L’Ukraine l’Europe : donnez-nous des ailes !

par Sylvain Rakotoarison
jeudi 9 février 2023

« Je vous demande, à vous et au monde, des mots simples mais pourtant très importants : des avions de combat pour l'Ukraine, des ailes pour la liberté ! » (Volodymyr Zelensky, le 8 février 2023 à Londres).

Ces deux journées des mercredi 8 et jeudi 9 février 2023 ont été importantes pour l'Ukraine, l'Europe et plus généralement, le monde. Après être allé à la rencontre du Président des États-Unis Joe Biden et des parlementaires du Congrès à Washington le 21 décembre 2022, le Président ukrainien Volodymyr Zelensky est venu lui-même en Europe ce mercredi, d'abord à Londres, au Royaume-Uni, où il a rencontré notamment le Premier Ministre britannique Rishi Sunak et le roi Charles III, puis à Paris, reçu à l'Élysée dans la soirée à la fois par le Président français Emmanuel Macron et le Chancelier allemand Olaf Scholz (une manifestation de l'amitié franco-allemande), avant de participer le lendemain à Bruxelles au Conseil Européen. L'objet de ces déplacements, c'est de soutenir l'effort de guerre pour résister à l'agression de la Russie en Ukraine.

En quelque sorte, Volodymyr Zelensky dit à ses amis : merci mais il m'en faut encore ! Sur le terrain, depuis le début de l'année, l'armée ukrainienne est en effet en mauvaise posture face aux troupes russes : « Nous sommes arrivés à cette phase de stagnation. » a-t-il reconnu à Lulworth Camp, en Grande-Bretagne.

Or, l'issue de la guerre en Ukraine est essentielle pour l'avenir de l'Europe. L'agresseur, la Russie, ne peut pas gagner sa guerre néo-impérialiste sans mettre en péril l'ensemble de l'Europe (ceux qui ne comprennent pas cela se trompent d'adversaires). Mais la Russie ne peut pas non plus perdre sans perdre totalement la face. C'est là le problème majeur, l'enjeu de cette guerre va bien au-delà du territoire ukrainien et se soumettre à Vladimir Poutine, c'est renouveler les Accords de Munich : déjà, Sergueï Lavrov, le Ministre russe des Affaires étrangères, a indiqué que la prochaine nation sur la liste serait la Moldavie. Et puis après, qui ? la Pologne, la Finlande et les pays baltes, comme à l'époque du Pacte germano-soviétique ? La guerre risque donc de durer très longtemps, au prix du sang du peuple ukrainien qui fait preuve d'une incroyable résistance face à l'envahisseur. Et de beaucoup d'héroïsme. Des centaines de milliers de vies fauchées, des millions de personnes exilées ou déportées. Ce bilan de criminel, les dirigeants russes devront payer. C'est ce que souhaite Volodymyr Zelensky et il l'a redemandé à Londres, une justice pour l'Ukraine meurtrie par un meurtrier.

Sur le plan militaire et stratégique, Vladimir Poutine surprend dans l'échec le plus complet par rapport à ses objectifs initiaux, et cela quadruplement :
L'invasion de l'Ukraine en trois jours ? Pour l'instant, les troupes russes ont conquis laborieusement quelques territoires du Donbass, après un an de combats et au prix de lourdes pertes.
La division de l'Ukraine (partie occidentale et partie orientale) ? Au contraire, face à l'envahisseur, le peuple ukrainien s'est soudé et la nation ukrainienne s'est consolidée sinon tout simplement créée.
La division de l'Europe, le modèle démocratique qui fait les cauchemars de Vladimir Poutine ? Au contraire, dès les premières heures de l'invasion russe en Ukraine, les Européens, l'Union Européenne mais aussi le Royaume-Uni, sont restés unis, solidaires et ont pris systématiquement des positions communes, y compris l'Allemagne.
La menace de l'OTAN à écarter ? L'invasion russe a renforcé l'Alliance atlantique alors que les États-Unis préféraient se focaliser sur le Pacifique depuis une dizaine d'années. La Suède et la Finlande ont demandé l'adhésion à l'OTAN et elles ont raison, leur proximité avec un empire menaçant met leur existence en question.

Bref, un an après le déclenchement de cette tragédie, la Russie a raté tous ses objectifs, et au prix fort, des centaines de milliers de jeunes Russes, morts ou blessés dans une guerre sans pitié.

Alors, évidemment, dans ce contexte, la personnalité du Président ukrainien Volodymyr Zelensky est capitale. Il était peut-être un saltimbanque léger et sans consistance avant le 24 février 2022, peut-être, c'est une question d'appréciation, peut-être pas... mais ce qui est certain, c'est que sa réaction face à cet Anschluss russe a été exemplaire de résistance, d'unité, de solidarité et de courage. Grâce à lui, non seulement le peuple ukrainien réussit encore à résister (tenir face à la Russie est déjà un exploit), mais par sa combativité, il a fait prendre à conscience aux peuples européens qu'il fallait bien réfléchir avant de se croire en paix permanente, bien réfléchir pour dissuader tout nouvel agresseur. Et pour cela, seul le rapport de force fonctionne avec Vladimir Poutine. Si vis pacem, para bellum.

Personne n'est dupe du voyage surprise de Volodymyr Zelensky en Europe : il veut des armes, il veut des équipements, et après avoir obtenu des dizaines de chars d'assaut, il veut maintenant des avions de chasse pour résister à l'armée russe et contrôler l'espace aérien de son pays. Lors de son premier voyage éclair à l'étranger, à Washington, Joe Biden lui avait refusé la fourniture d'avions de chasse.

Tout comme le Chancelier allemand Olaf Scholz le refuse catégoriquement, il l'a confirmé dans un entretien il y a deux semaines au journal "Tagesspiegel" : « La question des avions de combat ne se pose même pas. Je ne peux que déconseiller d'entrer dans une guerre d'enchères constante quand il s'agit de systèmes d'armes. ». Il l'a répété le 8 février 2023 au Bundestag en souhaitant au passage que les décisions concernant les armes soient coordonnées de manière confidentielles et ne fassent pas l'objet de surenchères de communication sur le sujet. Et a redit son soutien à l'Ukraine : « L'Ukraine appartient à l'Europe, son avenir est dans l'Union Européenne ! Et cette promesse compte. ».

La position française a été fixée par le Président Macron le 30 janvier 2023, en restant plus ouvert que Joe Biden et Olaf Scholz. Il faut, selon lui, réunir trois conditions : qu'il y ait une demande formelle de la part de l'Ukraine (c'est le cas), que ces armes ne soient pas de nature à toucher le sol russe et qu'elles ne servent qu'à aider l'effort de résistance, enfin, que cela n'affaiblisse pas la capacité de l'armée française.



L'opération séduction du Président ukrainien auprès du gouvernement britannique a, semble-t-il, été efficace. Le Premier Ministre Rishi Sunak, pressé par son encombrant prédécesseur Boris Johnson (qui a balancé sur Twitter : « Il n'y a rien à perdre, il y a tout à gagner à envoyer des avions. »), n'a plus dit non, il a seulement dit qu'il allait réfléchir. Les Russes voient rouge et ont menacé d'une "réponse sanglante" si les Britanniques livraient aux Ukrainiens des avions de guerre. L'ambassadeur de Russie au Royaume-Uni a mis en garde ce mercredi : « Je voudrais rappeler aux responsables à Londres : dans un tel scénario, la moisson sanglante du prochain cycle d'escalade sera sur votre conscience, ainsi que les conséquences militaires et politiques pour le continent européen et le monde entier. (…) La Russie trouvera une réponse à toute mesure hostile. ». L'ambassadeur ne manque pas de culot alors que ce sont les Russes qui ont agressé l'Ukraine !

Jusqu'à quel point faut-il prendre à la lettre les multiples menaces russes ? La Russie n'a jamais été inquiétée par l'OTAN ni par l'Europe, sa guerre contre l'Ukraine est impérialiste, ce désir nationaliste de vouloir faire renaître la Grande Russie. Il y a moins d'un siècle, un autre tyran voulait déjà faire renaître la Grande Allemagne. Et si en France, nous voulions faire renaître la Grande France, celle de Napoléon, irions-nous jusqu'à Moscou ?

La tyrannie de Vladimir Poutine était tolérée parce qu'il assurait la stabilité de la Russie depuis près d'un quart de siècle. Mais tout a changé depuis cette guerre, car elle va saigner à fond la jeunesse russe. Elle est absurde, elle n'a aucun sens, même si la Russie annexait l'Ukraine, elle en ferait quoi ? Le peuple ukrainien refuserait alors l'Occupation, il faudrait des troupes russes pour réprimer, la stabilité ne serait alors jamais obtenue. C'est une voie sans issue. C'est donc ces arguments-là que redonne Volodymyr Zelensky aux nations européennes : en aidant l'Ukraine, les Européens s'aident eux-mêmes à restaurer la paix et la stabilité.



S'adressant aux parlementaires britanniques dans l'impressionnant Westminster Hall, à Londres, reçu par le Speaker (Président) de la Chambre des Communes Lindsay Hoyle, là où le cercueil de la reine Élisabeth II était présenté aux sujets britanniques, là où celui de Winston Churchill était également présenté, là où De Gaulle, autre résistant célèbre, avait été reçu en 1960, Volodymyr Zelensky a exprimé son émotion en évoquant la figure de Churchill : « Mais c'est seulement aujourd'hui que je sais ce qu'il ressentait vraiment, comme tous les Ukrainiens : le sentiment de traverser par le courage les pires difficultés pour être récompensé par la victoire. ».

Il a surtout remercié les Britanniques : « Vous tous avez montré la force de caractère britannique, sans compromis, sans jamais trahir l'esprit de cette grande alliance (…). Vous nous avez tendu la main quand le monde n'avait pas encore compris comment réagir. (…) Vous avez réuni tout le monde quand cela paraissait impossible. (…) Vous n'avez pas fait de compromis sur l'Ukraine, sur vos idées, sur l'esprit de cette grande île (…). Nous savons que la liberté va l'emporter, nous savons que la Russie va perdre ! ». Et son idée fixe : « Je quitterai le Parlement aujourd'hui en vous remerciant par avance pour les puissants avions britanniques. ».

Usant de symboles et de formules choc (il est très fort pour cela), Volodymyr Zelensky, qui a montré un casque de pilote de chasse aux parlementaires britanniques, a évoqué, de le monarque, l'expérience de pilote de Charles III qui l'a reçu au Palais de Buckingham : « Dans l'Ukraine d'aujourd'hui, chaque pilote de l'armée de l'air est un roi ! ». Il a ensuite accompagné Rishi Sunak, qui a changé de tenue, sur une base militaire, à Lulworth Camp, où des soldats ukrainiens suivent une formation par l'armée britannique.



Rishi Sunak est resté très ouvert lors de sa conférence de presse commune : « Pour ce qui est d'apporter une aide militaire à l'Ukraine, rien n'est exclu. ». Et d'ajouter : « La Russie va voir plus que jamais que ses tactiques ne font que renforcer la détermination des Occidentaux à aller plus loin dans notre aide. ». Un peu avant devant les parlementaires, il avait assuré : « La Chambre peut être rassurée sur le fait que nous continuerons à soutenir l'Ukraine pour permettre une victoire militaire décisive sur le champ de bataille cette année. ». Dans cette conférence de presse commune, le dirigeant ukrainien a martelé : « Si nous ne recevons pas l'artillerie, les Russes vont commencer à vivre sur notre territoire et cela sera un risque pour le monde entier. ».

La venue de Volodymyr Zelensky à Paris a été annoncée très tardivement, quelques heures seulement avant son arrivée à Orly dans la soirée, accueilli par Sébastien Lecornu, le Ministre des Armées. Reçu à l'Élysée par le Président Emmanuel Macron mais aussi par le Chancelier Olaf Scholz, le Président ukrainien a été très ému par le soutien franco-allemand et plus généralement européen.



Emmanuel Macron a déclaré : « Nous nous tenons aux côtés de l'Ukraine. Fermement. Et avec la détermination de l'accompagner vers la victoire et le rétablissement de ses droits légitimes (…). Aussi longtemps [que la Russie] attaquera, il sera nécessaire que nous poursuivions, adaptions, modulions, le soutien militaire nécessaire à la préservation de l'Ukraine et de son avenir. (…). La Russie ne peut, ni ne doit, l'emporter. ».

Pour le Président français : « Ce qui se joue en Ukraine engage l’avenir de l’Europe. ». Point capital pour l'Ukraine, Emmanuel Macron a repris le plan de paix proposé par Volodymyr Zelensky comme base de discussion pour la paix avec la Russie : « Nous voulons construire la paix ensemble, une paix qui fasse justice à l'Ukraine, à son peuple, à son courage (...) et qui permet de bâtir un espace de sécurité pour tous (…). L'Ukraine peut compter sur nous pour bâtir la paix. Le plan que vous avez proposé est une base de discussion essentielle à ce chemin qui doit nous conduire à une conférence internationale de paix. (…) Ton courage, ta lucidité et ton engagement impressionnent. ».

Dans sa réponse, Volodymyr Zelensky a répété ses besoins : « Plus tôt l'Ukraine obtient de l'armement lourd de longue portée, plus tôt nos pilotes obtiennent des avions, plus vite se terminera cette agression russe et nous pourrions revenir à la paix en Europe. ». Un peu plus tôt, dans un entretien au journal "Le Figaro", il reconnaissait en Emmanuel Macron un grand ami de l'Ukraine : « Il a changé pour de vrai cette fois. Après tout, c'est lui qui a ouvert la porte aux livraisons de chars. Il a aussi soutenu la candidature de l'Ukraine dans l'Union Européenne. Je crois que c'était un vrai signal. ». Il a par ailleurs affirmé : « Il faut se placer du point de vue des militaires et des services de renseignement. Tout est une question de temps. En période de guerre, le temps n'a pas la même signification. Il faut tenir le temps de recevoir des armes. ».



Dans cette conférence de presse commune à l'Élysée, Olaf Scholz l'a conclue, sans beaucoup de charisme mais avec un soutien permanent et fidèle au peuple ukrainien. Devant ces trois dirigeants, on pourrait penser au film "Trois hommes et un coup fin". Ensuite, ils ont pris un "dîner de travail". Dans la nuit, Emmanuel Macron a remis à Volodymyr Zelensky les insignes de Grand-Officier de la Légion d'honneur : « Hommage à l’Ukraine et à son peuple. Hommage à toi, cher Volodymyr, pour ton courage et ton engagement. ».



Le lendemain, ce jeudi 9 février 2023, Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky se sont rejoints à l'aéroport de Villacoublay pour se rendre à Bruxelles pour le premier Conseil Européen de l'année 2023. Invité d'honneur, le Président ukrainien a été accueilli par la Présidente de la Commission Européenne Ursula van der Leyen et par le Président du Conseil Européen Charles Michel : « Bienvenue chez vous, bienvenue dans l'Union Européenne ! » a tweeté à son attention l'ancien chef du gouvernement belge. À son arrivée à Bruxelles, Emmanuel Macron a déclaré : « Nous avons eu une discussion très approfondie hier pour définir les besoins et la stratégie. (…) Nous sommes prêts comme depuis le début à aider, résister et réussir. ».

Dans son intervention devant les députés européens réunis à Bruxelles, Volodymyr Zelensky les a remerciés pour toute l'aide apportée : « Nous devons défendre l'Europe face aux forces les plus anti-européennes, avec vous. (…) Si l'Ukraine tombe, c'est votre mode de vie qui disparaît (…). Nous nous défendons, nous vous défendons (...) Je suis certain que l'agression russe va se casser les dents sur notre défense. ». Il a été acclamé par les députés européens qui se sont levés et l'ont longuement ovationné.



La Présidente du Parlement Européen Roberta Metsola a eu raison de saluer cette « journée historique », je compléterais en parlant de ces deux journées historiques, ces 8 et 9 février 2023, pour ce tour européen express et surprise de Volodymyr Zelensky, à Londres, à Paris et à Bruxelles.

Il y a de quoi avoir de l'émotion de retrouver cette grande solidarité des peuples européens. Hier soir, quand je voyais pendant la conférence de presse des trois dirigeants, que derrière Emmanuel Macron, il y avait le drapeau français et le drapeau européen, derrière Olaf Scholz, il y avait le drapeau allemand et le drapeau européen, et derrière Volodymyr Zelensky, il y avait seulement le drapeau ukrainien, je me disais que le jour où flottera aussi le drapeau européen derrière la tribune du Président ukrainien, à côté du drapeau ukrainien, alors l'Europe aura énormément avancé et redonné un véritable sens à ce qu'on croyait immuable et que certains croient vide de sens : la Paix. Celle des Braves.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 février 2023)
http://www.rakotoarison.eu


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