Le Canard prendrait-il l’eau ?

par Trash Cash
lundi 9 octobre 2023

Dans la série : Considérations d’un vieux con sidéré, déconsidéré

Sans que personne ne s’en émeuve réellement, notre vénérable volatile de papier, semi-aquatique et satirique, prend doucement l’eau à l’image de toute la presse imprimée. Le plus vieil hebdomadaire humoristique de France (1913, tout de même), Le canard enchaîné, véritable institution dans les paysages de la presse, qui dénonçait chaque semaine scandales sur scandales d’ampleur, malversations, manoeuvres politiques et petites phrases des cabinets et couloirs a perdu de sa superbe, ses plumes ne sont plus étanches. Depuis l’exceptionnelle affaire Fillon, il ne sort plus réellement de révélations majeures et son audience se réduit. Déficitaire depuis 2020, il est de surcroît miné par des dissensions internes. Que cela révèle-t-il de notre paysage merdiatique ? De notre époque  ?

La satire ? Ça a toujours tiré ! 

Certains se souviennent encore de l’importance qu’avait la parution le mercredi - le jour des enfants - de ce journal huit pages grand format à l’ancienne avec sa maquette début de siècle. Rubriques quasi inchangées, caricatures et dessins d’humour, titres tout en jeux de mots - dont certains lorgnent gentiment vers l’almanach Vermot - sa police de caractère si particulière (conçue à la main) et ses titres ou intertitres tracés à la plume (de canard) : un véritable musée imprimé et actualisé de la presse de l’époque. Une bouffée à la fois de l’esprit des années folles et de l’effervescence journalistique de la 3ème République qui vous frappait et vous frappe encore de son impertinence, de sa drôlerie, avec les pantins de l’ère moderne caricaturés et le récit des plus récents grenouillages de l’oligarchie. Rien que le titre était à l’origine tout un programme fleurant bon l’humour. Canard étant de l’argot pour désigner un journal, mais aussi une parodie à la fois de l’Homme enchaîné, essai de l’époque, et par ricochet, du fameux Prométhée enchaîné du dramaturge classique Sophocle. Le palmipède s’assumait trivial et irrévérencieux, un canard qui se défend bec et couacs et qui fait du bruit. Un aveu aussi, la presse n’est pas si libre que cela, même attaché, je dénonce, je fais du ramdam.

C’est que le “concept” du journal vient de loin, il est le lointain descendant, des pamphlets, des libelles et autres chansons populaires qui brocardaient l’ancien régime et dénonçaient l’opulence des cours, les gabegies des grands commissaires de la monarchie constitutionnelle, la bêtise des puissants. Cet esprit s’était professionnalisé et institutionnalisé grâce à la République (liberté proclamée oblige) et à la révolution industrielle permettant au XIXe l’avènement de l’imprimerie moderne.. Un autre âge d’or qui avait donné naissance à toute une palanquée de journaux satiriques, avec des hauts : l’accession à un véritable contre-pouvoir faisant et défaisant les gouvernements, et des bas : les censures, les lois scélérates concernant la presse du second empire ou de la Restauration. Un genre à part, des titres mythiques, du Charivari jusqu’à L’Assiette au beurre, journaux qui firent date et dont l’arme favorite, permise par les nouvelles techniques d’impression était la caricature dessinée aussi bien qu’écrite. Le Canard est leur dernier rejeton, leur enfant à peine modernisé, leur héritier principal, il perdure encore aujourd’hui, témoigne de l’ambiance des publications de cette époque, celle où on pouvait replier les feuilles pour lire les colonnes sans déranger le voisin dans les premiers transports en commun ou au bureau. 

Aujourd’hui, plus de cent ans plus tard, on peut se demander si notre Canard n’arrive pas finalement au bout de quelque chose. Y a-t-il encore dans les nouvelles générations beaucoup de lecteurs pour qui ce clin d’oeil à l’ancienne presse ait encore un sens ? De moins en moins, l’accélération technique, l’évolution des supports, la dispersion de l’attention ont changé la donne. Rien n’est éternel, les formats de la presse encore moins, d’autant plus quand on s’occupe d’actualité.

Le canard déchaîné

Il y eut pourtant un autre âge d’or du Canard, le véritable : en gros vingt ans tout de même, de fin des années 70 à fin 90. C’est que la satire, la rigolade, l’analyse goguenarde ont commencé à s’orienter systématiquement vers l’enquête, la publication de documents exclusifs (comme les feuilles d’impôts d’oligarques) : avoir un coup d’avance plutôt que de se contenter de se gausser de ce que tout le monde sait déjà. Le cocktail du volatil devient explosif. Dès le mardi au soir, les autres médias annoncent déjà le scandale de la semaine, les abonnés sont pléthore, les tirages frôlent le million d’exemplaires et il faut souvent réimprimer un même numéro pour le week-end. Ce succès confortait ainsi le palmipède dans son indépendance : capital verrouillé à ses seuls journalistes, sans aucune publicité, cette petite structure vivait et vit toujours sur un trésor de guerre (128 millions d’euros en 2018) que lui assuraient ses coups de becs, des ventes exceptionnelles et un vivier de lecteurs fidèles. 

On s’accordait à dire à cette époque que si le journal sortait une affaire, ce n’était pas pour rien et que celui ou celle (désolé, bien moins nombreuses, patriarcat oblige) qui était dans son collimateur allait y laisser des plumes. Peu des mis en cause osaient contester les turpitudes évidentes étalées en troisième page et la neutralité (même si le canard a toujours eu une sensibilité plutôt de gauche), le sérieux dans l’ironie ravageuse, l’enquête documentée sous forme de calembour, ont gagné le respect d’à peu près tout le monde.

On n’énumérera pas ici toutes les affaires “sorties”, même en se cantonnant aux plus grosses, il faudrait une liste entière que fournira la page de votre encyclopédie en ligne préférée, à une portée de clic, puisque vous lisez cet article sur un “pure player collaboratif”, comme dit le poète Marketing, et que nous participons involontairement, vous et moi à la mort de la presse écrite payante. En tant que vieux Cons, sidérés déconsidérés, nostalgiques et frustrés, rappelons-nous seulement quelques formules célèbres qui marquèrent l’actualité de ces années et entrèrent à leur façon dans l’Histoire : les diamants de Bokassa, Robert Boulin suicidé dans une flaque d’eau, les avions renifleurs, sous Giscard, c’était lui ; le financement occulte de la mairie de Paris, L’HLM de Juppé, les frais de bouche de Chirac, les électeurs fantômes de Tibéri, c’était lui ; Urba, le prêt qui entraîna probablement le suicide de Bérégovoy, c’était encore lui. Et puis, plus près de nous, et un peu seule depuis le second millénaire, l’affaire des emplois fictifs de Pénélope Fillon qui fit tant de bruit lors de la campagne présidentielle.

Une parenthèse enfientée

À l’heure d’aujourd’hui, comme disent les amateurs de pléonasmes qui n’ont plus rien à dire et insistent sur la forme à défaut d’avoir du fond, en ce début des années 2020, où l’ambiance devient un peu rance voire, franchement décliniste, que se passe-t-il pour notre Canard ? À l’heure du dérèglement climatique, de la guerre en Ukraine, des déficits chroniques, des émeutes et des pénuries à venir, le Canard sera-t-il lui aussi balayé par la lame de fond de la modernité toujours plus moderne, du “il faut tout changer pour que rien ne change” ? Entre parenthèses, on aimerait plaisanter et dire : “Ah ! y’a plus de saison ma pauvre dame », et que les calamités présentées ci-avant ne soient que des épiphénomènes en rien comparables aux sept plaies de l’Egypte biblique, mais malheureusement, on est mal barrés, pour des raisons structurelles fondamentales, et notre Canard n’y échappe pas.

Combien cela fait-il d’années que le journal du mercredi, qui continue à paraître avec opiniâtreté et constance, n’a pas sorti d’affaire majeure depuis Pénélope Fillon ? Depuis combien de temps n’a-t-on pas entendu, “dans son édition de demain notre confrère du Canard enchaîné révèle que + conditionnel” ? Les affaires sorties n’ont plus le même écho. Non pas que leur volume diminue, non, quand vous achetez le Canard, il y a toujours une révélation développée à la même troisième page, mais ces nouvelles n’ont plus la même portée, ne semblent plus déranger grand-monde. Ajoutons à cela une érosion continue des ventes due probablement à la fois à cette perte de capacité à faire le buzz. Il ne faut pas se cacher également le vieillissement de ses lecteurs et surtout la mort lente et programmée de la presse écrite et de ses points de vente qui fondent comme banquise polaire. Des 900 000 exemplaires pour la feuille d’impôt de Dassault ou des 800 000 de Bokassa, on est passé à moitié moins quand il s’agit de gros tirages en pleine campagne présidentielle. Les rocambolesques aventures des Fillon au pays des largesses de la République et des amis milliardaires (faux emplois, costards et autres prêts) ont quand même fait monter le tirage à 500 000, mais c’est l’arbre qui cache la forêt, car le journal est déficitaire depuis 2020, faute au Covid arguera-t-on. Encore une fois, toute la presse est touchée et l’enchaîné s’en sort plutôt bien (il tirerait encore à plus de 200 000 en 2021), notamment grâce aux réserves acquises aux temps bénis où il était le trublion papier central.

Et puis dernièrement, il y a eu cette affaire interne, un comble pour le journal dont la fonction est de sortir des affaires. Les seules qu’on lui connaissait était celle à la fin des années 70, où de faux chauffagistes de la DST avaient été surpris à poser des micros dans les locaux pour être au courant à l’avance des sorties de l’hebdomadaire satirique. Aujourd’hui, non seulement plus personne ne juge utile cet espionnage des tuyaux percés du Canard, mais surtout les scandales sont dans les bureaux même. Une sombre histoire de licenciement qui se passe mal. L’un des piliers de la rédaction a révélé dans un livre sur les coulisses du Canard ... L’emploi fictif d’une épouse d’un autre ancien pilier, exactement comme notre Pénélope ! Depuis, ce sont des remous internes à n’en plus finir et des procédures de licenciement jugées irrégulières par les tribunaux. Il n’empêche que c’est signe que quelque chose ne va plus. Le front uni des journalistes contre le pouvoir se lézarde même dans le sein du saint des saints. Vieille garde contre « jeunes » impertinents, les Anciens contre les Modernes. La direction fait comme tout pouvoir, elle musèle, elle excommunie et punit. Quand le navire tangue, l’équipage doute, se querelle, hésite sur le cap. 

On reprochera aussi facilement au Canard de n’avoir pris le virage du numérique que tardivement, en 2020 et encore avec une simple version numérisée de l’édition papier. Le journal veut durer dans sa forme initiale, indépendance oblige, il sait que la numérisation c’est la fuite des contenus, sa banalisation dans un flot de données, l’ouverture obligatoire à la publicité, la dispersion sur les réseaux dans une course à l’échalote pour faire le buzz dont il ne sera pas forcément gagnant. Il veut rester malgré tout bien visible en kiosque, c’est défendable, surtout à l’heure où numérisation rime avec édulcoration. Une perte d’autonomie qui n’augure rien de bon pour les rédactions, on le voit avec tous les grands journaux. Seulement quand les points de vente physiques auront disparu (ce qui ne tardera pas) que se passera-t-il ?

Et puis, enfin, il y a eu l’apparition aussi d’une concurrence féroce, plus même, d’un autre système, mondialisé. D’abord la création du journal d’Edwy Pleynel, Mediapart, lui entièrement en ligne, pure player donc : réactif avec à la fois des journalistes, des contributeurs, des forums, et financé par des abonnés nombreux. Une rigueur journalistique sans l’humour, parfois démodé, qui gênerait le message pour ces lecteurs un peu coincés, déficients d’attention et de recul comme ceux des années 2000. Une place à prendre sur le net, avec d’autres comme Disclose ou Off-investigation.. Les grosses affaires ( Kerviel, Dati, Woerth et Bettencourt ; Sarkozy et Khadafi, Cahuzac, Benalla, etc. ) sortent désormais sur Mediapart, c’est un fait. Et puis, l’internet, dans son ensemble, a fait évoluer la dénonciation, la révélation. La vague des lanceurs d’alerte et autre Wikipapers ont donné une autre dimension à l’exigence de démocratie mondialisée. Des sujets majeurs au niveau international, comme l’espionnage massif et constant auquel se livrent les Etats sur leurs citoyens ou entre eux, le sort aussi cruel qui est réservé à ces lanceurs d’alerte, où là on ne rigole plus, ont recentré la parole vengeresse dans des zones bien plus tragiques ou la gaudriole et la gauloiserie n’ont plus vraiment leur place. Et puis inversement, en allant vers le bas, la parole semble s’être aussi démocratisée sur les Zozos asociaux qui tous dans leur coincoin veulent, à leur manière, dénoncer, sortir des affaires, se faire connaître, faire le buzz. Une cacophonie de tweets d’un autre oiseau (aux temps où il ne tournait pas sous X), bien plus rapide que le Canard qui dilue l’information, s’il y en a. La concurrence, le narcissisme ambiant font que les polémiques et autres buzz s’enchaînent (comme jadis le Canard) et déprécient le fait même de révélation dans un “tous pourris” qui rend notre Canard moins pertinent. Rendez-vous compte ! Un papier à plier et à déplier ! Et qu’il faut lire, avec de longs articles et qui n’est mis à jour qu’une fois par semaine ! Ajoutez à cela une grande partie de la population qui n’est pas, ou plus, en mesure de faire la part des choses, de s’intéresser à la politique, d’en comprendre les enjeux, d’avoir un esprit critique et un regard rétrospectif sur les scandales qui émaillent l’histoire de la République lointaine ou récente. Toute une frange de nos concitoyens pour qui le scandale consiste dans l’image de la culotte de la chanteuse qui sortait de sa limo, ou le clash d’hier entre deux invités d’Hanouna ... Voilà, avec tout ça, vous retrouvez notre Canard en mauvaise posture, bien mazouté.

Le canard instrumentalisé

Encore un tableau bien noir me direz-vous, cher vieux Con déconsidéré, vous portez bien votre titre ! Nous voici en des temps sombres où la liberté de la presse est menacée, les subventions vont aux gros journaux détenus à majorité par des oligarques de toutes contrées et leur journalistes sont aux ordres, ou s’auto-censurent dans un modèle et un milieu professionnel paupérisé (à certains niveaux, surtout celui des soutiers). L’affaiblissement du Canard enchaîné serait donc une mauvaise nouvelle de plus, une perte simplement d’encore un peu plus de nos libertés et de celles de la presse notamment. 

Le Canard enchaîné est ou était, on hésite, un symbole précieux celui de la revanche possible des petits qui marnent face aux grands qui abusent. L’impression écrite et institutionnalisée de la liberté de la presse de la démocratie. Voilà un organe, indépendant, qui faisait son boulot, étant, à sa manière, garant de l’honnêteté et de l‘éthique du quatrième pouvoir. C’était l’assurance pour chacun des citoyens que les puissants ne pouvaient pas tout faire sans que cela ne se sache un jour, que finalement, on vivait en démocratie avec une presse libre, un contrôle citoyen. Et si tout cela n’était qu’une belle fable ? Une belle image sinon mythifiée, tout au moins exagérée ? Un prestige, des faits d’armes non contestables, pour un simple bout de papier, mais auxquels on accorde peut-être un peu trop d’importance, les yeux fermés, pour se rassurer, pour se dire que l’on ne vit pas dans un monde sans foi ni loi, un univers de brutes épaisses et de domination totale. Et si cette image parfaite de la presse indépendante et impertinente était surtout une belle idée, celle qui va avec la gauche progressiste qui veut se rassurer, se dire que l’amendement du système est toujours possible ? Que l’on peut lutter qu’il y a de l’espoir, des héros pour que la démocratie survive ? Comme s’il l’on pouvait convaincre doucement mais sûrement le tigre capitaliste de passer au régime salade/haricots verts.

On ne se prononcera pas sur la réalité effective de ces dernières affirmations, cela nous emmènerait trop loin (déjà que nous avons fait un trop gros bout de chemin et que peu de lecteurs ont eu le courage d’arriver jusqu’ici, dommage, le plus intéressant arrive) mais il faut savoir remettre les choses à sa place, les regarder de loin. Une presse réellement libre a-t-elle déjà existé ? C’est encore à discuter, cela dépend de quelle liberté on parle, soit. Mais dans le cas du Canard enchaîné comment le journal, s’il dérangeait véritablement aurait-il duré aussi longtemps ? Non pas qu’il ait été inutile, son esprit de satire est précieux à tous : se moquer des paroles, des postures, démasquer, faire jaillir une contre-vérité, tout cela est bel et bon et a été indispensable à la construction critique de chacun d’entre nous.

Toutefois il faut se méfier des images d’Epinal, elles servent quelques-uns et pas ceux à qui elles sont destinées : les parents, les éducateurs, les pouvoirs qui vous veulent obéissants. Alors, le Canard un exutoire nécessaire, la catharsis républicaine moderne ? On purge les passions une bonne fois pour toutes et on continue comme avant ? Il y a de ça. Il n’est pas négligeable que malgré lui Le canard ait servi de symbole garant d’une république démocratie. Il aura été la preuve répétée hebdomadairement durant des décennies que nous vivions dans un pays libre où la critique était possible et qu’elle avait une action dans le réel : changement de pratiques, démissions, communiqués qui suivirent certaines des révélations les confirmaient. Toutefois peut-on affirmer que grâce à lui la vie politique est meilleure ? Qu’il y a moins de scandales, d’abus de pouvoir, de malversations, de collusions et autres trafics, France-Afrique, France-à-fric ? Pas le moins du monde, le journal comme son nom l’indique, a une portée limitée dans le temps, mais aussi dans l’espace, il a fait tomber des ministères, éclaboussé de grands comptes publics et privés, mais il n’a rien changé fondamentalement au système, il s’est toujours cantonné aux corruptions à l’intérieur de la République, à la mise en lumière des petits tripatouillages des uns pour que d’autres leur succèdent. Le changement du monde n’est pas son affaire et c’est normal. 

Ajoutons qu’en plus de ce rôle un peu trop exagéré de héraut de la liberté, notre volatile a plus que certainement été instrumentalisé. Les clans qui se partagent le véritable pouvoir en France, ceux qui à l’intérieur de l’oligarchie se tirent la bourre pour passer avant l’autre, mettre ma main sur des marchés, s’enrichir, toutes ces équipes politiques concurrentes autour des milliardaires qui font la pluie et le beau temps, des grosses entreprises qui influencent, noyautent, réseautent, font du lobbying sans complexe, tous ces clans, toutes ces mafias d’Etat, en somme, se sont un jour ou l’autre, à l’époque, servis du Canard. On lui faisait passer indirectement des preuves, des documents compromettants, les journalistes étant protégés par le secret des sources, et en échange le scandale éclatait. Telle équipe frappait telle autre à la veille d’élections ou à la suite d’événements. Chirac contre Chaban, Bouygues contre Niel, La Lyonnaise contre la Générale, Hollande/Macron contre Fillon. S’il avait une telle audience, un tel retentissement, c’est que les affaires étaient d’importance, cela augmentait le prestige du Canard et son tirage. Cercle vicieux, vertueux. On lui confiait de plus en plus d’affaires de plus en plus retentissantes sachant le poids qu’il avait dans l’opinion. Le Canard était devenu un terrain de jeu des lanceurs de missiles et autres scuds, pour dézinguer l’adversaire souvent au sein d’une même famille politique. Cela était particulièrement visible à l’époque chiraquienne où la succession entre Sarkozy et Balladur donna lieu à de maintes affaires relayées par l’hebdomadaire satirique du mercredi.

Loin de nous de cracher sur ce que fut et est encore le Canard, son humour, la réjouissance qu’il continue d’apporter à sa lecture, la partie caricature aussi, où collaborèrent de grands dessinateurs comme Cabu à l’époque où il était vraiment subversif, Pétillon et tant d’autres. Il faut simplement peut-être remettre les choses à leur place et se dire que dans la mare où nous vivons la place qu’il occupait n’était peut-être pas si précieuse que cela. Le monde est toujours aussi injuste, il court toujours à sa perte, la presse est de moins en moins libre, phagocytée de surcroît par des paroles douteuses, peu fiables (comme la mienne). Si le Canard a eu un rôle c’est peut-être d’apprendre aux politiques à mieux se cacher, à dissimuler encore plus les financements occultes, leurs prébendes, leurs comptes secrets, avec des techniques là aussi numérisées et internationales qui volent bien au-dessus de notre pauvre canard et font que plus grand monde ne se donne plus la peine de lui refiler en sous-main des infos importantes. Les enjeux sont différents, l’époque aussi, les petites filouteries d’Etat ne font plus le poids face à la société de contrôle qui s’annonce, au renforcement des pouvoirs, dictatures molles et autres autoritarismes assumés. Les pattes fichées dans la fange du mercantilisme généralisé, de la surconsommation numérisée où la perte de leur liberté, pour des individus volontairement asservis à leurs téléphones et bientôt remplacés par l’IA, n’est plus une préoccupation, notre canard, relégué, n’est plus tellement audible. Espérons qu’il nous surprendra et parviendra grâce à ce qui lui reste d’unique - l’humour, l’ironie, le sarcasme -, à prendre de la hauteur, et à s’envoler loin de ce marécage.

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