L’Etranger 2.0

par blackemmamba
lundi 24 décembre 2018

Et si Camus réinventait son plus célèbre personnage dans le nouvel absurde du monde contemporain ?

Aujourd’hui, la presse est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu une notification de Facebook : « Journal décédé. Enterrement demain. Paramètres distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

Le siège de Facebook est à 9.111,35 kilomètres, en Californie. Mais il est aussi à deux minutes de ma connexion Internet. J’irai peut-être jeter un œil à cette disparition que tout le monde ignore. C’est vrai quoi, à quoi bon pleurer sur une telle perte quand l’invention la plus géniale au monde l’a remplacée. Même plus besoin de se déplacer jusqu’au kiosque du bout de la rue pour lire les infos. 

Lundi, 8 heures. Je me lève, j’avale un ou deux cafés pour tenir les 12 heures de travail. Pas le temps d’écouter l’avis des médecins, c’est pas pour moi. Quelques pas jusqu’au métro et j’allume mon téléphone. Aussitôt sur les réseaux sociaux. Ah, la saveur du numérique ! L’occasion de tuer le temps en remontant mon fil d’actu : un suicide au quai Bastille, les nouvelles théories du complot, des taches jaunes sur les Champs Elysées… A peine le temps de m’imprégner des statuts sans trop les comprendre, que me voilà arrivé au boulot.

12 heures. Pause déjeuner. Un petit coup d’œil à l’actualité brûlante et jetée comme une patate chaude qu’il ne faudrait surtout pas laisser refroidir. Et même si je lis tout et son contraire, je retiens tout. Je me cultive par le web ! C’est bien, à ce qu’on dit. C’est tendance. 

Je me penche par la fenêtre. Un homme en bas est à moitié allongé sur un banc. Il tient dans ses mains un curieux bout de papier, tout couvert de caractères plus ou moins gras d’un noir mazouteur. Le type est louche ! Il faut arrêter le crime. Le portable dans la poche, je me presse dans l’escalier. TING  ! Mince, une notification. Je m’arrête net. Ça pourrait être important. 

Après ma lecture instructive des dernières news de BFM, je reprends ma course. J’ouvre la porte électronique sur l’homme de tout à l’heure, toujours là. Depuis au moins 20 minutes. C’est quand même bizarre de prendre son temps comme ça. Qui a encore le temps aujourd’hui ? Le soleil me brûle la rétine ; la lumière naturelle est nocive ! Rien de mieux que la lumière bleue, complètement artificielle. 

J’avance à tâtons vers le type de tout à l’heure. Il n’est pas plus effrayé, me propose même de m’asseoir avec lui. Depuis quand est-ce qu’on parle aux inconnus… Il me dit quelque chose à propos des « rapports humains ». Connais pas. Je profite d’un moment de silence pour brandir mon bijou numérique. Aucune réaction à ma gauche. 

Je m’élance : « Ah ! Vous vous intéressez aux GJ ! Moi je sais déjà tout. Les violences des manifestants envers les policiers, tout ça… Tout est dit sur Facebook. Tenez, regardez ! » Bien dit, Meursapp. L’homme a lâché son arme. Il a pris l’objet sacré. Il peut le garder, j’aurai tout le temps de liquider mon salaire dans un nouvel achat technologique. Moi, je jette le papier pestilentiel au fin fond des abîmes du sac poubelle. Adieu Le Monde.

Cependant, l’homme du banc est reparti. Il est enfin devenu un passant comme les autres, noyé dans une foule de têtes baissées sur leurs écrans. J’ai désamorcé le danger. Je le suis une dernière fois du regard, avant qu’il ne s’évanouisse derrière le feu rouge.

Le feu rouge ! Il l’a manqué, trop absorbé par la chose entre ses mains. C’est normal comme accident. D’ailleurs, le conducteur de la Berline noire devait aussi être occupé par l’écran en dessous de son volant. D’où les deux bruits sourds du choc de la rencontre entre les corps. Entre le métal sec et la peau délicate. Entre la peau et le sol. C’est fou ce que le numérique crée comme scènes poétiques.

14 heures. Commissariat. « Vous nous assurez donc que le portable retrouvé près du corps était bien le vôtre, que vous avez offert à la victime pour le protéger de la lumière du soleil, qui l’aveuglait et le détournait d’une lecture raisonnable de l’actualité. » Oui, je l’assurais. Je l’ai de toute façon remis dans le droit chemin pour les dernières minutes de sa vie. Puisque chacun sait que les amateurs de presse écrite n’entrent pas au paradis.

« Alors, vous êtes libre. »

 

Mais est-on réellement libre dans un monde enclos par les barreaux virtuels de l’infox ?


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