Tchang, l’ami de Hergé : héros de Tintin ou agent double ?

par Benoît Peeters
mercredi 27 août 2008

Note de la rédaction : Attention, fiction de l’été. Suivez toutes les semaines la série fiction "Complots estivaux". Nous vous y présentons un romancier qui a participé au recueil de nouvelles Complots capitaux autour d’une interview vidéo décalée et d’un extrait de sa fiction.

Cette semaine, pour la dernière fois cet été, Benoît Peeters s’est prêté au jeu de cette interview.


« L’affaire du Lotus bleu est l’une des plus étranges parmi celles où figurent les agents du Komintern, les services spéciaux et les réseaux d’influence de Zhou Enlai dans le domaine des arts et de la littérature ». Etrange ? C’est le moins que l’on puisse dire et ces quelques lignes extraites des Services secrets chinois de Mao aux JO, très sérieux ouvrage de Roger Faligot que nous avons reçu récemment dans les RDV de l’Agora, ne font qu’accentuer le trouble. Tchang, légendaire héros du Lotus bleu et de Tintin au Tibet, était-il un agent du Komintern ? Dans Complots capitaux, Benoît Peeters, spécialiste mondial de Tintin, rouvre le dossier. Pour ces ultimes RDV estivaux de l’Agora, il a bien voulu nous faire partager ses doutes dans cette vidéo :

Vidéo réalisée par Olivier Bailly


Extrait de L’Affaire Tchang, par Benoît Peeters :
« Longtemps, j’ai sacrifié à la légende dorée. J’ai même contribué à la propager. Aujourd’hui, je crains qu’il ne soit trop tard pour rétablir la vérité. Elle n’est pas agréable à entendre. Elle ne peut faire plaisir à personne, et en tout cas pas à moi.

L’histoire de Georges Remi, dit Hergé, et de Tchang Tchong-Jen, son ami Chinois, l’inspirateur du Lotus bleu, était belle, trop belle sans doute. Un vrai conte bleu. La première fois qu’Albert Algoud, grand tintinologue devant l’Éternel, m’a fait part de ses soupçons, je me suis employé à le faire taire. C’est à Shanghai, en décembre 2006, qu’une conversation et quelques documents ont fini par me dessiller les yeux.

Certes, tout n’est pas faux dans l’aventure d’Hergé et de Tchang. Si touchante soit-elle, la première partie de l’histoire est vraie et vérifiée. Indiscutable. C’est à peine si Hergé, adepte du style "ligne claire" jusque dans l’autobiographie, l’a simplifiée dans le récit qu’il en fit, la gloire venue.

On me pardonnera de retracer brièvement les faits, même s’ils sont connus des spécialistes. Georges Remi, qui s’est forgé très tôt le pseudonyme Hergé, a 26 ans lorsque commence ce qu’il faut bien nommer « l’affaire Tchang ». Le moment est essentiel. Il marque le vrai début des Aventures de Tintin.

Pour les quatre premiers épisodes de la série, ceux qui précèdent Le Lotus bleu, Hergé travaillait dans l’insouciance et l’improvisation, reprenant sans scrupule les clichés des romans populaires et les préjugés de son milieu. Le pays des Soviets, le Congo, l’Amérique et même l’Orient des Cigares du Pharaon sont des paysages de convention.

Mais en 1934, au moment où il s’apprête à envoyer Tintin à Shanghai, Hergé reçoit une lettre d’un certain abbé Gosset, aumônier des étudiants chinois à l’université de Louvain, qui lui enjoint de faire attention à sa manière de présenter la Chine : ses étudiants, affirme le jeune ecclésiastique, lisent l’hebdomadaire Le Petit Vingtième ; ils seront blessés si le dessinateur tombe dans les stéréotypes habituels. De grâce, que Hergé évite les longues nattes, les supplices chinois et les nids d’hirondelles !

L’auteur de Tintin pourrait se moquer de cette lettre et rétorquer qu’il travaille pour des milliers d’enfants belges, et non pour quelques étudiants exilés. Mais il se montre immédiatement sensible au courrier de Léon Gosset et se rend à Louvain pour le rencontrer. L’abbé le met en relation avec deux de ses étudiants, « Arnold » Tchiao Tch’eng-Tchih et sa femme, Susan Lin. Il lui parle aussi d’un certain Tchang Tchong-Jen, étudiant à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, auquel Hergé s’empresse d’écrire.

C’est le dimanche 1er mai 1934, à 17 heures, que Tchang Tchong-Jen sonne pour la première fois à la porte de l’appartement d’Hergé, rue Knapen, dans la proche banlieue de Bruxelles. À lui seul, le nom du jeune Chinois est un problème. D’abord, parce que le système pinyin, aujourd’hui universel, imposerait de l’écrire Zhang Zhongren.

Ensuite, parce que c’est Tchong-Jen le prénom, et Tchang le patronyme. Hergé simplifiera, comme toujours, quand il reprendra le nom de son ami à l’intérieur de l’histoire.  »

Complots capitaux © Néo/Le Cherche Midi

Crédit image : Tintin et l’actualité


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