Le Tour de France par équipes nationales, le retour ?

par Axel_Borg
jeudi 25 octobre 2018

En 1982, Jacques Goddet émet l’idée, quelques jours après la fin de la Coupe du Monde de football en Espagne qui a vu la France de Platini perdre à Séville dans un match d’anthologie contre la RFA de Rummenigge, d’un Tour de France couru par équipes nationales tous les quatre ans. Le projet est resté utopique en vertu de la puissance des sponsors dans le cyclisme depuis les années 80, de Banesto à Sky ne passant par l’US Postal, la Deutsche Telekom, Astana, Mapei, Cofidis, Movistar ou encore Festina.

Les années bissextiles sont faites, une fois tous les quatre ans via le 29 février (sauf les années de fin du siècle, à l’exception de 1600, 2000 ou 2400, nombres divisibles par 4), pour rééquilibrer le calendrier par rapport à la course de la Terre. Et si les années bissextiles, qui sont aussi les années olympiques, le Tour de France revenait dans le passé avec le retour aux équipes nationales ?

L’Histoire commence en 1997, Jacques Goddet créé l’évènement lors de la soirée du cinquantenaire de la renaissance du Tour de France (1947-1997).

Fils spirituel d’Henri Desgrange, père du quotidien L’Equipe en 1946, célèbre pour son chapeau colonial qui en faisait l’avatar du colonel Nicholson joué par Sir Alec Guinness dans le Pont de la Rivière Kwaï en 1957, Jacques Goddet et ses journalistes ont créé de multiples initiatives sportives : le Ballon d’Or européen France Football en 1956 (avant d’être phagocyté en 2010 par la FIFA), la Coupe d’Europe des Clubs Champions en 1955 (avant une reprise en main par l’UEFA dès la saison 1956-1957) et la Coupe du Monde de ski alpin en 1967.

Agé de 92 ans, celui qui dirigea le Tour de France d’une main de fer entre 1946 et 1987, bien qu’il partageât le pouvoir avec Félix Lévitan à partir de 1962, Jacques Goddet s’offre un clin d’œil, lui qui avait déjà eu l’idée (bien avant Yves Mourousi en 1975) d’une arrivée sur les Champs-Elysées, refusées par les autorités parisiennes en 1947.

Pour le Tour de France 2000 (ainsi que l’édition du Centenaire prévue en 2003), Goddet émet donc des vœux, certains resteront utopiques :

En 1982 déjà, Jacques Goddet, esprit visionnaire, avait songé à un retour aux équipes nationales sur le Tour de France, mais pas dans l’optique de la Grande Boucle 2000. Dès le départ du Tour à Bâle, le fondateur de L’Equipe prend sa plume pour défendre sa vision d’un Tour de France par équipes nationales. L’enthousiasme autour de la Coupe du Monde de football va le conforter dans son idée.

L’équipe de France de football de Giresse et Platini vient de briller en Espagne à la Coupe du Monde, échouant avec panache face à la RFA dans un match homérique à Séville. Tout l’Hexagone a vibré en ce 8 juillet, et même un café de Budapest où le Président de la République François Mitterrand a suivi la demi-finale en terrasse, à l’occasion d’une visite officielle en Hongrie.

Tel le Brésil de Zico et Socrates face à l’Italie à Sarria, la France est tombée avec les honneurs, soulevant l’enthousiasme patriotique des foules via la télévision, qui s’est démocratisée dans les années 70 dans les salons de l’Hexagone.

Le contexte du cyclisme en 1982 est le suivant : un Pantagruel à l’appétit colossal de victoires nommé Bernard Hinault vient de gagner son quatrième Tour de France, s’offrant même le luxe de parachever son triomphe par un sprint victorieux sur les Champs-Elysées, ceint du maillot jaune. Auteur du doublé Giro – Tour pour la première fois, le Breton tutoye la perfection et rejoint ses illustres aînés Fausto Coppi, Jacques Anquetil et Eddy Merckx dans le gotha. Comme eux, le natif d’Yffiniac est nourri au nectar et à l’ambroisie, dénominateur commun des champions cyclistes d’exception, ceux qui possèdent l’étoffe des héros, faits dans un métal spécifique aux titans. Mais l’intérêt du Tour est inversement proportionnel à la grandeur des exploits du Blaireau. Il est utopique d’imaginer alors qu’Hinault devra attendre juillet 1985 pour ramener un cinquième maillot jaune à Paris. Personne ne se doute qu’Hinault se blessera au genou en mai 1983 après une Vuelta gagnée de haute lutte, personne n’imagine non plus que Laurent Fignon et Greg LeMond vont émerger en 1983, le premier sur le Tour de France et le second sur le Championnat du Monde, encore moins de monde n’imagine qu’Hinault sera battu par Fignon pour son retour sur la grand-messe de thermidor en juillet 1984, où se révélera le virtuose grimpeur colombien Luis Herrera sur les pentes de l’Alpe d’Huez.

En juillet 1982, comme Borg dont il a repris le célèbre bandeau, Bernard Hinault ruine le suspense du Tour de France, tel le Suédois autre roi de Paris avec six triomphes à Roland-Garros (1974, 1975, 1978, 1979, 1980, 1981). Ce qui rend optimiste pour Hinault, c’est l’absence de relève puisque son dauphin est un coureur proche du déclin, le Néerlandais Joop Zoetemelk, déjà 2e du Tour derrière Eddy Merckx en 1970 et 1971 …

Joop Zoetemelk est distancé, donc, et Hinault s’attire justement tous les superlatifs, si loin de cette usure du pouvoir qui ne viendra qu’en 1986, et bien timidement face à Greg LeMond. A la fin de cette Grande Boucle 1982 quelque peu monotone, les opinions divergent. Du côté des spectateurs, d'une part, mais aussi entre les deux directeurs du Tour de France. Si Félix Lévitan supporte un Tour de France complètement open, avec 180 coureurs répartis en une dizaine d'équipes professionnelles et amateurs, Jacques Goddet souhaiterait, lui, élargir la participation aux équipes de petites nations du cyclisme telles que la Colombie et les Etats-Unis. Dans l'idée de Goddet, le Tour se courrait par équipes nationales une fois tous les quatre ans. D'ailleurs, une large majorité du public est en faveur d'un retour aux équipes nationales. Mais la réalisation d'un tel projet devient désormais impossible, les publicitaires étant maintenant trop ancrés dans le vélo.

Le seul coureur qui aurait pu potentiellement se battre avec Hinault sur les cinq éditions écoulées (1978-1980), Serguei Soukhoroutchenkov, médaille d’or de la course en ligne aux Jeux Olympiques d’été Moscou, ne peut passer professionnel, se contentant des courses amateurs à l’Est du Rideau de Fer, comme la Course de la Paix.

Ce fut finalement Félix Lévitan et son projet pragmatique d’intégrer de nouveaux coureurs américains, colombiens, australiens ou soviétiques, qui fut retenu dès 1983 via la formule Open.

C’est ainsi que le vendredi 9 juillet 1982 à Cancale, lors de la journée de repos, Félix Lévitan et Jacques Goddet annoncent cette formule Open en vue de l’édition 1983, au lendemain du France – RFA homérique de Séville qui inspira un sentiment patriotique et l’idée du retour quadriennal aux équipes nationales …

A la fin de cette 69e Grande Boucle où Hinault gagne de nouveau sur les Champs-Elysées (classement général et l’étape) avec son bandeau Borg, Jacques Goddet se lance et publie son idée, dans un article intitulé « Le Tour tourné vers son avenir », lundi 26 juillet 1982 : L’édifice sur lequel repose actuellement le cyclisme professionnel paraît solidement, sainement structuré, et j’estime qu’il faut en protéger les bases afin d’assurer l’existence des coureurs faisant métier du sport cycliste, donc en permettre le recrutement.

C’est cette observation fondamentale qui me conduit à redouter personnellement que la formule permanente annoncée par mon complice Félix Lévitan (moitié équipes de marques pros, moitié équipes nationales dites amateurs), n’affaiblisse dangereusement le cadre contenant le cyclisme traditionnel qui jusqu’ici, a nourri le Tour. Dix équipes pro maximum, qui ne pourraient être composées que de huit ou neuf hommes chacune, cela éliminerait un nombre considérable de coureurs professionnelles. D’où le risque général d’une mise au chômage.

Je crains d’ailleurs que le Tour qui conserverait tous ces éléments actuels n’effraie les nations que j’appelle les nations neuves, lesquelles pourraient légitimement appréhender la confrontation avec des formations habituées, elles, à supporter le poids d’un Tour avoisinant les 4 000 kilomètres, chargé du programme montagnard habituel. Se sentent-elles prêtes pour un affrontement de ce genre ?

C’est pourquoi, toutes réflexions faites, je déclare de nouveau mes préférences pour la formule dont j’ai jeté l’idée au moment de nous embarquer pour notre voyage de juillet : Maintenir et sauvegarder les structures actuelles du cyclisme professionnel, tout en cherchant dès maintenant à élargir la participation des équipes de type professionnel telles qu’ils en existent en Colombie et qu’elles doivent bientôt exister aux U.S.A. Et poursuivre la tâche de perfectionnement en vue d’une épreuve type Tour de France par le moyen du Tour de l’Avenir organisé selon la formule « libre » (terme que je préfère de beaucoup à celui de « Open »). 

Mais donner au sport cycliste une forme de mondialisation, tous les quatre ans (rythme d’une olympiade), en organisant le Tour de France par équipes nationales à formule totalement « libre » dans lequel s’équilibreraient à peu près les nations traditionnelles et les nations « neuves ».

Pour ce qui concerne la conception géographique de la formule, d’abord le parcours, devrait au moins dans un premier temps, se situer dans les deux règlementations actuellement en vigueur pour chacune des catégories : quelques 3 000 kilomètres. Et comme ce n’est pas moi qui aie jamais envisagé qu’un même Tour pourrait se balader d’un continent à l’autre, idée qui m’a toujours paru complètement utopique, sauf pour une opération ponctuelle propre un départ, celui qui, par exemple, serait donné sur un sol américain (ou britannique), grande fête symbolique restant dans les perspectives de l’organisateur à larges vues qu’est Félix Lévitan – je répète la proposition contenue dans mon exposé prospectif : itinéraire à fort noyau français avec quelques incursions chez les amis voisins bordant l’Hexagone. Je veux imaginer que les firmes équipant les « pros » et ces « pros » eux-mêmes comprendraient ce que pourraient apporter au sport cycliste, en contribution de leurs efforts, de grandeur, de regain et de notoriété une telle formule.

La saison, cette année-là (celle suivant l’année olympique) pourrait être construite différemment, avec une participation plus accentuée aux autres épreuves par étapes. Je voudrais croire aussi que l’ambition de la sélection pour l’équipe de son pays déclencherait une motivation nouvelle vis-à-vis de tous les athlètes pédalant du monde. Mesurez ce que sont les efforts produits pour une ambition semblable dans tous les sports olympiques et dans le bon vieux foot.

Cet appel pour un rendez-vous quadriennal au plus haut sommet, afin de servir sous les couleurs nationales, qui ne l’entendrait pas au plus profond de sa conscience ?

La belle idée de Goddet, sorte de testament sportif, restera lettre morte, utopique, et le Tour de France 2.0 qui s’annonce via sonner les glas des espoirs des Français d’y briller, malgré trois victoires de Laurent Fignon (1983, 1984) et Bernard Hinault (1985) en forme de chant du cygne pour le cyclisme hexagonal …

Félix Lévitan annonçait un départ depuis Washington DC à horizon 1984 ou 1985, il n’en fut rien, pas plus que le formidable enchaînement New York – Boston – Montréal imaginé par Jacques Goddet à l’automne 1997 pour l’édition 2000.

Depuis, Greg LeMond, Andrew Hampsten, Lance Armstrong, George Hincapie, Floyd Landis, Tyler Hamilton, Andrew Talansky, Tejay Van Garderen pour les Etats-Unis, Steve Bauer pour le Canada, Raul Alcala pour le Mexique, Luis Herrera, Fabio Parra, Alvaro Mejia, Hernan Buenahora, Santiago Botero, Rigoberto Uran, Nairo Quintana, Esteban Chaves ou Fernando Gaviria pour la Colombie, Cadel Evans, Robbie McEwen, Stuart O’Grady, Michael Rogers, Bradley McGee, Ritchie Porte et Rohan Dennis pour l’Australie, Piotr Ugrumov, Djamolidine Abdoujaparov, Dimitri Konyshev, Evgueni Berzin, Pavel Tonkov, Vlatcheslav Ekimov, Jaan Kirsipuu, Raimondas Rumsas, Denis Menchov et Yaroslav Popovych pour les anciens pays de l’Union Soviétique, Zenon Jaskula, Olaf Ludwig, Zbigniew Spruch, Jan Ullrich, Lazslo Bodrogi, Roman Kreuziger, Peter Sagan, Janez Brajkovic, Michal Kwiatkowski et Rafal Majka pour les anciens pays du Pacte de Varsovie, tous pays satellites de l’URSS dans le bloc communiste d’Europe de l’Est ont su justifier le mouvement d’internalisation du cyclisme professionnel, aux côtés des nations traditionnelles d’Europe de l’Ouest : France, Italie, Belgique, Suisse, Espagne, Pays-Bas, Allemagne, Portugal et Grande-Bretagne.

En Colombie, le cyclisme était fortement ancré dans la culture populaire bien avant que Luis Herrera, Fabio Parra et consorts ne viennent sur le Tour de France à partir de 1983-1984 … Dès les années 70, la radio nationale RCN commentait la Vuelta, le Giro et le Tour en direct. Le Président de la République d’alors, Belisario Betancur, se fait même réveiller à 4h30 pour écouter la Grande Boucle sur son transistor ! En 1980, la Colombie envoie une équipe sur le Tour de l’Avenir, et écrase l’épreuve de façon stellaire sous l’égide de son leader Alfonso Florez, devant Sergueï Soukhoroutchenkov en personne, médaille d’or de l’épreuve en ligne à Moscou aux Jeux Olympiques de 1980, et qui cannibalisait le cyclisme amateur en Europe de l’est, au point d’être surnommé le Merckx des amateurs ! Après sa carrière, Bernard Hinault en personne reconnaîtra que Soukhoroutchenkov aurait pu lui donner du fil à retordre sur le Tour s’il avait pu le courir. Ce n’est donc pas n’importe qui qu’Alfonso Florez domine dans ce Tour de l’Avenir 1980.

En 1983, Florez participe à son premier Tour de France dans une équipe dirigée par l’ancien maillot jaune espagnol Luis Ocaña, sous le sponsoring des piles Varta. Les Colombiens ne gagnent pas d’étape, mais Patrocino Jimenez termine deuxième du Grand Prix de la Montagne derrière l’inoxydable grimpeur belge Lucien Van Impe, qui s’adjuge pour la sixième fois ce classement (1971, 1972, 1975, 1976, 1977, 1981, 1983), égalant le record du virtuose escaladeur ibérique Federico Bahamontes (1954, 1958, 1959, 1962, 1963, 1964). Le Français Richard Virenque fera mieux par la suite avec sept maillots blancs à pois rouges (1994, 1995, 1996, 1997, 1999, 2003, 2004), étant battu en l’an 2000 par Santiago Botero, deuxième Colombien à remporter ce prix symbolique après Lucho Herrera (1985 et 1987), l’homme qui, comme Marco Pantani par la suite, freinait dans les virages tellement il grimpait vite, sorte de sprinter des cols et de condor des cimes fendant la foule comme Moïse avait séparé en deux la Mer Rouge …

Herrera, le petit jardinier, restera comme le grand coureur colombien de cette époque de pionniers, ce dont témoigne Raphaël Geminiani : Pour moi, il était dans les trois meilleurs grimpeurs de l’Histoire, avec Charly Gaul et Fausto Coppi : beau à voir grimper, il pédalait sans forcer et faisait une différence terrible tout en étant aérien léger. Sollicité par les meilleures équipes européennes, dont La Vie Claire, Luis Herrera restera fidèle à ses racines sud-américaines.

Depuis 1951, le Tour de Colombie draine les foules sur le bord des routes, tandis que Bogota, chaque dimanche, ferme la circulation dans son centre-ville pour laisser les cyclistes se dérouiller les jambes. Partenaire de l’événement fondateur, le journal El Tiempo définit déjà ce qui fait toujours la spécificité des Escarabajos : S’il nous est permis la comparaison, les routes de France et de Colombie sont aussi différentes qu’un billard et des montagnes russes. Sa difficulté va rendre la Vuelta a Colombia particulière, si ce n’est unique, parmi les grandes épreuves du cyclisme mondial.

Le Français Marc Madiot disputa en 1983 la fameuse Clasico RCN, épreuve créée en 1961 : Il y avait un engouement populaire exceptionnel autour de cette course, largement supérieur à ce qu’il y a en France autour du Tour de France.

En 1984, l’homme d’affaires Philippe Juglar rachète la SACA, entreprise qui représente pour la France les intérêts de Café de Colombia, immense fédération de 300 000 torréfacteurs créée en 1927. L’arabica colombien cartonne aux Etats-Unis, mais à l’époque, l’Europe tourne surtout au robusta africain. Philippe Juglar convertit l’équipe cycliste Café de Colombie en opération marketing sur la route du Tour : il fait servir des tasses de café dans les villages de départ et d’arrivée, ainsi qu’une distribution par la caravane le long des routes ! Si le café est bon, Juglar n’oublie pas de séduire les spectateurs avec des filles magnifiques : Je faisais des animations fabuleuses avec des étudiantes colombiennes. J’avais une fille absolument ravissante, Viviana, à qui Greg LeMond apportait son bouquet tous les soirs.

Les femmes, l’autre talon d’Achille de Colombiens (avec la cocaïne, bien entendu) manquant justement de professionnalisme dans les années 80 … Sur le Giro, j’ai surpris un coureur en train de faire un Roméo et Juliette dans la chambre de l’hôtel, ça m’a déplu, je l’ai renvoyé en Colombie, raconte Cochise, alias Martin Emilio Rodriguez, premier coureur Colombien à avoir remporté une victoire d'étape sur un Grand Tour (victoire à Forte dei Marmi sur le Tour d'Italie 1973). L’un des rares coureurs non colombiens de Café de Colombia, le Français Robert Forest, n’en est toujours pas revenu : Eux, c’est simple, ils vivaient à 500 à l’heure, au rythme de la salsa, avec le walkman. Je ne comprenais pas comment ils faisaient : quand tu te tapes trois cols par jour, tu n’as pas envie de tirer un coup, tu ne peux même pas te branler. Mais voilà : Café de Colombia, c’était bonheur, plaisir et jouissance. La diététique reflète cet état d’esprit dilettante : nourriture très grasse, composée essentiellement de poulet frit et de pain, des haricots rouges, ainsi que du Coca-Cola ... Une deuxième équipe colombienne voit le jour en 1986, Postobon, une marque de boissons gazeuses. Le prodige Luis Herrera ouvre une brèche en gagnant la Vuelta 1987, mais les Espagnols se vengent avec une édition 1988 pauvre en reliefs et en cols, qui profitera à l’Irlandais Sean Kelly, dont la montagne était le point faible. Il sera imité par Nairo Quintana sur la Vuelta 2016, le leader de la Movistar ayant également remporté le Giro en 2014. Reste le Graal suprême du cyclisme, le Tour. Peut-être avec Egan Bernal ? 15e de la Grande Boucle à 21 ans avec Team Sky comme porteur d’eau du tandem Geraint Thomas / Chris Froome et un immense potentiel. Les tests physiologiques réalisés par l’ancien protégé de Michele Bartoli auraient révélé des possibilités supérieures à celles de Miguel Indurain ou du Kenyan Blanc Chris Froome ...

Malgré une diététique laissant aussi à désirer en début de carrière (Cyrille Guimard le surprenait parfois à manger une glace en douce), Greg LeMond, quant à lui, va réussir là où les Escabarajos ont tous échoué, de Luis Herrera (5e en 1987) à Nairo Quintana (2e en 2013 et 2015) en passant par Fabio Parra (3e en 1988) ou Santiago Botero (4e en 2002) : ramener le maillot jaune à Paris. Si le premier Américain du Tour de France fut Jonathan Boyer en 1981 au départ de Nice, LeMond est le premier coureur yankee à monter sur le podium en 1984. Ceint du maillot irisé de champion du monde conquis fin 1983 en Suisse, Greg LeMond quitte le Losange de Renault, pour rejoindre la Vie Claire. A chaque fois, il seconde un leader français (Laurent Fignon puis Bernard Hinault) mais voit son salaire exploser avec Bernard Tapie, loin de l’esprit amateur de Seven Eleven, avec l’ancien champion olympique Eric Heiden (quintuple médaille d’or en 1980 à Lake Placide en patinage de vitesse) ou Chris Carmichael, futur coach paravent de Lance Armstrong version phénix rescapé du cancer. La sympathique formation de Jim Ochowicz, sponsorisée par les épiceries japonaise ouvertes de 7h à 23h, gagnera en 1988 le Giro grâce à Andrew Hampsten, qui avait parfaitement négocié l’étape dantesque du Gavia courue sous une neige apocalyptique. Mais Snow Rabbit ne fera jamais que 4e sur les routes de France et de Navarre, l’Hexagone restant le bastion de Greg LeMond avec trois maillots jaunes : le premier en 1986 malgré la concurrence d’un Bernard Hinault qui commet le péché d’orgueil de provoquer son jeune prodige de coéquipier, les deux autres en 1989 et 1990 après le terrible accident de chasse vécu par le Californien. Le lundi 20 avril 1987 à Rancho Murieta, LeMond frôla la mort lors d’un tragique lundi de Pâques. Criblé de plombs, il semble perdu pour le cyclisme de haut niveau. Bernard Tapie le licencie et liquide Toshiba pour se concentrer sur l’Olympique de Marseille, où il manquera de peu de recruter le virtuose Diego Maradona en 1989. Mais Tapie aura des vedettes étrangères comme Dragan Pixie Stojkovic, Chris Waddle, Rudi Völler, Enzo Francescoli et Carlos Mozer, avant de gagner la Ligue des Champions 1993 contre le Milan de Capello.

En cette même année 1993, un jeune coureur américain du nom de Lance Armstrong débarque dans le peloton, alors que LeMond a pris depuis 1991 l’irréversible toboggan du déclin sous l’effet de la myopathie mitochondriale affectant son métabolisme, conséquences des plombs restés dans son abdomen. Quand le jeune Texan gagne à Verdun sa première étape sur le Tour, le journaliste new-yorkais Samuel Abt l’apostrophe ainsi : Serez-vous un deuxième Greg LeMond ? Fort d’une répartie déjà impressionnante, le jeune homme de 21 ans répond avec un aplomb désarmant : Non, je serai le premier Lance Armstrong. En effet, grâce au Ponce Pilate de Lausanne, Hein Verbruggen, qui refusera d’ouvrira la boîte de Pandore du cyclisme. Du haut de sa tour d’ivoire du Lac Léman, le président néerlandais de l’UCI refusera de nettoyer les écuries d’Augias d’un sport gangréné par l’EPO et le dopage sanguin, l’Italie étant devenue l’Eldorado du doping sous la houlette de Francesco Conconi, le fossoyeur du mythe du Stelvio en 1993 (à 55 ans, ce diplômé de l’Université de Ferrare avait fini 5e d’une course de coûte sur le juge de paix des Dolomites), et de son meilleur padawan, Michele Ferrari (avec le sidérant triplé Gewiss Ballan lors de la Flèche Wallonne 1994)

Et l’OVNI Armstrong gagnera sept Tours de France entre 1999 et 2005 à la tête d’une équipe non européenne (US Postal entre 1999 et 2004, Discovery Channel en 2005), là où son idole de jeunesse avait triomphé sous pavillon français (La Vie Claire en 1986, Z en 1990) ou belge (ADR en 1989). Avec l’US Postal de l’usurpateur Armstrong dirigé par le Belge Johan Bruyneel, sorte de multinationale du vélo pendant un septennat d’imposture qui marquera au fer rouge le cyclisme 2.0 (les Américains Hamilton, Hincapie, Landis, Vaughters et Livingston, le Russe Ekimov, les Espagnols Beltran, Heras et Rubiera, le Tchèque Padrnos, l’Italien Savoldelli, le Colombien Peña, le Luxembourgeois Joachim, le Français Deramé), la mondialisation du cyclisme était achevée …

Mais le projet de Jacques Goddet aurait pu marcher, imaginons ce que les sélections nationales auraient pu donner lors des années post-olympiques, le Tour de France pouvant servir de préparation aux équipes nationales avant les Mondiaux :


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