Jérôme Kerviel, l’homme qui valait cinq milliards

par Delattre et Lévy
samedi 21 juin 2008

Exclusivité Agoravox.
Emmanuel Lévy et Mélanie Delattre nous aident à décrypter l’un des plus grands scandales financiers du 21ème siècle !
« L’Homme qui valait cinq milliards. Quand le capitalisme financier devient fou » (éditions First) est sorti hier, jeudi 19 juin. Nous avons rencontré Emmanuel Lévy juste avant sa parution. Il s’agissait de sa première interview concernant ce livre que nous vous présentons dans le cadre des
Rendez-vous de l’Agora. Un de plus sur l’affaire Kerviel ? Peut-être, mais c’est le seul où le principal protagoniste de cette affaire, Jérôme Kerviel lui-même, donne son témoignage aux auteurs...

Les auteurs seront en ligne pour répondre à vos questions.


« J’ai le devoir de vous informer que la direction de la Société générale a découvert une fraude interne d’une ampleur considérable, commise par un collaborateur de sa division de banque de financement et d’investissement. Ce dernier a été immédiatement mis à pied. Une plainte sera déposée à son encontre ». Le jeudi 24 janvier, Daniel Bouton, dirigeant de la Société générale sort d’un mutisme de quatre jours pour annoncer à ses clients et actionnaires que la banque qu’il dirige est victime d’une fraude d’un montant de 5 milliards d’euros environ. Le coupable : Jérôme Kerviel.

Vidéo d’Emmanuel Lévy, interviewé par Olivier Bailly

 


Une fraude ? Rien n’est moins sûr… Mais c’est ainsi que commence, pour le public, l’affaire Kerviel, du nom du jeune trader qui a réussi à déjouer la surveillance de sa hiérarchie et a ainsi gagné ses galons de meilleur « rogue trader » (trader pourri) de la place financière, loin devant Nick Leeson ou John Meriwether. En quelques jours, de trader fou, Jérôme Kerviel est devenu un héros, au moins sur le web...

L’affaire Kerviel a déjà fait couler beaucoup d’encre, tant dans la presse qu’en librairie, et même sur Agoravox. Deux livres ont déjà été consacrés au « casse du siècle ». Les journalistes Mélanie Delattre et Emmanuel Lévy en publient un troisième (Airy Routier, du Nouvel Obs, l’homme du SMS « si tu reviens… », en préparerait même un de son côté…).

L’Homme qui valait cinq milliards, le livre de Delattre et Lévy, ne se contente pas de réagir à chaud en compilant des coupures de presse, c’est une enquête exclusive pour laquelle ils ont rencontré les premiers rôles de cette affaire.

Pour comprendre comment opérait Jérôme Kerviel, il suffit de lire « Comment perdre 5 milliards d’euros en 15 jours ? Les marchés dérivés  », l’excellent article que lui a consacré Gebroulaz sur Agoravox. Il est en revanche moins facile de comprendre comment le jeune trader incriminé, au profil aussi basique, a pu arriver aussi haut dans la hiérarchie. Son employeur, Daniel Bouton, lui reconnaît un talent extraordinaire de dissimulation. Ce qui ne suffit pas pour être embauché à la SocGén…

Libéré en mars, après avoir passé plus d’un mois en prison, Jérôme Kerviel a retrouvé un travail en avril. Une plainte est en cours contre lui. Mais que lui reproche-t-on au juste ? Pour le public, c’est un Robin des bois, l’homme qui a défié la finance honnie, celle qui gouverne le monde et spécule sur la misère des pauvres gens.

Alors, à qui profite le crime ?

Extraits de L’Homme qui valait cinq milliards. Quand le capitalisme financier devient fou, par Mélanie Delattre et Emmanuel Lévy
«  Le 26 novembre, une lettre de la société de Bourse Eurex arrive sur le bureau du responsable de la compliance, la déontologie de la Générale. Malgré ses nerfs d’acier, JK n’en mène pas large. Si la banque mène l’enquête, elle découvrira qu’il a explosé ses limites.

Adieu promotion, job en or et reconnaissance de ses pairs : il redeviendra "Mister nobody". Kerviel, qui ne peut envisager une telle déchéance, choisit l’attaque. Il s’appuie sur la rédaction imprécise de la lettre, qui peut laisser penser que les Allemands s’interrogent sur la stratégie menée par le trader SS181, pour balayer d’un revers de costard les demandes d’Eurex.

Cet art du dénigrement, il en a été la victime suffisamment longtemps au middle-office pour le maîtriser à présent. La réponse de la SG à Eurex sera tout aussi laconique. JK peut souffler. A-t-il retenu la leçon ? En tout cas, durant tout le mois de décembre, il se contente de "petits paris". Des allers-retours sur la journée, peu risqués, sur des faibles volumes… juste histoire de ne pas perdre la main.

L’année à venir s’annonce radieuse. Il rêve de sa future promotion. Prop’ trader, enfin. Plus besoin de se cacher pour effectuer des paris directionnels : jouer sera désormais son métier ! Ça tombe bien, JK a déjà son prochain coup en tête. La crise des subprimes est derrière nous, les marchés vont se reprendre, c’est certain…

Incapable d’attendre, l’incorrigible trader se lance dès son retour des Fêtes dans un nouveau pari. En moins de treize jours ouvrés, il monte une énorme position, la plus grosse qu’il ait jamais prise. Il engage 50 milliards d’euros, presque la valeur de la Générale. Dommage, il se fait prendre et la banque, obéissant aux usages en vigueur sur les marchés, liquide ses positions sans attendre.

Elle doit constater une perte de 6,3 milliards d’euros. Maigre consolation, avec les 1,4 gagnés en 2007, le trou "se limite" à 4,9 milliards d’euros. »

2e extrait
« Mais, c’est réellement dans les années 80, à la faveur de la déréglementation et la dérégulation réalisées à marche forcée sur l’ensemble des places financières mondiales que le mouvement prend réellement son ampleur.

Les innovations dans les techniques, avec notamment la généralisation de la formule magique de Black and Scholes permettant la valorisation de tous les produits dérivés, comme les innovations technologiques, avec la démultiplication des capacités de calculs disponibles, feront le reste. Les produits dérivés envahissent le monde et peuplent les bilans des banques. La profondeur des marchés financiers impressionne. Démesurée.

Sur la planète finance, de New York à Shanghai, où le soleil ne se couche jamais, des centaines de milliers d’opérations sont réalisées quotidiennement. Aujourd’hui, une rotation de la terre suffit pour que 9 000 milliards de dollars changent de mains. Chaque jour : huit mois de la production des Etats-Unis.

Un tel volume n’est évidemment rendu possible que par l’accumulation immense du nombre de promesses, la finance mondiale a dans ses livres de comptes pour près de 650 000 milliards de dollars de ces serments en tout genre, actions, obligations et autres dérivés. Onze années de PIB de la planète.

Autrement dit, les marchés financiers ont gagé l’équivalent de onze ans de la richesse mondiale, contre trois ans en 1998. D’où provient cette immense progression ? Encore une fois, une seule réponse : les dérivés.

Et notamment les dérivés de crédit. En à peine dix ans, leur développement exponentiel – de 70 000 milliards de dollars en 1998, ils passent à près de 550 000 milliards en 2007 – explique presque à lui seul l’explosion du compteur général.  »
© éditions First

 


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