Etre meurtrier ou ne pas Ítre

par Luc-Laurent Salvador
vendredi 2 juin 2023

Telle est, parfois, la question chez l'adolescent "adapté"...

Résumé

Dans une perspective de science citoyenne, le présent texte — initialement écrit comme préparation à une communication scientifique [1] — esquisse une sorte de promenade conceptuelle libre et passablement improvisée autour de la question de l’Etre telle qu’elle se pose à tout être humain, mais dans un contexte dramatique susceptible de mieux la mettre en lumière.

En partant de l’anthropologie fondamentale de René Girard pour aller vers une psychologie fondamentale — car basée sur l’habitude, cette argile souple mais résistante dont nous sommes pétris — nous tenterons de cerner la nature du soi telle que la révèle le « passage à l’acte » meurtrier chez l’adolescent « adapté », étant donné que le normal n’est jamais aussi bien éclairé que par le pathologique.

L’hypothèse est que le sentiment absolument vital d’accéder à l’être, donc à la réalité, s’installe lorsque le soi s’accomplit dans sa dimension d’agent, en tant que cause d’un effet remarquable, autant que possiblement grandiose, et donc, paradoxalement, via une construction sociale, plus exactement mimétique.

Une théorie de tout

La reine des sciences, la physique, est toujours en quête d’une théorie de tout qui unifierait cosmologique et quantique. Sous ce rapport, il est intéressant de constater que la théorie mimétique de René Girard a, elle, d’emblée réuni l’univers connu — ciel, dieux, terre, hommes — en assignant à ce quadriparti une commune origine violente, le sacrifice d’où serait né le divin, cause première ou agent suprême dans le miroir duquel les humains s’idéaliseront ensuite tout à loisir. L’équation sacrificielle — incarnée par un cercle de persécuteurs autour d’un corps laissé sans vie — serait ainsi à l’origine de tout ce qui fait l’humain : les mythes, les rites sacrificiels et les tabous formant le religieux archaïque d’où sont issus les cultes apparus au cours de l’Histoire, puis les différentes cultures, aussi éloignées qu’elles soient de cette source. La dynamique interprétative qui se serait instaurée à partir de l’événement sacrificiel se trouverait donc au fondement des grandes catégories de la pensée humaine : le temps, l’espace, la causalité, la morale comme les oppositions logiques qui structurent les langues — toutes issues du sacré, il faut y insister.

A la réflexion, cette création sacrée et concomitante de l’Homme et de l’Univers autour dans un Big Bang de sens et de conscience n’est pas aussi étonnante qu’il y paraît de prime abord à nos esprits modernes car, pour qui veut bien voir au-delà des apparences, il semblerait bien que tout nous y ramène.

Ne savons-nous pas depuis Parménide que l’Homme est la mesure de toute chose ? N’a-t-il pas toujours été considéré comme un microcosme, donc à l’image du (macro)cosmos ? Explorer l’un n’est-ce pas éclairer l’autre ? On pourrait, par conséquent, non sans, il est vrai, quelque témérité, penser que la théorie mimétique a, non seulement, le potentiel pour devenir la théorie de tout des sciences humaines mais qu’elle pourrait aussi être celle des sciences tout court, sans même parler de la théologie, car c’est la nature même du divin qu’il deviendrait envisageable de penser scientifiquement… dès lors qu’il serait admis que l’Homme est à l’image de Dieu !

Cette perspective ambitieuse, Girard ne l’aurait probablement pas désavouée tant il croyait au bien-fondé de sa théorie. Il pouvait même, dans la confidence, reconnaître qu’il ne la voyait plus comme une théorie mais comme la réalité.

Quoi qu’il en soit, il me semble qu’on peut légitimement défendre le caractère réalisable sinon réaliste de l’objectif consistant à faire de la théorie mimétique une « théorie de tout » dès lors qu’elle se trouve adossée à une psychologie de l’habitude et, donc, à la dynamique absolument universelle du cycle, omniprésent du quantique au cosmologique en passant, notamment, par le biologique, le politique, le religieux, etc.

L’habitude comme mécanisme de l’imitation

En effet, en tant que cycle perception→représentation→action l’habitude est un mécanisme qui, via la dynamique de résonance qui caractérise le fonctionnement des cycles, constitue le soubassement psychologique de la mimesis — ou tendance mimétique — postulée par René Girard dans son anthropologie fondamentale.

Et c’est justement en se situant dans le contexte de cet automatisme mental animal que l’on peut mesurer — autant que s’assurer de — l’immense pouvoir explicatif du mécanisme sacrificiel au travers duquel on peut comprendre comment émerge une conscience de l’Etre, d’abord divin dans les mythes, puis progressivement humain, via les demi-dieux et les héros des épopées et des légendes qui ont, constamment, été offerts en modèles.

A cette question fondamentale de l’Etre rien ni personne n’est étranger, d’où, il faut y insister, la position axiale de la théorie girardienne.

Afin de la décliner au niveau de la personne, nous aborderons la conscience de l’Etre sous le rapport de l’agence, c’est-à-dire, le sentiment de causalité du soi qui constitue la condition sine qua non de sa réalité puisqu’ainsi que le montre si bien le mécanisme girardien, l’être sacri-fié est fait sacré et, donc, réalité divine, parce qu’avant toute chose — avant tout (autre) cause [2] — il est fait cause, première, de tout.

Cette approche du soi par la psychologie fondamentale a pour postulat initial l’idée que chaque personne est, en quelque sorte, un écosystème d’habitudes, donc un écosystème de cycles comportementaux qui, en tant que tels, en tant que cycles, sont susceptibles de s’accrocher les uns les autres et d’entrer en résonance dans ce qui se donnera à voir comme processus d’imitation réciproque. A l’intrasubjectif, on parlera de coordination, à l’intersubjectif d’imitation [3]. Le soi peut être ici pensé comme étant une habitude comme les autres. Une habitude qui a simplement pris le pouvoir en se coordonnant ou plutôt en se subordonnant toutes les autres habitudes — via, justement un mécanisme d’accrochage de cycles. Ces habitudes « asservies » se retrouvent justement à servir les intérêts du soi en toutes circonstances ou presque, disons autant que leur rythme propre le permet. Ainsi, par exemple, l’habitude de prise alimentaire pourra se voir inhibée par cette autre habitude que serait un soi orienté vers l’objectif — narcissique autant que mimétique — consistant à avoir une silhouette svelte, celle qui, généralement, offre le plus de satisfactions dans ce miroir social exigeant qu’offre le regard des autres ; nous allons y venir sans tarder.

Mais avant cela, il importe de comprendre qu’une habitude étant, par nature, portée à se reproduire, elle forme ce qu’on a pu appeler une réaction circulaire en cela que, même si c’est avec une temporalité variable, elle « tend à maintenir, répéter, reproduire sa propre stimulation ». [4] Par exemple un bébé qui crie, par le simple fait de s’entendre crier, est porté à crier davantage : il répète ou reproduit alors sa propre stimulation. L’habitude constitue, de ce fait même, une imitation de soi. Elle constitue donc tout naturellement la base de la mimesis, l’imitation généralisée postulée par Girard.

En effet, de par sa structure cyclique, il s’ensuit logiquement qu’une habitude se déclenchera et sera nécessairement portée à l’imitation d’une autre dès lors que cette dernière lui fournira des stimuli semblables à ceux qu’elle produit… habituellement. Tous les phénomènes bien connus de contagion comportementale sont bâtis sur ce lien direct entre la perception et l’action qui est inhérent à l’habitude : que ce soit les cris chez le bébé, les bâillements, les mouvements de foules, pacifiques ou violents, les modes etc. : chacun est porté à imiter celui auquel il s’assimile sous quelque rapport que ce soit. Ainsi que l’a confirmé la découverte des neurones miroirs, seul un acte d’inhibition peut empêcher de passer à l’acte mimétique en mode automatique.

Le soi naît dans le « miroir social »

Dans un tel contexte d’imitation généralisée ou de résonance entre ces cycles comportementaux que sont les habitudes, on peut supposer que le soi, en tant qu’habitude — de se concevoir soi-même, avec toute la série des « self-concepts » : image de soi, valeur de soi, efficience de soi etc. — ne peut pas ne pas être sous l’influence, mimétique, d’un entourage lui offrant ce qu’on a pu appeler un miroir social. [5]

En effet, notre entourage nous fait constamment des attributions via ses attitudes, comportements, regards et paroles qui sont autant de jugements explicites ou implicites que, la plupart du temps nous intériorisons — donc que nous imitons — d’autant plus facilement qu’ils proviennent d’« autres significatifs », c’est-à-dire, de personnes qui comptent pour nous et dont les avis ne nous laissent pas indifférents. Ces attributions, généralement innombrables, nous font miroir et nous permettent de nous connaître en tant qu’objet (le moi) mais aussi en tant que sujet (le je). Ce dernier se situant sur la dimension agent / patient est assurément la part de soi la plus importante, mais aussi la plus énigmatique, sous le rapport de l’être.

 Cela peut être illustré par le cas de l’élève turbulent qui préfère sacrifier l’image de soi (le moi) et passer pour un mauvais élève, perturbateur afin d’être (sic), de ce fait même, reconnu comme cause d’un effet notable dans le monde. N’est-ce pas bien mieux que de passer pour une plante verte réfugiée au fond de la classe près du radiateur ou pour un de ces élèves dociles et tellement sages qu’on croirait des images ? Ceux-là, l’élève perturbateur n’est vraiment pas prêt à les imiter, il n’a pas la force d’un tel renoncement à soi.

Il est vrai que les élèves obéissants et soumis aux attentes de l’enseignant renoncent, au moins pour partie, à la satisfaction ou même la jouissance que procure le fait d’être pleinement agent, c’est-à-dire, à l’initiative de ses actions comme, par exemple, lorsqu’on joue. Tous ne s’en accommodent pas forcément très bien car, à force d’être dans la conformation à des attentes extérieures, certains élèves, plus fragiles, peuvent avoir parfois le sentiment de se fondre dans le décor et de disparaître derrière un rôle qu’ils se contentent alors d’habiter comme acteurs et non comme agents.

Ces élèves apparaissent généralement bien « adaptés » mais, même si elle est une source de satisfaction pour les adultes, la société et/ou l’individu lui-même, cette posture de soumission aux attentes de l’entourage peut être source de souffrances. Cela d’autant plus si l’élève avance sur une voie qu’il n’a pas choisie et/ou s’il n’a pas, par ailleurs, des activités susceptibles de compenser ce manque de reconnaissance de soi en tant qu’agent, et donc en tant qu’être.

En allant au bout de cette logique, on peut faire l’hypothèse qu’un grave déficit en attributions soit de nature à susciter une entrée en psychose, via l’hallucination de signes d’attention et d’attribution de la part d’un entour social qui, pour la circonstance, se trouverait désespérément élargi jusqu’à y inclure de parfaits inconnus. [6]

Le soi-agent : du normal au pathologique

Pour vous donner une idée, imaginez simplement que vous marchiez dans la rue et qu’il vous semble que toutes les personnes que vous croisiez fasse attention à vous. Pour un adolescent, ce serait quasiment normal, justement parce qu’étant situés entre l’enfance et l’âge adulte — donc en transition entre un entourage familial dont ils se distancient et un entourage social élargi qu’ils n’ont pas encore su construire — ils sont en grand besoin de « feedbacks » quant à leur personne et se pensent ainsi régulièrement au centre d’une « audience imaginaire ».

Mais dans un tel contexte de fragilité « normale », il peut facilement arriver qu’un individu se retrouve vraiment isolé, avec un soi-agent qui pourrait être dramatiquement sous-alimenté en attributions. Cela peut arriver en particulier à l’occasion d’un voyage dans un pays étranger suscitant un fort choc culturel et donc une grande distance vis-à-vis de l’entour social. Cela été observé aussi bien chez les jeunes asiatiques débarquant à Paris [7] que chez les jeunes occidentaux séjournant en Inde du temps de la mouvance hippie [8].

L’idée ici est que, lorsque le sujet éprouve un grand vide existentiel et donc un dramatique besoin de se sentir exister, il peut, à l’instar des animaux placés en situation de déprivation sensorielle [9], carrément halluciner ce qui pourrait lui donner satisfaction de quelque manière, à savoir des attributions qu’il pensera lui être adressées en faisant sens personnellement de messages ou de signes a priori insignifiants comme les messages publicitaires ou les regards de personnes croisées qui seront d’autant plus appuyés — et donc significatifs  — qu’il aura des comportements ou une tenue insolite. Pour revenir à notre exemple, si, parce qu’ils vous semblent vous porter un attention particulière, vous vous mettez à dévisager les passagers d’une rame de métro, ils en viendront aussi à vous regarder avec insistance et, en vous sentant ainsi objet d’une attention bien réelle de la part d’une foule d’inconnus, surtout après en avoir eu confirmation voiture après voiture, tout au long de la rame, vous vous sentirez exister comme jamais et vous vous imaginerez même qu’ils attendent de vous quelqu’exploit formidable, comme aller parler au président pour sauver le monde. Votre parcours de schizophrène débutant vous mènera droit de l’Elysée aux Urgences Psychiatriques…

A cette régulation psychotique de la construction mimétique normale du soi-agent via un traitement « halluciné » de l’information — compensation perceptive, donc plutôt passive [10] — on peut opposer un mode actif et délibéré de quête des attributions consistant à agir de manière à susciter à coup sûr l’attention d’un large public. De la même manière que l’élève turbulent sait comment capter l’attention de toute la classe et notamment celle de l’enseignant, l’adolescent perturbé sait très bien ce qui suscite l’attention des médias, à savoir — ce que dans Star Wars on appelait « le mauvais côté de la force » — les faits divers criminels qui, il faut bien l’admettre, satisfont un besoin de sensations assez répandu au sein du grand public.

Dans ses rêveries, sources a priori tout à fait normales de « satisfactions hallucinatoires » qui l’aident autant à compenser la pauvreté de son vécu qu’à se projeter dans l’avenir, un adolescent fragile — et d’autant plus en perte de repère moraux qu’il se vivrait lui-même comme victime — pourrait se trouver dangereusement énivré par la sensation d’exister enfin en s’imaginant commettre un irréparable qui, en tant que tel, ne pourra être effacé et fera date parce que, soigneusement agencé, il lui assurera d’être connu voire reconnu par un large public.

Cette perspective m’est apparue il y a quelques années en écoutant la psychiatre Anne Andronikof à l’occasion d’un congrès de psychologie. Elle présentait sa conception du « passage à l’acte » comme résultant d’une pathologie de l’action et non pas de la pensée comme on en faisait généralement l’hypothèse. Elle soupçonnait plus précisément des difficultés au niveau de l’agir chez des sujets passifs, dépendants, passablement introvertis et assez isolés. Elle envisageait deux mécanismes qui ne pouvaient pas laisser un girardien indifférent : l’identification motrice et l’imitation scénique. Le premier se situe dans l’infra-verbal ou la petite enfance et ne nous intéresse que parce qu’il est repris dans le second qui consiste en l’élaboration de scénarii procurant une jouissance hallucinatoire privée et généralement conçus par imitation d’éléments ou de scènes prises ici et là. Ce qui avait d’emblée piqué ma curiosité est le fait qu’Andronikof soupçonnait une pathologie du soi sous-jacente.

Toujours est-il que, dans le contexte d’une psychologie de l’habitude, tout cela faisait sens. D’abord le fait que le passage à l’acte chez l’adolescent « adapté » ne peut pas être soudain. Il ne peut pas être impulsif et se réaliser sous le coup de je-ne-sais-quelle passion, justement parce qu’il s’agit d’un individu capable de s’inhiber au point d’apparaître passif, dépendant et, justement, inhibé. Son problème est de dépasser sa résistance à l’action et cela nécessite non seulement du temps mais surtout, un moyen. Quel peut-il être sachant déjà que l’émotion ne fait pas le poids ?

Comme le propose Andronikof, on peut penser que le sujet opère la construction d’une image mentale suffisamment élaborée, suffisamment idéale pour susciter chez lui une adhésion sans réserve capable de déborder les freins habituels. Pour que le lien idéomoteur qui, dans l’habitude, relie directement la représentation à l’action puisse fonctionner, le sujet doit être proprement conquis par ce qui s’offre à lui via l’imagination.

Concrètement, on peut penser que dès qu’il commence à s’engager dans l’action préparatoire, le sujet est susceptible de « jouir » de sa venue à la posture d’agent et donc de sa venue à l’existence en tant que sujet dans la plénitude de l’être, celle qui vient avec la conscience d’être, enfin, cause première de ses conduites. Une satisfaction apparaît d’emblée et elle est, si je puis dire, prometteuse. C’est tout à la fois un encouragement et une motivation mais cela va aussi avec une extrême dépendance vis-à-vis de l’image du but car, c’est seulement en tant qu’elles contribuent à sa réalisation que les mises en place des premiers éléments du tableau énergétisent le sujet et le portent à aller de l’avant. La plus petite déviation vis-à-vis du plan imaginé est susceptible de le faire dérailler. Ainsi un sujet d’Andronikof avait renoncé à passer à l’acte au dernier moment simplement parce qu’il s’était mis à pleuvoir et que cela ne faisait pas partie de son scénario.

Ce que manifeste cette forme de passage à l’acte, c’est la grande dépendance de l’action vis-à-vis de la représentation lorsque le sujet n’est pas porté par des affects forts ou des passions capables de l’énergétiser et/ou de l’engager dans l’action directement. Si on considère, d’une part, l’entrée en psychose par hallucination précédemment évoquée et d’autre part le passage à l’acte meurtrier comme étant deux « stratégies » de valorisation du soi dans sa dimension d’agent chez l’adolescent ou le jeune adulte, on peut se demander ce qui, parmi les individus carencés en attributions causales [11] les pousserait à aller vers l’une plutôt que l’autre.

Dans le but de boucler la boucle de l’habitude conçue comme cycle perception-représentation-action, on pourrait même, en toute logique, envisager la possibilité que des sujets trouvent à se satisfaire directement dans l’action elle-même, l’action pure et simple qui serait alors accomplie de manière irrépressible pour la satisfaction qu’elle procure nécessairement sous le rapport de l’agence : on peut, en effet, penser que le sujet hyperkinétique cultive avant toute chose ce sentiment d’être agent. En étant agité, il/elle se nourrit et/ou jouit de ce message envoyé à un entourage qui s’empresse de lui en faire retour, le plus souvent à l’insu de son plein gré. Probablement a-t-il de moindre capacités d’inhibition, ce qui l’empêche de produire une représentation élaborée d’un acte qui serait plus « satisfaisant » sous le rapport de l’effet recherché.

Sur ce point, on pourrait penser, en somme, qu’à l’instar du schizophrène qui cherche à satisfaire son besoin d’attributions nourricières en « hallucinant » la signification des « miettes » d’attention engendrées de manière tout à fait normale par les interactions sociales, l’hyperkinétique se retrouve pour sa part à nourrir son soi-agent avec les minuscules feedbacks inhérents au fait d’être en mouvement et donc perçu comme étant à l’origine d’une action qui, aussi insignifiante qu’elle soit — puisqu’au regard de l’entourage, elle confine à l’agitation — n’en est pas moins source d’une certitude quant au fait d’être cause première dudit mouvement donc agent qui se perçoit comme tel grâce au miroir social qui l’a toujours validé ainsi. En réactivant cette signification de l’action, qu’il soit seul (avec son audience imaginaire) ou pas, l’hyperkinétique se répète les preuves de son existence en tant qu’agent, non pas en passant à l’acte mais en étant constamment dans l’acte.

Conclusion

En somme, on pourrait penser que le soi dans sa dimension d’agent, loin d’être une réalité immédiate et sui generis, émerge à partir de cet automatisme mental qu’est le cycle perception→représentation→action de l’habitude et cela grâce à un miroir social pourvoyeur en attributions qui, lorsque le besoin s’en fait sentir, pourra se trouver particulièrement sollicité à l’une ou l’autre de ces phases. Ce qui manque à dire ici, ce sont les raisons qui président à un tel choix.

 

Pour finir, au terme de ce parcours quelque peu échevelé, qu’on me permette simplement une recommandation à l’adresse des éducateurs encadrant des adolescents ou de jeunes adultes qui, de par les puissants enjeux existentiels inhérents à cette étape de leur vie, seraient susceptibles à un moment donné de passer à l’acte et de commettre une violence peut-être irréparable à l’égard d’une personne, voire d’eux-mêmes.

Qu’ils soient parents ou enseignants, ces adultes sont en risque de se persécuter inutilement s’ils tombent dans le piège culpabilisant en diable qui consiste à se demander, après coup, s’ils auraient pu faire quelque chose pour éviter une catastrophe qu’ils n’auront pas vue venir.

Il y a là un piège fatal car on ne prend généralement pas garde au fait que les signes auxquels on n’avait pas prêté attention initialement, faute de pouvoir en faire sens, apparaissent rétrospectivement comme des signaux auxquels on serait resté sourd de sorte que le sentiment de culpabilité est quasiment inévitable. En effet, dès qu’on croit qu’on aurait pu changer le cours des choses, on se considère coupable de ne pas l’avoir fait. Ce qu’il faut donc bien voir est que dans le cas de ces adolescents lisses, adaptés, qui ne laissent rien transparaître de leurs émois douloureux et sont généralement dans la complète dissimulation de leurs funestes projets, cette capacité à changer le cours des choses n’apparaît qu’après coup, après que l’irréparable ait été commis et que le tableau d’ensemble permette d’attribuer à chaque détail la signification qu’il n’avait pas auparavant.

Bref, il importe plus que jamais de bien mettre chaque chose à sa place et d’abord soi-même, ce qui veut dire reconnaître ses limites et ne pas se laisser aller à une « toute-puissance » qui pourrait engendrer une culpabilité aussi insupportable qu’indue. Chacun n’est responsable que de ce dont il a charge. Le parentage a beau être généralement perçu comme une entreprise à responsabilité illimitée, il faut bien admettre que l’engagement de l’enfant dans la vie commence avec la coupure du cordon ombilical. A partir de ce moment, mille choses peuvent arriver qui déborderont le pouvoir d’anticipation et de régulation des parents.

Bref, le devoir de protection a ses limites et c’est particulièrement vrai pour les enseignants qui ne sont plus, depuis des lustres, in loco parentis, c’est-à-dire à la place des parents. Cela ne signifie pas, loin s’en faut, qu’ils peuvent se désintéresser des souffrances manifestées par la conduite ou les paroles d’un élève. De cela ils peuvent et doivent s’inquiéter mais ils n’ont assurément pas l’obligation de s’assurer individuellement que chaque élève est équilibré ou épanoui. Ils peuvent donc avoir à découvrir un jour qu’un très bon élève est « passé à l’acte » et a tenté de tuer une de ses camarades sans devoir s’accabler en se demandant ce qu’ils n’ont pas vu et ce qu’ils auraient dû faire.

 

[1] Destinée au colloque girardien qui aura lieu les 14-16 juin prochain à l’Institut Catholique de Paris.

[2] Comme le dit si bien le latin, être une chose, c’est être une causa, une cause.

[3] Quoi que parfois celle-ci est aussi désignée comme étant une « coordination ». Ce qui est alors sous-entendu est le fait qu’il s’agit d’une coordination sociale. Cette appellation traduit une tentative d’euphémisation du mimétique résultant du fait que celui-ci est généralement perçu comme péjoratif et chacun s’emploie à l’éviter.

[4] Baldwin (1906), Mental Development in the Child and the Race. Macmillan, p.333

[5] Voir notamment le looking-glass self de Cooley (1902) Human nature and the social order.

[6] Luc-Laurent Salvador (2008) La construction mimétique du soi-agent et les phénomènes de schizophrénie débutante.

[7] Henri Grivois (1991) Naître à la folie. Empêcheurs de penser en rond.

[8] Régis Airault (2000) Fous de l’Inde, Payot.

[9] Ils font alors ce que l’éthologue prix Nobel Konrad Lorenz appelle une abréaction en exécutant des comportements à vide, en l’absence de l’objet normalement concerné comme les écureuils qui enterrent des noisettes imaginaires, des rats qui font un abri avec leur queue ou des coqs qui attaquent un rival halluciné avec leur queue.

[10] Même si basée sur une activité pouvant aller jusqu’à l’hallucination et même si cela peut amener des comportements singuliers susceptibles d’attirer l’attention car tout ceci est réalisé de manière non intentionnelle.

[11] Et, donc, en grand besoin de s’éprouver comme « être » habitant véritablement sa propre existence plutôt que de simplement la contempler en tant que conscience fantomatique plus ou moins douloureuse...


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