'à brancher ensuite une paille dans l'orifice normalement prévu pour charger la batterie, et « enjoy ! » comme on dit ici en GB. J'ai pas encore essayé parce que j'hésite toujours entre Arabica et Robusta. On peut faire exactement pareil avec les apps des restaurants et des fast foods, et fabriquer soi même son repas. Bon app !

Puis j'ai trouvé une app pour contrôler le chauffage à distance, et je me suis dit : « Gééééniaaaaal ! C’est exactement ce qu’il nous faut pour être sûrs de garder le chauffage toujours allumé (et à donf !) pendant notre absence, par exemple quand on va passer quelques jours à Paris ».

Un miroir... Le problème, c’est que maintenant j’ai la trouille de briser l’écran de mon smarthing. Je n’ai aucune envie de m’attirer sept ans de malheur !

Enfin, j’ai trouvé une app pour retrouver son smartruc quand on l'a perdu. Pour l'utiliser, c’est très simple : retrouvez votre smartruc , allumez-le s’il est hors tension, lancez l'app, et retrouvez votre smartruc.

 

Voilà... je crois que j'ai fait le tour de mes toutes premières apps. Quand je pense qu'avant je critiquais les autres, qui téléchargent des dizaines d'apps sur leur machin, et prétendais qu'il ne s'agissait que de gadgets inutiles ! Maintenant, je ne peux plus m'en passer dans ma vie quotidienne. Mais ne vous détrompez pas : je n’ai aucune intention de devenir accro à mon smartphone…

Mais... attendez, j'y pense... un smartphone, ça n’était pas supposé servir en premier lieu de téléphone ? J'ai dû oublier de télécharger un truc ou deux pour le faire fonctionner comme tel ! Faut que je retourne dans Gougueulplèye ! Quittez pas, je reviens...

 

  1. Je précise, à l’intention des sceptiques, que ce n’est pas une blague : ce jeu existe vraiment.

 


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