BÍte de Somme

par C’est Nabum
lundi 27 novembre 2023

 

La majuscule s'impose.

 

Ne me traitez plus d'âne bâté et encore moins de bête de somme. Moi, le bourricot venu du Maroc ou bien d'Algérie, j'ai gagné mes lettres de noblesse dans les pires conditions qui soient sans qu'on songe véritablement au niveau de l'état-major à établir le nombre de mes semblables morts au combat dans des conditions épouvantables…

Quant à pouvoir raconter notre calvaire, j'en suis tout à fait incapable. Pour les besoins de la guerre et de la discrétion, nous avons tous été incisés au niveau de la lèvre supérieure pour nous empêcher de braire et ainsi trahir notre présence auprès de l'ennemi. C'est donc par le truchement d'un truchement que mon histoire viendra jusqu'à vous pour que nous gagnions enfin cette considération qui nous est due. Il est vrai qu'un monument à notre gloire a été érigé depuis peu à Neuville-les-Vaucouleurs.

Moi qui suis né de l'autre côté de la Méditerranée on m'a fait venir en bateau avec des milliers de mes semblables dans des conditions indignes. La mer, les soutes, la promiscuité et l'angoisse ont déjà taillé des croupières dans nos rangs. La suite ne sera qu'un long chemin de croix, parsemé d'effrois, de terreur, de vacarme et de mort. Nous avions pris le relais des chevaux et de cette cavalerie française décimée lors des tous premiers mois de la guerre.

À la guerre de mouvement a succédé un combat de position où les chevaux n'étaient plus d'aucun secours. Seuls les chiens pour servir de sentinelle ou de chasseurs de rats et les pigeons nous ont tenu compagnie sur la ligne de front et les tranchées au contact direct de l'ennemi selon le vocable des humains. Les chevaux quant à eux assurèrent alors le transport sur l'arrière de la première ligne tandis que nous, les animaux aux grandes oreilles, nous devions supporter le vacarme de la mitraille et des bombardements pour apporter le ravitaillement aux pauvres bougres avec qui nous partagions l'horreur, la boue, le bruit et la mort.

C'est donc lors de la bataille de la Somme que je serai dans l'histoire si l'état-major avait eu la moindre considération pour les ânes que nous étions. D'ailleurs je profite de l'occasion qui m’est donnée de prendre la parole grâce à mon traducteur zélé pour vous avouer que ni mes camarades ni moi-même ne goûtions que vous nous traitiez de bourriques. Être un âne n'est déjà pas facile à porter, point n'est besoin d'en rajouter dans l'expression péjorative. Vous qui avez la moquerie facile, vous n'auriez du reste jamais accompli les prodiges dont nous nous sommes enorgueillis.

L'essentiel de notre tâche consistait à porter le ravitaillement aux braves de la première ligne à travers des boyaux étroits où nous étions bien les seuls à pouvoir passer, portant jusqu'à 170 kg de charge dans nos deux couffins en osier, assez souples pour résister aux innombrables chocs durant le trajet. Je tiens du reste à préciser que nous n'avions besoin de personne pour nous montrer un chemin que nous faisions de nous-mêmes en convoi de dix à quinze ânes.

Ne pensez pas que ce fut facile pour nous. Imaginez donc que nous vivions tranquilles sous le soleil de notre pays d'outre-mer quand il nous fallut nous adapter à la fois au froid, aux intempéries, au vacarme et à des charges bien plus conséquentes que celles que nous avions à transporter au pays. Un petit apprentissage était nécessaire réalisé ça va de soi avec une poigne de fer et une baguette cinglante. Point n'était besoin d'un bonnet pour « récompenser » les moins bons élèves : la mort par l'épuisement était au bout de l'échec.

Nous les supplétifs de l'armée française nous sommes passés par des moments cruels. Pensez donc que dans certaines situations critiques, nos gardiens devant l'impossibilité de nous apporter du fourrage ont broyé la viande de nos malheureux camarades pour la mélanger à du son et du sucre. Le syndrome de la mule folle nous pendait au museau, museau du reste sur lequel nous devions mettre des masques à gaz quand la moutarde nous monta au nez… Nous partagions toutes les abominations que subissaient les poilus.

Nous devînmes si précieux que l'état-major n'hésita pas à organiser un système de soins vétérinaires pour remettre sur pattes ceux d'entre-nous qui subissaient des blessures soignables. Un âne formé, habitué, capable de monter seul au front avec son fret était un auxiliaire indispensable qu'il convenait de ne pas perdre. C'est vous dire que nous fûmes utiles sans pour autant hériter de médailles pour actes de bravoure.

Il est vrai que parmi les animaux aussi mal traités que les humains, seuls quelques pigeons voyageurs eurent ce privilège. Il est vrai que parmi nous, aucun compagnon de misère n'aspirait à cet honneur aussi vain que dérisoire. Nous étions les condamnés puisque pour nous, pas de relève, pas de troupes fraîches. Quant à notre paquetage, il se résumait au minimum sans que nous ayons le temps de mettre les fers au feu.

Je suis heureux d'avoir pu narrer certes de manière un peu maladroite ce pan de l'histoire asinienne. Pour les amateurs de statistiques je peux nourrir leur curiosité en leur disant que durant ce terrible conflit 11,5 millions d'animaux furent mobilisés dans les deux camps. Pour les ânes, je le répète, le décompte macabre n'a pas eu lieu contrairement aux chevaux qui furent 1 200 000 à périr dans cet enfer.

Nous fûmes de toutes les batailles et moi ce fut sur celle de la Somme que j'ai laissé ma peau ce qui explique cette majuscule que je revendique. Quant à ma peau d'âne, elle n'habillera jamais une belle ni celles du chemin des dames ni de ces malheureuses qui étaient à l'abattage elles aussi dans les bordels de campagne. Si j'évoque ces autres anonymes de la bataille c'est à dessein, elles restèrent elles aussi dans l'ombre alors qu'elles payèrent elles aussi de leur personne.

Jamais il me semble une guerre ne mérita le qualificatif de boucherie. Celle qu'on ose déclarer Grande fut le plus effroyable carnage de l'histoire. Il ne faudrait pas que l'humanité se mette en tête de faire pire. Quoique modeste âne bâté, il me vient à l'esprit cette terrible prémonition quand j'entends le bruit des armes et les appels de haine qui se font entendre parmi des humains qui feraient bien mieux de se comporter comme des bêtes.

Monument de Neuville-les-Vaucouleurs


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