La recherche du bonheur est-elle contraire la raison ?

par Robin Guilloux
mardi 27 juin 2023

Emmanuel Kant

Il convient de distinguer entre le bonheur, état de satisfaction complète et de plénitude, le plaisir : bien-être agréable, fragmentaire, essentiellement d'ordre sensible et la joie, "passage d'une perfection moindre à une perfection plus grande" selon Spinoza. La joie est éphémère, alors que le bonheur est durable ou encore la béatitude, bonheur éternel et parfait. 

Le bonheur est un accord entre les aspirations humaines et l'ordre des choses.

L'eudémonisme est une doctrine morale affirmant que le bien suprême et le but de l'action morale est le bonheur.

La raison est la faculté humaine de connaître et de juger, de distinguer le vrai du faux et de régler sa conduite.

La recherche du bonheur est-elle contraire à la raison ?

Si l'on recherche le bonheur, c'est qu'on ne le possède pas. La recherche du bonheur, état de satisfaction complète et de plénitude, accord entre les aspirations humaines et l'ordre des choses, est-elle compatible avec la faculté humaine de connaître et de juger, de distinguer le vrai du faux et de régler sa conduite ?

Nous montrerons dans une première partie que pour les philosophes de l'antiquité, il est raisonnable de chercher le bonheur, puis que le bonheur, notamment pour Emmanuel Kant, n'est pas un concept de la raison, mais un idéal de l'imagination et nous nous demanderons enfin dans quelle mesure il est raisonnable de rechercher le bonheur.

I. Pour les philosophes de l'antiquité, il est raisonnable de chercher le bonheur :

Pour l'eudémonisme antique, le bien suprême et le but de l'action morale est le bonheur.

Pour Aristote, Le bonheur consiste dans la vie contemplative : la pensée, la philosophie. Seul le vieillard, à la fin de sa vie qui a mené une existence authentiquement contemplative peut être dit "heureux". Un instant de bonheur n'est pas le bonheur dit Aristote dans l'Ethique à Nicomaque ; "une hirondelle ne fait pas le printemps." 

Selon Epicure, le bonheur consiste dans la paix de l'âme que rien ne vient troubler (ataraxie). Les Epicuriens distinguent entre trois sortes de désirs : les désirs qui ne sont ni naturels, ni nécessaires comme la recherche des honneurs, les désirs naturels mais non nécessaires comme le fait de boire du vin, les désirs naturels et nécessaires comme boire de l'eau quand on a soif et de manger à sa faim.

Pour les Épicuriens, il existe trois sortes d'êtres vivants en dehors des végétaux : les animaux, les hommes et les dieux. Les animaux éprouvent des besoins, du plaisir et de la crainte, mais ils ne savent rien du bonheur. Les dieux jouissent d'un bonheur parfait car il n'ont besoin de rien, ils vivent dans l'ataraxie, l'absence de troubles.

Les hommes participent à la fois de la condition animale et de la condition divine : ils ont des besoins, éprouvent du plaisir et de la crainte, mais ils aspirent à un état de satisfaction totale et durable qu'ils appellent le bonheur.

Les désirs qui ne sont ni naturels, ni nécessaires doivent être proscrits. Les désirs naturels mais non nécessaires sont tolérés, dans une certaine mesure. Seuls les désirs naturels et nécessaires sont vraiment acceptables et conduisent au bonheur.

Selon les stoïciens, le bonheur consiste à ne pas nous soucier de "ce qui ne dépend pas de nous" et à rester maîtres de ce qui dépend de nous : nos jugements.

Descartes, dans Le Discours de la Méthode, exprime ainsi tout l'esprit du stoïcisme : "Je tâchais à me vaincre, plutôt que la fortune et à changer mes désirs que l'ordre du monde".

II. Le bonheur n'est pas un concept de la raison, mais un idéal de l'imagination.

Pour Kant, le bonheur est une notion subjective et indéfinissable. Chacun se fait une idée de ce qu'est le bonheur et personne ne peut définir exactement en quoi il consiste.

Il en va du bonheur dans les Fondements de la métaphysique des mœurs comme du beau dans la Critique du Jugement : tout le monde s'accorde à trouver que quelque chose ou quelqu'un est beau ou belle, mais personne ne peut expliquer pourquoi : "Le beau est ce qui plaît universellement sans concept". Selon Blaise Pascal, Tous les hommes recherchent le bonheur, mais personne ne peut dire ni ce qu'il est ni comment on peut l'obtenir.

Selon Kant, le bonheur est un concept indéterminé". "Indéterminé" est le contraire de "déterminé". Un concept déterminé est un concept qui correspond à un phénomène précis que Kant appelle une "intuition". Pour qu'il y ait connaissance vraie, il faut la réunion dans l'entendement d'un concept et d'une intuition : "les intuitions sans concepts sont vides, les concepts sans intuitions sont aveugles". Par exemple le concept de chien dans l'entendement, mais le concept de chien n'aboie pas, et quelque chose dans la réalité qui correspond à ce concept et qui aboie.

Dans la Critique de la Raison pure, Kant distingue entre l'entendement, la raison et l'imagination. Le concept de "chien" est un concept de l'entendement dans la mesure où il peut s'appliquer à une intuition sensible, à un phénomène. Il en est autrement du concept de "Dieu", d'âme, d'immortalité ou de liberté qui sont des concepts de la raison pure ou encore du concept de centaure, de chimère ou de chien à trois têtes comme Cerbère, le gardien des Enfers, qui sont des concepts de l'imagination.

Le bonheur n'est pas un concept de l'entendement : un chien, un cheval, un homme..., ni un concept de la raison pure : Dieu, la liberté, l'âme..., ni un concept de la raison pratique : l'honnêteté, le courage, mais un idéal de l'imagination : on ne peut pas définir précisément le bonheur, ni comment y parvenir mais on aspire à être heureux.

Kant montre que le concept de "bonheur" enveloppe un paradoxe : "tous les éléments qui font partie du concept du bonheur sont dans leur ensemble empiriques : la richesse, la santé, une longue vie, la connaissance..., c'est-à-dire qu'ils doivent être empruntés à l'expérience, et forment cependant un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future est nécessaire.

"Les éléments qui font partie du bonheur sont dans leur ensemble empiriques, c'est-à-dire qu'ils doivent être empruntés à l'expérience". Or nous avons l'expérience du passé et du présent, mais nous ne pouvons absolument pas préjuger de l'avenir.

Selon Aristote, dans l'Ethique à Nicomaque, pas plus qu'une hirondelle ne fait le printemps, un moment de bonheur ne fait le bonheur. Si l'on considère le bonheur comme un état intense, parfait et durable, à la différence du plaisir et de la joie, rien ni personne ne peut me garantir que cet état durera toujours. 

Par ailleurs, si le bonheur était un concept de la raison, je saurais toujours ce qu'il convient de faire pour être heureux. "Or il est impossible qu'un être fini, si perspicace et en même temps si puissant qu'on le suppose, se fasse un concept déterminé de ce qu'il veut véritablement".

Contrairement aux Anciens, Kant ne tient pas pour plausible l'association en ce monde du bonheur et de la vertu. Nous ne devons pas, selon Kant, faire le bien dans l'espoir d'obtenir une récompense dans ce monde ou dans l'autre, mais uniquement par devoir et par respect pour la loi morale.

Nous ne pouvons que constater que la vertu est rarement récompensée dans le monde présent. Nous pouvons seulement espérer qu'elle le sera dans le monde futur, puisque les réalités transcendantales de la raison pure : les noumènes : Dieu, la liberté, l'âme, l'immortalité, la béatitude... ne relèvent pas du savoir, mais de la foi.

Imaginons que des journalistes organisent un "micro-trottoir" sur le thème du bonheur en demandant à des passants pris au hasard quelle idée ils se font du bonheur.

Le premier - ou la première - répondra peut-être que le bonheur consiste à être à l'abri du besoin, le second à être en bonne santé, le troisième à savoir beaucoup de choses et le dernier à jouir d'une longue vie. Kant va s'attacher, comme Socrate, à critiquer ces définitions du bonheur qui, selon lui, relèvent davantage de l'opinion (doxa) que d'un savoir véritable (épistémè).

Selon Kant, ni la richesse, ni la santé, ni une longue vie, ni la connaissance ne suffisent à définir le bonheur car la richesse engendre l'inquiétude, une longue vie peut être une vie de souffrance, la bonne santé peut nous conduire à commettre des excès et la connaissance engendre une lucidité qui peut nous empêcher d'être heureux. "Il nous est donc impossible de déterminer avec une entière certitude d'après quelque principe ce qui nous rendrait véritablement heureux".

"On ne peut donc pas agir, pour être heureux, d'après des principes déterminés, mais seulement d'après des conseils empiriques". Kant distingue entre "principes" (praecepta) et "conseils" (consilia).

Les principes relèvent de la "raison pratique", ce sont des impératifs catégoriques, ils sont inconditionnels, objectifs et universels, alors que les conseils sont des impératifs hypothétiques ; ils sont soumis à une condition, subjectifs et individuels. 

Les hebdomadaires sont remplis de ce que Kant appelle des "conseils" arrêter de fumer, faire du sport, manger trois fruits par jour, etc.

Du temps de Kant des "conseils empiriques" pour être heureux existaient déjà : par exemple suivre un régime sévère, être économe, être poli, réservé, etc. 

Cependant, ces conseils empiriques, selon Kant, ne peuvent pas représenter des actions de manière objective comme pratiquement nécessaires, mais de façon subjective et contingente. 

Le problème qui consiste à déterminer d'une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d'un être raisonnable, c'est-à-dire d'un être humain est donc, selon Kant, un problème tout à fait insoluble.

III. Dans quelle mesure est-il raisonnable de chercher le bonheur ?

La position de Kant correspond à une rupture dans l'histoire de la morale. Contrairement à ce que pensaient les philosophes de l'antiquité, il est impossible de définir avec précision, autrement que négativement, en quoi consiste le bonheur et d'autre part, on ne peut pas savoir de façon certaine comment y parvenir. Dans ces conditions, on ne voit pas comment le bonheur pourrait être à la source d'une règle de vie objective et universelle.

La pensée du XIXème et du XXème siècle est bien souvent pessimiste. Schopenhauer souligne que la résurgence incessantes des désirs engendre la souffrance : "la vie oscille comme un pendule entre la souffrance et l'ennui."

Freud, au XXème siècle montre dans Malaise dans la civilisation le caractère problématique du bonheur, constamment menacé par le destin, les forces naturelles et la répression exercée par la culture.

Le chrétien considère le monde temporel comme un lieu d'épreuves. Pour Hegel, la conscience du chrétien, déchirée entre son moi empirique et son moi transcendantal, est une conscience malheureuse, bien que J.K. Chesterton ait souligné la tristesse bien plus grande de la sagesse antique, placée sous le signe de la "brièveté de la vie" et de l'apprentissage de la mort.

Nietzsche reprochait aux chrétiens de "ne pas avoir l'air ressuscités" ; le mot "Evangile" veut dire "Bonne Nouvelle" et le message central du christianisme est un message joyeux : la divinisation de l'homme et la résurrection de la chair.

Selon Thomas d'Aquin, il est donc raisonnable, conforme à la raison, de chercher le bonheur, état de satisfaction complète et de plénitude, accord entre les aspirations humaines et l'ordre des choses à condition de ne pas le confondre avec le simple plaisir et de ne pas chercher le bonheur dans les choses finies de "ce monde qui passe".

Si l'on définit le bonheur comme un tout absolu, c'est-à-dire comme l'accord entre mes désirs et l'ordre du monde, il faudrait que le monde soit parfait pour que je puisse être heureux. Les conditions du bonheur ne pourront donc jamais être réunies. Comment puis-je être pleinement heureux si tout le monde ne l'est pas ? 

Il n'est donc pas raisonnable de vouloir connaître un bonheur complet et durable car, comme l'a montré Kant, les conditions d'un tel bonheur ne seront jamais réunies.

On peut, cependant, éprouver de la joie, ce passage, pour Spinoza, d'une perfection moindre à une perfection plus grande. L'esprit est dans la joie quand il considère sa puissance d'agir. La joie accompagne le passage d'une perfection moindre à une perfection plus grande, le ressentiment, la haine, les "passions tristes", le passage à une perfection moindre. Le joie est un affect fondamental, dérivé du désir et opposé à la tristesse ; elle consiste dans la conscience d'un accroissement de la puissance d'exister. Lorsque nous éprouvons de la joie, nous sentons que notre puissance augmente et que nous sommes confortés dans notre être.

Comme la définit Albert Camus dans Noces à Tipasa, La joie est cette "plénitude éphémère" qui naît de l'accord vrai entre un homme et l'existence qu'il mène.

 


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