Un type ordinaire

par Jacques-Robert SIMON
vendredi 19 avril 2024

 

Malgré tous les stratagèmes utilisés pour le dissimuler, la valeur d'une société tient dans la qualité de ses individus, peu ou pas du tout dans celle de ses élites. André est un exemple parmi beaucoup d'autres de ceux qui font vraiment le monde.

 Il ne savait pas vraiment écrire et difficilement lire. Il avait arrêté les cours dès qu'il lui fût possible de travailler. Dans un petit atelier il apprit le métier de tourneur en passant années après années d'apprenti à P1, P2, P3... Il devint même chef d'équipe grâce à une maîtrise reconnue de sa machine-outil, un tour, qu'on avait mis à sa disposition. Il travaillait au dixième ou au centième ? ... je ne sais pas, mais ses compagnons étaient admiratifs.

 Sa carrière professionnelle fut interrompue par son envoi en Algérie pour une mission civilisatrice lui avait-on dit, sans qu'il comprenne vraiment en quoi consistait la civilisation qu’il devait défendre. On parlait surtout de maintien de l'ordre, de rebelles, de tueries, de terrorisme. Le fellaga était l'ennemi à combattre. Plus de deux ans de sa vie consacrés à obéir à n'importe qui pour n'importe quoi, le tout décidé par une élite qui changera d'avis peu de temps après. Heureusement pour celle-ci, il y avait mille façons de ne pas connaître le sort des conscrits ordinaires si on avait des relations. Le Monde était de fait divisé en deux camps distincts, ceux qui avaient des relations et ceux qui n'en avaient pas. Indistinctement, le Maire, l'officier de police, le notaire, le député, le docteur, le banquier et quelques autres, faisaient partie de ceux qui avaient des contacts avec quelque puissance non définie mais qui avait la capacité d'influencer le quotidien par une faveur ou un privilège. Ils n'étaient pas vraiment craints mais chacun se méfiait quand même un tant soit peu… c'est ce qu'André disait. Dans son Monde a lui on se contentait de se rebeller contre des forces obscures sans vraiment d'espoir de gagner puisque on ne savait pas vraiment ce qu'on recherchait. Les communistes eux le savaient mais même dans cette banlieue ouvrière parsemée d'anarchistes espagnols leur message n'atteignait pas la majorité des gens.

 André avait été blouson noir comme la majorité des adolescents du cru. Un petit bistrot leur servait de base de regroupement pour s'échauffer l'esprit contre la bande de Nanterre ou de Suresnes. Personne ne connaissait vraiment les causes des rixes qui s'en suivaient, il s'agissait bien davantage de montrer sa « virilitude » naissante que d'en découdre réellement, d'ailleurs aucun dégât sérieux n'est advenu suite aux multiples affrontements.

 André accueillit dans son atelier un tout jeune adolescent qui savait déjà qu'il serait incapable d'exercer avec talent aucun métier manuel. Car le don qui permet de transformer n'importe quoi en quelque chose d'autre plus utile ou plus beau n'est pas donné à tout le monde, même si cette forme d'intelligence, judicieusement appelée intelligence de la main, est méprisée dans les instances scolaires. Tout au contraire, celui qui ne goûte guère les équations, les vers, l'histoire des dynasties, est relégué dans le technique considéré comme regroupant ceux qui ne seront bon à rien. Les discours verbeux dans les médias, les think tanks ou les coulisses d'un ministère en imposent bien davantage. Faire est une préoccupation subalterne par rapport à faire-faire, le verbe sert à dominer, à se faire une place. André demanda à ce tout jeune adolescent d'utiliser la mobylette de l'atelier pour livrer une pièce récemment faite. Ce jeune ne savait pas monter un engin motorisé, il se perdait dans les rues, il n'avait que sa bonne volonté à offrir. Il mit une bonne partie de la journée à effectuer le travail demandé mais André ne fit aucune remarque.

 André était marié, il s’était installé au premier étage gauche d’une petite maison vieillotte et en partie délabrée. A l’étage un palier de quelques mètres séparait les deux voisins. Il n’y avait pas de douche, la cuisine tenait lieu de salle de bain une fois qu’on avait débarrassé tous les ustensiles permettant de préparer les repas. Une autre pièce modestement grande complétait l’appartement. Il n’eut jamais d’enfants, il n’eut donc pas à se préoccuper de trouver un endroit pour les faire dormir. Les sanitaires étaient en commun avec le voisin. André décida de construire un endroit pour se doucher, il ne restait que l’espace du palier pour ce faire. Il bâtit (seul) un mur, il amena les conduites pour avoir de l’eau, il greffa une petite chaudière, il déplaça la porte d’entrée, il installa l’électricité : l’appartement s’agrandit de nouvelles commodités. Plusieurs dizaines d’années plus tard, son installation existait encore et quelques nouveaux locataires purent en profiter.

 Personne à l’époque n’aurait pensé à demander l’autorisation du propriétaire pour entreprendre les travaux, personne ne se serait retourné vers la mairie pour obtenir une quelconque subvention, personne ne se demandait s’il agissait dans le droit fil de la laïcité… mais presque tout le monde avait conscience qu’il est plus facile de faire faire aux autres ce que l’on est incapable de faire soi-même.

 Chacun pensait qu’un au-delà insaisissable arriverait un jour durant lequel la rapacité ne serait plus le fil conducteur de la vie mais le talent.


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