EAF 2023, commentaire composť d’un texte de Diderot

par Robin Guilloux
lundi 19 juin 2023

Hubert Robert, "Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines éclairée du fond" (1767)

 

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Denis DIDEROT, Salon de 1767.

Diderot n’est pas seulement l’homme de L’Encyclopédie ; il est aussi critique d’art. De 1759 à 1781, il rend compte de l’exposition de peinture de Paris, qui se tient tous les deux ans et qu’on appelle Salon. En 1767, il commente un tableau d’Hubert Robert, Grande Galerie antique, éclairée du fond, et exprime les sentiments que lui inspire sa contemplation.

"Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m’entourent m’annoncent une fin, et me résignent à celle qui m’attend. Qu’est-ce que mon existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s’affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues au-dessus de ma tête, et qui s’ébranlent ? Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière ; et je ne veux pas mourir ! et j’envie un faible tissu de fibres et de chair à une loi générale qui s’exécute sur le bronze ! Un torrent entraîne les nations les unes sur les autres, au fond d’un abîme commun ; moi, moi seul, je prétends m’arrêter sur le bord, et fendre le flot qui coule à mes côtés !

Si le lieu d’une ruine est périlleux, je frémis. Si je m’y promets le secret et la sécurité, je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi. C’est là que j’appelle mon ami. C’est là que je regrette mon amie. C’est là que nous jouirons de nous sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux. C’est là que je sonde mon cœur. C’est là que j’interroge le sien, que je m’alarme et me rassure. De ce lieu, jusqu’aux habitants des villes, jusqu’aux demeures du tumulte, au séjour de l’intérêt des passions, des vices, des crimes, des préjugés, des erreurs, il y a loin.

Si mon âme est prévenue d’un sentiment tendre, je m’y livrerai sans gêne. Si mon cœur est calme, je goûterai toute la douceur de son repos.

Dans cet asile désert, solitaire et vaste, je n’entends rien, j’ai rompu avec tous les embarras de la vie. Personne ne me presse et ne m’écoute. Je puis me parler tout haut, m’affliger, verser des larmes sans contrainte."

Salon de 1767

Introduction : 

Ce texte est extrait des Salons de 1767, intitulé "Ruines et paysages". Les Salons sont des comptes-rendus rédigés par Diderot, écrivain, philosophe et encyclopédiste français des Lumières, des expositions organisées tous les deux ans par l'Académie royale de peinture et de sculpture dans le Salon carré du Louvre entre 1759 et 1781. On a parfois considéré que ces comptes-rendus marquaient la naissance de la critique d'art comme genre littéraire. Un genre dans lequel s'illustrera Charles Baudelaire au XIXème siècle. 

L'auteur décrit un tableau du peintre Hubert Robert, "Grande galerie antique, éclairée du fond" et exprime les sentiments et les émotions que ce tableau lui inspire.

Comment l'auteur parvient-il avec des mots à "faire entrer avec lui le lecteur à l'intérieur d'un tableau", à stimuler son imagination, à faire partager ses sentiments et ses émotions ?

Nous étudierons la façon dont l'auteur fait le lien entre la description du tableau d'Hubert Robert et les sentiments et les émotions qu'il suscite, puis nous analyserons plus particulièrement la dimension "confidentielle" et intime de la deuxième partie du texte et nous nous interrogerons enfin dans la conclusion sur son caractère "préromantique".

 I. Une description lyrique, pathétique, animée et subjective :

1. Les caractéristiques de la description :

La description est une ekphrasis, évocation au sein d'un texte littéraire, d'un tableau, d'un objet d'art, d'un dessin… On dit que la première ekphrasis de la littérature est la description du bouclier d'Achille par Homère, et repose sur une hypotypose, figure de style consistant en une description réaliste, animée et frappante de la scène dont on veut donner une représentation imagée et comme vécue à l'instant de son expression. On parle aussi de "tableau littéraire". Elle peut prendre la forme d'une énumération de détails concrets.

L'auteur s'adresse au lecteur pour lui faire partager ses sentiments et ses émotions. Il décrit un tableau d'Hubert Robert représentant une galerie antique et exprime les sentiments mélangés que ce tableau lui inspire : fuite du temps, sentiment de la finitude de la vie humaine promise à la mort, pérennité de la nature, caractère éphémère des œuvres humaines : le marbre des tombeaux qui tombe en poussière, le bronze où s'exécute une loi générale, crainte ou sérénité, liberté, solitude, amitié, amour, douceur, tendresse.

Le texte comporte une alternance de récit, de dialogue fictif au style direct et de description. Il ne s'agit pas d'un paysage "réel", mais d'un paysage imaginaire, représenté dans un tableau.

La description est faite dans un certain désordre intentionnel. On ressent un sentiment paradoxal de "chaos organisé" : "De quelque côté que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent une fin, et me résignent à celle m'attend", "Rocher qui s'affaisse", "vallon qui se creuse", "forêt qui chancelle", "masses suspendues au-dessus de ma tête, et qui s'ébranlent", "je vois le marbre des tombeau tomber en poussière, "sur le bronze", "un torrent". Seuls échappent à l'érosion du temps le monde et le temps lui-même. 

La description a recours à des verbes de perception : la vue : "de quelque part où je jette les yeux", "Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière" et l'ouïe : "je n'entends rien".

Paradoxalement, ces "objets" que décrit l'auteur ne sont pas immobiles comme ils le sont dans un tableau. Le rocher s'affaisse, le vallon se creuse, la forêt chancelle, les masses s'ébranlent, les marbres des tombeaux tombent en poussière...

2. La dimension lyrique et pathétique :

Le dimension lyrique se caractérise par l’emploi de la première personne du singulier, le champ lexical de la nature et des émotions, une ponctuation forte (exclamations, interrogations) accompagnée de figures de comparaison et d’amplification (hyperboles), des jeux sur les sonorités (assonances, allitérations), sur les rythmes, et sur les répétitions (anaphores).

Le lyrisme de ce texte s'exprime par de nombreuses marques de la première personne :

"Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes", "je marche entre deux éternités", "De quelque part que je jette les yeux", les objets qui m'entourent et m'annoncent une fin, et me résigne à celle qui m'attend", "mon existence personnelle", "au-dessus de ma tête", "je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière", "et je ne veux pas mourir", "et j'envie", "moi, moi seul, je prétends m'arrêter sur le bord, et fendre le flot qui coule à mes côtés !", "je frémis".

Le registre pathétique qualifie toute scène propre à susciter l'émotion du lecteur. Il définit la souffrance d'un personnage souvent écrasé par le destin et qui exprime sa souffrance par une plainte, ici celle de l'auteur du texte que nous lisons. Dans ce texte, il ne s'agit pas ici d'un destin particulier, mais de la condition de tout homme. Comme le registre pathétique dont il est souvent proche, le registre tragique a pour but d'émouvoir le lecteur en insistant particulièrement sur le thème de la brièveté de la vie humaine et de la mort.

3. Les procédés stylistiques :

L'auteur a recours au champ lexical de la souffrance et de la pitié : "De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent une fin, et me résignent à celle qui m'attend", "Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière ; et je ne veux pas mourir !", "moi, moi seul, je prétends m'arrêter sur le bord, et fendre le flot qui coule à mes côtés !" .

On remarque également la présence de modalités interrogatives et exclamatives qui expriment une vive émotion : "Qu'est-ce que mon existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s'affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues au-dessus de ma tête, et qui s'ébranlent ?", "Qu'il est vieux ce monde !", "Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière et je ne veux pas mourir !", "moi, moi seul, je prétends m'arrêter sur le bord, et fendre le flot qui coule à mes côtés !"

Les champs lexicaux contribuent également au lyrisme pathétique du texte : Les ruines : "s'anéantir", "périr", "passer", "vieux", "éphémère", s'affaisser", "se creuser", "chanceler", "s'ébranler", "marbre", "tombeaux", "tomber en poussière", "mourir", "bronze", "ruine", "asile désert, solitaire et vaste". La nature : "rocher", "vallon", "forêt", "torrent", "flot". Le temps, La mort : "s'anéantir", "périr", "fin", "existence éphémère", "tomber en poussière", "mourir", abîme commun". La solitude : "seul" (deux fois), "loin", "asile", "désert", "solitaire" "j'ai rompu". Le mal (la ville, la société, la civilisation) : "tumulte", "passions", "vices", "crimes", "préjugés", "erreurs". Les hyperboles : "Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes", "Il n'y a que le monde qui reste. Il n'y a que le temps qui dure", "Qu'il est vieux ce monde !", "Je marche entre deux éternités", "Un torrent entraîne les nations les unes sur les autres, au fond d'un abîme commun". Les anaphores : "Tout s'anéantit, tout périt , Il n'y a que le monde qui reste. Il n'y a que le temps qui dure". Les énumérations : "rocher", "vallon", forêt", masses".

La structure des phrases : proposition principale suivie d'une subordonnée relative : "De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent une fin, et me résignent à celle qui m'attend"), majorité de propositions indépendantes juxtaposées (en asyndète), donne une impression de fluidité qui épouse l'idée de devenir universel et d'impermanence. Cette impression d'impermanence est renforcée par le jeu sur la valeur d'aspect des temps verbaux : présents de vérité générale (gnomiques), présents d'énonciation, présents de caractérisation (ou de description), futurs à valeur conditionnel , passé composés.

II. La dimension élégiaque de la deuxième partie du texte :

1. Un mélange de tristesse et de sérénité :

Une élégie est un poème lyrique qui exprime une plainte, de la mélancolie, de la tristesse. Le registre élégiaque est donc celui de la plainte douloureuse. Il est souvent accompagné par le registre pathétique. Le registre élégiaque est présent dans la deuxième partie du texte, à partir de : "Si le lieu d'une ruine est périlleux, je frémis".

On remarque le passage du "je" au "nous" et de la description au dialogue au style direct : "c'est là que nous jouirons de nous sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux. Diderot rêve d'une "solitude à deux" dans un asile "désert, solitaire et vaste" qu'il imagine dans un coin du tableau.

Cette partie du texte se caractérise par une alternance de sentiments de tristesse et de sérénité : "Si mon âme est prévenue d'un sentiment tendre, je m'y livrerai sans gêne. Si mon cœur est calme, je goûterai toute la douceur de son repos", "Je puis me parler tout seul, m'affliger, verser des larmes sans contrainte". "Si je m'y promets le secret et la sécurité", "je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi", "j'appelle", "mon ami", "je regrette", "je sonde mon cœur", j'interroge", "je m'alarme et me rassure", "mon âme", "je m'y livrerai sans gêne", "mon cœur", "je goûterai", "je n'entends rien, "j'ai rompu", "Personne ne me presse et ne m'écoute, "Je puis me parler tout haut, m'affliger, verser des larmes sans contrainte".

2. Les marques du lyrisme élégiaque :

Les anaphores : "Je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi", "C'est là que j'appelle mon ami. C'est là que je regrette mon amie. C'est là que nous jouirons de nous", "sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux, "C'est là que que sonde mon cœur. C'est là que j'interroge le sien", "jusqu'aux habitants des villes, jusqu'aux demeures du tumulte", "Si mon âme est prévenue, si mon cœur est calme". Les antithèses : "De ce lieu, jusqu'aux habitants des villes, jusqu'aux demeures du tumulte, au séjour de l'intérêt, des passions, des vices, des crimes, des préjugés, des erreurs, il y loin", "asile solitaire et vaste", "j'ai rompu avec tous les embarras de la vie". Les énumérations : "sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux", "passions, vices, crimes, préjugés, erreurs".  Le recours à la figure de l'hyperbate : "De ce lieu jusqu'aux habitants des villes, jusqu'aux demeures du tumulte, au séjour de l'intérêt, des passions, des vices, des crimes, des préjugés, des erreurs, il y a loin". 

Note : L’hyperbate est une figure de style qui consiste à prolonger une phrase que l'on pouvait penser terminée, par ajout d'un élément, qui se trouve ainsi déplacé. L'hyperbate est souvent une forme de mise en relief de mots, rejetés en fin de phrase, comme des adjectifs placés ainsi en dislocation.

3. Les jeux sur les sonorités sur l'ensemble du texte : 

"Tout s'anéantit, tout périt" (jeu sur le son vocalique "i") , Il n'y a que le monde qui reste. Il n'y a que le temps qui dure" ( jeu sur les dentales "t" et "d"), "C'est là que nous jouirons de nous" (jeu sur la diphtongue "ou"), "sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux (jeu sur les diphtongues "ou" et "un"), "Si mon âme est prévenue, si mon cœur est calme" (jeu sur la consonne "c")."Tout s'anéantit, tout périt, tout passe" (jeu sur la plosive "p"), "de quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent une fin, et me résignent à celle qui m'attend" (jeu sur la bilabiale "m" : "me", "m'attend"), "Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière" (jeu sur la dentale "t" : tombeaux, tomber) ; et je ne veux pas mourir !, "et j'envie un faible tissu de fibres et de chair à une loi générale qui s'exécute sur le bronze !" (jeu sur la bilabiale 'f" : "faible tissu de fibre"), "moi, moi, je prétends m'arrêter sur le bord, et fendre le flot (jeu sur la dentaire semi labiale "f") qui coule à mes côtés !" (jeu sur la consonne "c").

Le jeu sur les sonorités souligne le caractère lyrique, pathétique et élégiaque du texte et lui donnent une intense dimension poétique, la poésie étant, selon le mot de Paul Valéry, une hésitation entre les son et le sens.

Conclusion : 

L'auteur parvient, avec des mots, à faire entrer avec lui le lecteur à l'intérieur d'un tableau, à stimuler son imagination, à faire partager tout l'éventail de ses sentiments et ses émotions : angoisse, tristesse, nostalgie, solitude, sérénité...

Paradoxalement, les "objets" évoqués ne sont pas immobiles comme ils le sont dans un tableau, mais sont au contraire animés d'une vie intense. On peut dire que le tableau d'Hubert Robert devient, sous la plume de Diderot, le contraire d'une "nature morte".

La dimension lyrique est particulièrement présente dans ce texte et s'exprime par l'emploi de la première personne du singulier et de nombreuses figures de style. A la dimension lyrique s'associe une dimension pathétique, voire tragique.

La deuxième partie du texte introduit une tonalité nouvelle, élégiaque, en passant du "je" au "nous" et en introduisant dans la description un dialogue au style direct. Cette partie du texte se caractérise par une alternance de sentiments de tristesse et de sérénité.

Par la réhabilitation des passions du "moi", le culte de la sensibilité, voire un certain sentimentalisme, la fuite de la société, la recherche de la solitude et l'exaltation du sentiment de la nature, qui font penser à La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, ce texte annonce le mouvement romantique.

 


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