Bernard Werber : « Dans cinquante ans il n’y aura plus de livres »
par Bernard Werber
vendredi 25 juillet 2008
Note de la rédaction : Cet été, suivez toutes les semaines la série fiction "complots estivaux". Chaque vendredi nous présentons un romancier qui a participé au recueil de nouvelles : Complots capitaux autour d'une interview vidéo décalée et d'un extrait de sa fiction.
Cette semaine, Bernard Werber s'est prêté au jeu de cette interview :
Bernard Werber explore le temps et nous ramène un document extraordinaire. Le célèbre auteur de la Trilogie des Fourmis et du Cycle des Thanatonautes décrit dans sa nouvelle l’incroyable complot fomenté contre les livres par une petite caste médiatique.
Comment ne pas remarquer que dans les pages culturelles des journaux et des magazines, la littérature d'imagination (science-fiction, fantastique, roman policier, aventure...) est "oubliée", au profit d'ouvrages "sérieux" et pour tout dire ennuyeux... Avez-vous remarqué combien sont maltraitées et reléguées aux oubliettes les émissions littéraires à la télévision. Rien, d'après Bernard Werber, n'arrêtera ce complot qui devrait aboutir à la mort des livres...
La fiction dépasse-t-elle la réalité ou serait-ce l'inverse ? Cette nouvelle introduit en filigrane une longue réflexion sur l'avenir des livres...
Interview vidéo, par Olivier Bailly
Extrait de Le Crépuscule des libraires, par Bernard Werber :
Les étagères de la bibliothèque étaient vides, recouvertes d’une fine poussière collante. Des ornements en bois sculptés à l’ancienne donnaient au meuble une allure de monument déserté. Une odeur de sciure et de cire se dégageait des colonnes ouvragées qui, à bien y regarder, représentaient des lierres en relief. Le grand-père Gilles avait toujours interdit à qui que ce soit d’y déposer quoi que ce soit. Il était encore plus mal vu d’y toucher.
— Jadis, confia le vieil homme, sur ces étagères, il y avait des... livres.
— Des quoi ?
— Des LI-VRES.
Et il épela lentement le mot ancien.
— L-I-V-R-E-S
Il y eut un long silence.
— C’est quoi, des « li-vres » ? demanda la petite fille, curieuse. Cela a un rapport avec le mot « lit » ou avec le mot « ivre » ? Le grand-père fit un signe de dénégation.
— Hum, c’étaient, comment dire, des sortes de fines tranches de papier recouvertes de petits dessins qui racontaient une histoire. Les gens « lisaient », c’est-à-dire qu’ils regardaient les amoncellements de petits dessins et de là, ils se fabriquaient des images dans leur têtes, et ils entendaient des musiques ; et ils entendaient les personnages parler.
— Comme dans les films ? demanda le garçon complètement ébahi.
Le grand-père Gilles sourit et hocha la tête.
— Oui, comme dans les films, si ce n’est que chacun s’inventait son film personnel avec ses couleurs, ses lumières, ses visages, ses voix, ses musiques, à sa convenance. Et chacun lisait à sa vitesse. Les gens se faisaient le montage cinéma dans leur tête. Et cela les rendait intelligents et cela les faisait rêver.
La petite fille se prénommait Solange. Elle était âgée de neuf ans. Elle avait des nattes blondes et des yeux noirs particulièrement perçants. Des petites taches de rousseur s’étalaient sur ses joues. Elle élargit ses prunelles et essaya d’imaginer ce que pouvait être un « livre ».
Le petit garçon, Michel, lui, avait déjà douze ans. Il était lui aussi très intrigué par cet objet étrange que venait d’évoquer pour la première fois leur grand-père. « Un livre »...
— Toutes ces étagères avaient de ces trucs magiques qui font des films dans la tête ?
— Bien sûr. Moi-même, j’en avais une grande collection. Au début, des milliers. Puis des centaines. Puis des dizaines. Vers la fin, j’en avais peu. Mais j’ai dû être l’un des derniers à en posséder. Pas plus tard qu’il y a cinq ans, j’en avais encore un d’intact.
La petite fille s’approcha.
— Avec les mondes fantastiques à l’intérieur ?
Le grand-père souriait et alla vers la fenêtre pour regarder l’horizon.
— Oui, il y avait dans mes livres des mondes bien plus beaux que tous ceux que vous voyez dans les films.
Gilles avait maintenant cent vingt-quatre ans et il portait bien son âge avancé. Grâce aux récents progrès de la médecine, il avait su garder son allant et les différentes greffes de coeur, de foie, et d’estomac lui avaient permis de vivre au-delà de sa centième année dans un confort acceptable.
Complots capitaux © Néo/Le Cherche Midi
Crédits photos : scd.ups-tlse et ian Oz