Des écrans neurotoxiques ? Pas seulement !

par lephénix
samedi 30 mars 2024

 

 Comment protéger les enfants, « gangrenés par la grande addiction du XXIe siècle » aux écrans, contre leurs effets pervers et neurotoxiques ? Professionnels et experts de terrain sont unanimes - ou presque : il est urgent de s’affranchir de l’envoûtement exercé par l’omnipotente économie du numérique qui mène les sociétés sursaturées de technologies audiovisuelles vers une déshumanisation systémique.

 

Les effets délétères de la surexposition des enfants aux écrans commence à « faire débat », au-delà du cercle de certains parents et spécialistes jusqu’alors catalogués comme « alarmistes digitaux ». La place envahissante qu’occupent smartphones, tablettes et autres gadgets de destruction massive de l’environnement comme des capacités humaines dans notre quotidien sursaturé d’imageries et d’injonctions digitales a provoqué un renversement anthropologique majeur.

Ce renversement commence à interpeller jusqu’aux défenseurs des libertés publiques et aux professionnels des médias : « comment sortir les tout-petits de ce laminage technologique ? » interroge Michel Brillié, ancien directeur des programmes d’Europe 1, dans sa préface à l’ouvrage de Sabine Duflo, réédité en édition de poche. Psychologue clinicienne et thérapeute familiale, cette dernière a pris acte de la si peu résistible extension du marché numérique dès le berceau et créé le collectif CoSE (Collectif surexposition écrans) : « Nous sommes, sans le savoir, entrés en lutte contre un système : celui de l’information audiovisuelle de masse, aux ramifications tentaculaires, aux liens très étroits avec le pouvoir. Un système qui connaît parfaitement les méfaits de ses productions sur le cerveau des jeunes et des moins jeunes et qui a installé depuis longtemps des garde-fous, des gatekeepers chargés de défendre ses intérêts. »

Car « tout se passe comme si dans nos sociétés libérales où le capitalisme est roi, les enfants et les adolescents étaient essentiellement considérés comme des parts de marché et non des sujets de droit  ». Ainsi, une bataille inégale est engagée entre les «  très-puissants acteurs de l’industrie du numérique et les professionnels de terrain : médecins, addictologues, psychologues, psychiatres ».

 

Le grand effacement

 

James Williams, ex-stratège de Google, déclarait que l’industrie de la tech est «  la plus importante, la plus standardisée et la plus centralisée des formes de contrôle de l’attention de l’histoire de l’humanité ».

Sabine Duflo constate chez les très jeunes enfants de grandes difficultés attentionnelles, jointe à une grande agitation motrice, justifiant le diagnostic de TDAH (trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité). La triste corrélation avec l’addiction aux écrans s’impose d’elle-même, sans oublier les effets de la lumière bleue qui pertrube la sécrétion de mélatonine, l’hormone naturelle du sommeil. La dite addiction « ronge les développements les plus intimes du langage et de la pensée  » et génère une « hypotrophie de la matière grise au niveau de l’hippocampe », selon les neurologues.

Sa conclusion, fondée sur une « observation simple et répétée », est sans appel : « Les écrans trop tôt, en trop grande quantité et sans attention portés aux contenus sont neurotoxiques ». L’antidote semble aller de soi : « quand on supprime les écrans, les symptômes de l’enfant diminuent ou partent et ne reviennent pas  ».

L’addiction aux gadgets électroniques "suceurs de cerveaux" (Desmurget) débite l’usager en infimes fragments d’attention, le divise contre lui-même et le fait partir à la dérive au gré des contenus « en ligne ». Qui, en vérité, aimerait se retrouver débité ainsi, à la merci d’obscures forces de dispersion et de prédation – et détourné de soi comme de son entourage ?

Car il s’agit bien d’un effacement de la famille, des proches et de l’école « au profit d’une éducation par les écrans » : l’enseignement numérique «  rend impossible le développement de deux compétences humaines essentielles : l’attachement des êtres humains les uns aux autres, mais aussi l’attention, socle de tout apprentissage  ».

Voilà plus d’une décennie, le journaliste Guillaume Erner prévenait dans le Huffington Post : « Livrez vos enfants aux écrans, les fabricants d’écrans continueront de livrer leurs enfants aux livres »...

En 1889, l'année de l'Exposition universelle (et aussi de la Tour Eiffel, du centenaire de la "Révolution"...), l'industriel Lazare Weiller (1858-1928) publie dans la revue Génie civil une étude sur la transmission de la "vision à distance par l'électricité" et conçoit le prncipe du téléviseur - qu'il appelle alors le "phrosphore" - le nom de la chose même qui allait provoquer une vertigineuse rupture anthropologique, menant trois générations plus tard vers une (dés)humanité assise (mais sans assise depuis le désancrage numérique...) et avachie jusqu'à son effacement consenti ...Lazare Weiller était le fondateur des Tréfileries et Laminoirs du Havre qui fabriquaient les premiers câbles sous-marins transatlantiques - il avait également contribué à introduire la téléphonie en France devenue la connectivité universelle, c'est-à-dire précisément ce qui empêche les neurones de se structurer, s'organiser et se câbler......

Au regard de ce que l’on sait sur les impacts tant écologiques que psychologiques et sociaux de ces gadgets, la priorité des priorités ne serait-elle pas de reconsidérer cette orgie d’écrans « recréatifs » décrétés « indispensables » au "vivre ensemble" voire érigés en "ultime graal éducatif" et de remédier à cette anesthésie des masses laminées par cette machinerie et rendues étrangères à leur propre devenir ?

C’est bien l’idée de plus en plus confuse de « civilisation » qui est sur le point de se dissoudre dans une flaque d'abstraction tramée de "serveurs",et de "systèmes intelligents" - une grosse flaque d’irréalité marchande et d’hallucination collective où l'invivable a d'ores et déjà silicolonisé la vie présumée "intelligente"...

Sabine Duflo, Il ne décroche pas des écrans ! – comment protéger nos enfants et nos adolescents, éditions l’échappée, 330 pages, 14 euros


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