Les Franšais hors-sol sont-ils plus franšais que les autochtones ?

par Joseph DELUZAIN
samedi 11 juillet 2020

C’est la question que j’ai posée à mon chien. (1)

- J’comprends pas ta question ! … Un Français c’est un Français point barre.

- Raahh t’es borné des fois. Et dire que t’es un chien soi-disant intelligent.

- Bon c’est quoi d’abord un Français hors-sol ? Ça veut rien dire.

- T’es chiant quand tu fais ta mauvaise tête ; bon, j’t’explique : j’entends ‛‛ Français hors-sol” ceux qui sont expatriés ou qui se déplacent toute l’année à l’étranger et qui sont donc peu sur le sol français.

- OK j’ai compris. Et alors, y a pas de différence, il est Français le mec, qu’il soit à l’étranger ou en balade sur la planète. J’vois vraiment pas où tu veux en venir.

- Ben justement non, c’est pas le même mec. Selon mon expérience les Français hors-sol sont meilleurs que ceux restés au pays. Ils sont plus Français. Malgré leurs choix de vie hors de leur pays.

- Houlà pépère, là tu cherches les emmerdes. Je vois c’que tu veux exprimer, j’te connais, tu vas encore prendre les gens à rebrousse-poil. Et tu veux mettre ça sur ton site agotruc là !? Tu vas te faire lyncher. Attends je vais les prévenir … qu’ils aient le temps de constituer leurs tas de cailloux pour la lapidation.

- Arrête de déconner, c’est sérieux ce que je dis, c’est un constat, un point c’est tout ! Et qui mieux qu’un bourlingueur comme moi peut parler de ce genre de chose hein !?Je les connais tous ces Français d’ailleurs ; tu le sais bien, y en a plein dans la famille déjà, et j’en ai rencontré des centaines, j’ai travaillé – et je travaille toujours aujourd’hui – avec eux. Ben tiens, toi d’abord t’es même pas français, même si t’es arrivé chiot ici. Tu te considères quoi alors ? …

- Me mêle pas à tes divagations s’t’plaît ; bon ben vas-y, vend la ta salade, explique pourquoi ils sont meilleurs français que français, mais j’te préviens je viendrai pas lécher tes plaies après ça. 

- Bon écoute … mais descend du canapé avant, t’as un tapis rien que pour toi.

- Tu nous fais quoi là, une ch’tite crise d’autorité ?! Chez tes mômes le canapé c’est ma place, alors …

- Bon ça va pour cette fois mais n’en prend pas l’habitude. Allez je me lance. Oui les Français d’ailleurs sont plus ‟Français ” car ils portent avec eux et transmettent les qualités, les compétences, les aptitudes que nous avions avant et qui étaient reconnues partout et qui n’existent plus en France. Attention, je ne fais pas du passéisme, je dis les choses telles qu’elles sont. Et je ne fais pas non plus la critique négative primaire de la France comme justement les Français savent si bien faire. J’ai remarqué tout au long de ces décennies à l’étranger que les Français étaient appréciés pour leur savoir-faire, leur créativité, leur système D. Ils …

- Stop ! Attends un peu avant de continuer, ces expats et autres arpenteurs de planète que tu as l’air d’encenser ont quand même foutu le camp de France, ils ont abandonné leur patrie, t’es gonflé de leur trouver des qualités.

- Mais justement, c’est de ça que je veux parler. Laisse-moi développer sale clébard au lieu de m’interrompre. Pourquoi ces Français vont voir ailleurs ? Mais parce qu’ils ne peuvent pas exprimer leurs idées, leur créativité, leur originalité dans leur propre pays. Des tas de freins, de codes, de conventions, de règles absurdes les étouffent. Ils rejettent les contraintes, les inerties de nos administrations. Bien sûr qu’il y a des rêveurs qui voient l’aventure ou l’herbe plus verte ailleurs et qui reviennent la queue entre les jambes parce qu’ils n’ont pas su s’adapter. Et justement parlons-en de ces Français qui sont restés avec leur mentalité ‟franchouillarde” qu’ils pensaient appliquer dans un autre pays. Ceux-là ne pourront jamais vivre et entreprendre à l’étranger. Tiens, ça me fait penser à un exemple : les Irlandais …tout le monde a cette idée reçue de l’Irlandais dur à l’ouvrage, dur à cuire, aux Etats Unis. L’Irlandais d’Irlande n’a rien à voir avec l’Irlandais d’Amérique, et pourtant l’Irlandais américain reste attaché à son pays d’origine. C’est pareil pour les Français. Il y a les Français de France et les Français de l’étranger. Ce sont deux mentalités différentes alors qu’ils proviennent du même moule au départ. Te souviens-tu de cette formule à l’emporte-pièce que j’employais lorsque nos relations et amis me demandaient : ‟Mais que fais-tu ici Jo, tu viens du plus beau pays du monde, nous on rêve d’y aller !” et je répondais : ‟J’aime la France mais pas les Français”. Je reconnais que c’était un peu brutal comme réponse mais j’expliquais ensuite ce que j’entendais par cette affirmation. Et c’est cela que l’on retrouve chez la plupart des expats ou des globe-trotters, l’amour de son pays et son rejet en même temps. De l’amertume, de la frustration, car ils auraient préférés faire ce qu’ils font en France plutôt qu’ailleurs mais c’était trop compliqué ou voire irréalisable. Beaucoup d’expats ont réalisé leurs idées, leurs rêves, leurs ambitions, non pas parce que c’était plus facile ailleurs, mais parce que c’était possible, et qu’il n’y avait pas de limite comme en France. Une citation de Mark Twain définit bien ces Français hors-sol : ‟Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait”. Les choses jugées impossible en France restent impossible. Hors France l’on vous dit : ‟essayez !” On ne vous fait pas plus de cadeau à l’étranger mais au moins on ne vous décourage pas, on ne vous dissuade pas sous de fallacieux prétextes.

Mais revenons à ces qualités reconnues des Français installés à l’étranger. Très souvent j’ai eu ce genre de réflexions : ‟vous les Français vous avez le sens de l’organisation” – ça n’est pourtant pas ce qui me semble remarquable chez mes compatriotes autochtones - ‟vous trouvez toujours le truc improbable qui décoince une situation”- là encore ce n’est pas ce que j’observe dans le monde professionnel en France - ‟vous osez des trucs audacieux avec confiance” – alors là ce n’est absolument pas le cas en France. Pas forcément de leur faute aux Français de France, ils sont empêchés par des codes frileux, des réglementations tatillonnes, des ‟aquoibon” fatalistes qui font baisser les bras avant de commencer. Elle est là la différence entre les hors-sol et les autochtones : les uns entreprennent sans se poser de questions superflues et les autres dressent une liste d’impossibilités avant de commencer. Tiens, juste pour exemple, une ou deux anecdotes : cette jeune alsacienne handicapée, informaticienne, qui a conçu le premier proto de commande vocale pour son fauteuil … des promesses de la Région, des banques, de beaux articles dans les journaux et puis pfftt plus rien … son invention a fini à l’étranger. Et mon copain Patrick qui hérite du magasin d’optique en difficulté au décès de son père ; il propose aux administrations un concept innovant qui va redresser ce commerce et même le propulser vers le succès … pas réalisable selon les fonctionnaires ; alors il est parti aux Etats Unis et cinq ans plus tard il est devenu l’importateur exclusif de montures de lunettes pour tous les Etats Unis. C’était le même concept qu’il avait présenté en France. Et le plus drôle c’est qu’il re-exportait ses montures vers la France …

Mais parlons de l’état d’esprit de ces Français hors-sol. Ont-ils gardé l’amour de leur pays ? Ont-ils gardé leur patriotisme ?... Aussi paradoxal que cela puisse paraître, oui dans la plupart des cas. Bien sûr certains ont complètement tourné le dos à leur pays et l’on ne peut leur en vouloir, mais les Français d’ailleurs portent la bonne parole et les couleurs d’une France qu’ils idéalisent un peu trop selon mon goût. C’est comme l’amour que l’on porte à un être cher qui nous a laissé tomber, il nous a fait souffrir mais on ne peut s’empêcher d’avoir des sentiments pour elle ou lui. J’ai vu des réactions incroyables de ces Français-étrangers lorsqu’ils apprenaient une catastrophe survenant en France ; des projets, des démarches engagées pour apporter leur aide. Ces mêmes Français qui, lors de discussions entre nous, démolissaient leur pays. Ils ne pardonnaient pas à leur pays mais étaient prêts à lui venir en aide s’il était en difficulté. C’est une attitude qui m’a toujours étonné. Peut-être parce que je suis un horrible salaud qui en veut à son pays !? …

- Ouais bon ça va mec, on a compris. Mais t’as rien réglé avec ta digression. T’as voulu dire que les Français expats sont meilleurs que ceux restés en France mais j’ai pas bien vu la différence.

- Parce que t’as des peaux de saucisson devant les yeux hé vieille cheunasse, et ta soi-disant intelligence humaine te sert à rien. Ce que j’ai voulu dire c’est que ces Français, partis pour diverses raisons, se servent d’aptitudes reconnues aux Français d’antan pour réussir leur vie là où ils sont. Ils retrouvent les gestes et les attitudes que l’on attend d’un Français, enfin ce que l’étranger attend parce que ces gestes et ces attitudes ne se voient plus en France.

- ??... rien compris ! C’est quoi ces gestes et ces attitudes ?

- Aaah quand tu veux pas comprendre toi … t’es bien Français tiens ! La courtoisie bien française et sa célèbre galanterie ça te parle !? T’en vois de la courtoisie en France ? Le romantisme que l’on prête aux Français tu en vois beaucoup en France ? La débrouille, le système D, t’en vois encore en France ?... Eh bien ce sont ces petites choses que l’on retrouve chez les Français de l’étranger ou chez ceux qui parcours le monde, mais qui ont disparu dans notre pays d’origine. Ce geste de courtoisie ou de galanterie que l’on fait naturellement et que les étrangers trouvent charmants, bien français, mais qui n’est que rarement pratiqué en France. Cette histoire personnelle ou familiale que tu racontes avec sincérité et que les étrangers trouvent romantique, bien français. Cette solution que tu trouves à un problème avec trois bouts de ficelle et une épingle à cheveux, ça c’est typiquement français, les étrangers nous trouvent ingénieux alors qu’eux vont faire venir des spécialistes. Tiens ça me rappelle cette anecdote : sur un chantier en Egypte où des sociétés française, anglaise et allemande opéraient ensemble ; chantier arrêté pour un problème technique, ingénieurs de chaque pays convoqués sur le chantier, réunion, palabres, désaccords … et c’est le chef de chantier – Français - qui trouve la solution, et pour lui c’est tout simple, pas la peine de se prendre le choux et réfléchir cent sept ans … c’est ça le savoir-faire des manuels, des ouvriers, des techniciens français. Ces professionnels sont appréciés à l’étranger, plus que dans leur pays. Tiens un truc aussi que les Français de France ont oublié mais qu’ils retrouvent naturellement lorsqu’ils sont à l’étranger : le sens de l’organisation. C’est dingue, même moi j’ignorais que nous avions cette aptitude, et depuis je l’ai vérifié maintes fois. Cette réflexion je l’ai entendue mille fois : ‟vous les Français vous savez toujours organiser une activité”. J’ai entendu ça dans les usines, l’hôtellerie, sur les chantiers …et même jusqu’à l’organisation d’un repas entre amis où ils louaient le savoir recevoir à la française.

- Ça va, ça va … on a compris. Tu veux dire que les Français, lorsqu’ils ne sont pas contraints, développent des capacités créatives, innovantes que d’autres peuples n’ont pas ? T’es gonflé mec, tu prends les autres peuples pour des cons ?

- Mais non hé clebs de mauvaise foi, je parle des spécificités bien françaises qui ont fait notre réputation. Bien sûr que les autres peuples ont des aptitudes, des qualités qui leurs sont propres. C’est quand même pas toi qui va remettre en cause mon raisonnement, regarde notre famille, une vraie diaspora, mes enfants, des neveux et nièces, belle-sœur, beau-frère, cousins … éparpillés de par le monde. Et tous des entrepreneurs ou des dirigeants reconnus qui ont pu mettre en œuvre leurs idées. Et je ne vais pas te parler de moi et de ce que je fais depuis cinquante ans.

- Surtout pas ! ne me parle pas de ton exemple … parce que t’es pas un exemple.

- Peut-être, mais y a un truc qu’on ne peut pas me retirer, c’est que je connais bien le sujet, je le vis depuis des décennies et j’ai rencontré – et je rencontre toujours aujourd’hui – des milliers de Français à travers le monde.

- Bon, on va peut-être briser là mon pépère, ça commence à me faire chier ton discours.

- Attends ! Encore un truc à dire. Les expats et plus particulièrement les bourlingueurs qui sautent d’un pays à l’autre ont ceci de particulier : l’ouverture d’esprit. La largeur de vue. La tolérance. La compréhension. Ceux qui ont tenté de s’installer à l’étranger ou d’avoir des activités qui les font voyager sur la planète et qui ont gardé leur esprit étriqué de Français/franchouillard ne font pas long feu. Ils reviennent la queue entre les jambes, accusant le pays où ils étaient de tous les maux. Ils ne veulent pas reconnaitre que c’est eux qui ne se sont pas adaptés. Des anecdotes j’en ai à la pelle.

- Dis donc vieux schnock, tu serais pas en train de te servir la soupe là !? Ben mon salaud tu te la pètes grave comme le dit ton petit-fils.

- Ben non, je dis ce que je vois, ce que j’entends, ce que je constate, je suis réaliste.

- Mouais … on va dire ça. On sort parce que j’ai envie de pisser.

- Attends, une dernière anecdote marrante. Je l’ai racontée dix mille fois mais je m’en lasse pas. C’était en 1995 je crois, j’étais de passage à Austin et un soir j’étais invité par mon beauf à une sortie avec des ingénieurs allemand, anglais et américains. En France il y avait une manif des chômeurs pour obtenir une prime de Noël équivalente à un treizième mois. Les ricains m’ont branché là-dessus, me disant que c’était une fausse info des journalistes, ou une exagération, mais qu’il était impossible que des chômeurs – percevant des droits – demandent une prime. Pour eux, c’était incompréhensible, sur quelle base pourrait-on attribuer une prime puisque qu’il n’y a pas production ou service ? J’ai argumenté pendant des heures pour essayer de leur faire comprendre l’esprit de cette revendication …aidé en cela par deux bouteilles de bourbon qui n’ont pas résisté à nos assauts répétés. Les ricains n’ont jamais pu admettre que c’était une information réelle, ils pensaient que les Français n’étaient pas aussi stupides en demandant une chose aussi incongrue … les Allemands et les Anglais avaient, eux, un petit sourire en coin, ils savaient les délires déraisonnables des Français.

- Houlà pépère !... je serais toi je supprimerais cette anecdote, sinon tu vas te faire allumer par une bande de bouffons franchouillards comme tu les appelles. Et là je suis d’accord avec ton leitmotiv : les Français ont le complexe de Cyrano, ils critiquent tout sur les autres mais n’acceptent pas la critique à leur égard.

- Et comment tu veux que je dise les choses autrement puisqu’elles sont ainsi !?!

- C’est pas toi qui balance toujours cette citation d’un ancien diplomate Français : ‟ la langue française est la plus belle langue du monde, elle permet de dire à un con qu’il est con sans le traiter de con directement”.

- Il ne l’a pas dit aussi vulgairement mais cela avait le même sens.

- Bon on a compris. On sort là parce que sinon je vais finir par pisser sur la moquette.

- Ouais ça va, t’es bien devenu français toi alors : impatient, égoïste, individualiste …

- Et voilà ! T’as pas pu t’en empêcher hein !... fallait que t’en rajoute une couche pour conclure. T’es maso mec. Et là tu ne peux pas renier que t’es bien Français hé hé hé … Bouffon va !

 

 (1) Pour ceux qui n’ont pas lu les précédentes élucubrations entre mon chien et moi, sachez que mon chien est doué de la parole, il est intelligent, et un peu vulgaire. Il m’avait quitté suite à une fâcherie, se réfugiant chez mes mômes, et puis il est revenu dernièrement vivre avec moi. Il a dû sûrement énerver mes enfants car il peut être très chiant parfois. Mais il ne le reconnaitra jamais car il est aussi de très mauvaise foi. Français quoi !


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