Le panier percÚ

par C’est Nabum
samedi 3 juin 2023

La folie des grandeurs

Il advint que sur les rives de notre rivière, un maraîcher ambitieux voulut cultiver sa différence pour faire briller son village. Il avait suivi avec attention les efforts de ses voisins de Saint-Martin d’Abbat pour donner un peu de visibilité à leur village. L'idée d'agrémenter les maisons du pays de boîtes aux lettres décorées le titilla un long moment.

Comment s'inspirer de cette excellente initiative sans donner l'impression de n'être qu'un vil pasticheur ? La question le tourmenta longuement. Notre homme pourtant était mu par l'ambition démesurée de donner une immense exposition à son cher village. Il lui fallait absolument trouver le biais qui s'imposerait à tous comme une évidence et une marque de fabrique.

En bon entrepreneur résolument versé sur les techniques de communication modernes, il s'astreint à une tempête dans son crâne, une pratique flanquée d'un terme anglophone qu'il avait scrupule à prononcer. Il nota en écriture automatique sur des feuilles de papier, tous les termes qui étaient liés à sa profession, à son environnement.

Tous les outils et les noms de plantes y passèrent sans que n'émerge la proposition qui déclencherait un processus créatif. De dépit, à chaque échec, il faisait une boule de papier qu'il jetait négligemment dans une corbeille, non loin de son bureau. Plus l'exaspération en lui montait, plus paradoxalement ce jet indélicat trouvait systématiquement sa cible. Nulle boule ne jonchait le sol, son adresse était inversement en relation avec son imagination.

Il fit une pause dans son supplice méningé, se demandant s'il n’y avait pas là un signe du destin. Il observa longuement cette corbeille, remplie ras la gueule de ces vaines recherches. Non, décidément, il ne comprenait pas le message subliminal qui pourtant se signalait à lui de manière insidieuse quand un détail incongru déclencha son processus création. Son fils avait laissé traîner sur le sol une raquette. Il ne lui en fallut pas plus pour s'écrier « Euréka ! ».

Je ne sais si je dois poursuivre le récit. L'explication qui s'impose va vous sembler parfaitement déraisonnable, complètement absurde. Il en va souvent ainsi des idées issues d'un cerveau en ébullition et parfois, elles changent la face du monde. N'exagérons rien cependant, celle-ci ne fit que bouleverser le petit microcosme local, ce qui du reste était le but recherché.

Notre brave maraîcher nota une expression : « panier percé ». Il nous serait impossible de tirer le fil qui le conduisit vers cette expression. Toujours est-il qu'elle fut suivi du mot oseille et j'avoue ne pas comprendre pourquoi : « plantes grimpantes ». Un témoin devant ces éléments épars n'aurait pas deviné où il voulait en venir.

Puis le processus créatif se mit en branle. L'homme fit des plans sur la comète, imagina des paniers percés fichés sur des tuteurs très hauts. Il envisagea des techniques de culture pour que les belles plantes s'enroulent sur les tuteurs et viennent s'épanouir dans le panier percé. Il envisagea une astuce pour que les clients payent le prix fort pour repartir avec ce panier qu'il leur faudrait décrocher après avoir craché au bassinet.

La chose qui échappait à ses compétences se situait dans la production de paniers d'osier équipés d'une fermeture amovible sur le fond. Il confia le marché à une entreprise privée qui proposa ses services à des tarifs aussi élevés que les tuteurs. Les clients tombèrent dans le panneau, enivrés par cette manière distrayante de faire ses achats. Ce fut un succès pour lui et une dépense inconsidérée pour tous. Qu'importe, le but était atteint et ce petit village devint célèbre pour ses paniers percés qui faisaient pousser l'oseille.

Seuls quelques mauvaises herbes vinrent se mêler à cette merveilleuse aventure. Il se fit du mouron à cause du liseron, perdant de vue les sommes considérables que lui demandait la société vannière. C'est ainsi que quelques années plus tard, l'homme et sa petite entreprise burent le bouillon dans une formidable soupe à la grimace.

À contre-attaque.

Le maître mot : Vincent Pensuet

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