@ Moi l’arabe l’algérien le musulman et qui n’aime pas beaucoup les Berbères
1 - je n’ai pas visité un pays au lendemain de son indépendance, comme vus le dites, j’y ai vécu pendant plus d’un an. Je l’ai parcouru du Nord au Sud et d’Est en Ouest à plusieurs reprises, j’ai vécu à Oran et à Alger, je connais très bien Annaba et Constantine, et c’était plus de 25 ans après la déclaration d’Indépendance. Vivant à 23 km de la frontière tunisienne j’ai eu l’occasion de me rendre très souvent dans ce pays et j’ai pu constater chaque fois la différence de niveau et de style de vie qui sautait aux eux. Pour seule référence, je vous parlerai de l’immense casse à ciel ouvert, perdue sur plusieurs dizaines de kilomètres carrés, dans les dunes entre Tozeur et Oued Souf. C’est là que les Tunisiens venaient déposer des centaines de véhicules d’occasion provenant de France que les Algériens s’empressaient de démonter pièce par pièce en une nuit. La situation a peut-être changé depuis, mais le fait mérite d’être souligné : 20 ans de perdus...
2 - Le directeur du port d’Oran que j’ai bien connu n’était pas là dans le cadre d’un contrat de coopération compris dans les accords d’Evian. Directeur de l’école d’Officiers de la Marine à Mostaganem, il avait appelé au secours en 1977 je crois, par les autorités d’Oran pour remettre sur pieds le port qui courait à la catastrophe économique, vu que les dirigeants locaux ne pensaient qu’à s’en mettre plein les poches en rackettant les patrons de bateaux.
3 - Si l’Algérie a une superficie qui fait quatre fois celle de la France elle le doit à la colonisation (eh oui, je sais qu’il n’est pas de bon ton de parler ainsi. Mais j’ai déjà eu l’occasion de vous dire le fond de ma pensée à ce sujet. Vous êtes-vous procuré depuis l’excellent livre de Laugnier de Tassy qui fait un bilan significatif de ce qu’était la bande côtière de ce qu’on appelait alors le rauyaume d’Algerà la fin du XVIIIème siècle. Quoiqu’il en soit je ne vois pas ce que la superficie de l’Algérie vient faire dans notre échange de point de vue.
4 - « Ou tu dors ou tu te tais- C’est ça une colonie ». Phrase itrée du film « L’opim et le bâton ». Alors donnons quelques chiffres :
Parmi 630 000 propriétaires terriens musulmans en 1954, 8 500 possèdaient plus de 100 hectares (en moyenne 200) 15 500, entre 50 et 100, et 605 000 moins de 50 (dont 440 000 moins de 10).
Peu de temps après la Seconde Guerre Mondiale, l’Algérie a connu un des plus forts taux démographique du monde. L’accroissement annuel de la population musulmane était alors de 2,58 % en 1954. Aucune administration, dans aucun n’aurait pu faire face à une telle charge (école, hôpitaux, logements urbains). A noter qu’aujourd’hui encore le pays n’a pas fini de payer l’addition. Et ce n’est pas la phrase célèbre mais dangereuse de Boumediene tapant du poing à la tribune de l’ONU en hurlant que « la richesse de l’Algérie était dans sa jeunesse ». On en vite pu en mesurer la pertinence. 15 ans après, tous ces jeunes n’avaient qu’une idée en tête : quitter le pays.
5 - L’histoire ne s’écrit pas en mettant bout à bout les réflexions personnelles d’officiers en exercice.
6 - Pour ce qui est des professeurs ayant exercé en Algérie, tout le monde s’accorde à dire que ce secteur a été sinistré presque définitivement par le programme d’arabisation. Déjà Boumediene avait décidé d’en corriger les pires excès en ouvrant à nouveau le pays à des enseignants français, anglais, ou espagnols, ceux que vous avez connu. Des profs russes, il n’y en eu pas beaucoup, par contre on en trouvait beaucoup dans les hôpitaux. La population, généralement s’en méfiait beaucoup.
Il y avait par contre beaucoup d’enseignants issus du Proche ou Moyen Orient (généralement issus de milieux intégristes) dont les gouvernements de ces pays cherchaient à se débarrasser. Ce sont eux qui ont fait germer les premières graines intégristes dans la conscience de jeunes étudiants qui souffraient terriblement dans leur quotidien et plus encore dans leur vision du futur.
7 - Pour ce qui est des Kabyles, je n’ai pas à m’immiscer dans vos guerres intestines. Vous reprochez aux Kabyles ce qu’on reprochait autrefois aux Juifs. S’ils se sont enrichis un peu trop aux yeux des autres groupes locaux, c’est qu’ils ont accepté des travaux qui rebutaient ceux qui disposaient du pouvoir politique et qui refusaient de se salir les mains. Quant à leurs habitudes de polygamie et de mariage multiple, ce n’est sans doute pas à la population arabe de leur donner des leçons. Refoulés par les Arabes, les Kabyles ont été contraints de vivre dans des montagnes pauvres qui ne parvenaient pas à les nourrir. Parvenus à l’âge adulte, la plupart quittaient le pays pour travailler dans des villes où ils ouvraient des commerces, et travailleurs acharnés peu enclins au plaisir immédiat, ils y ont prospéré. Dans ces villes, ils prenaient femme et ils fondaient une famille. A la fin de leur vie, la nostalgie les faisant retourner au pays, nombreux étaient ceux qui abandonnaient femme et enfants, non sans leur assurer quand même quelque moyen d’existence. Les Ibadites de Ghardaïa faisaient la même chose, de façon plus systématique encore, et je crois bien qu’ils le font toujours.
8 - Je persiste à penser que l’archevêque d’Alger, s’il a le sens des responsabilités, n’est pas là pour jeter de lui sur le feu entre Arabes et Kabyles. Certains ecclésiastiques s’y sont essayés au Maroc, en 1930, à l’époque du fameux Dahir Berbère et ils s’en sont mordus le goupillon jusqu’au bout du manche.
9 - Pour ce qui est des lieux de mémoire concernant Koseïla et de la Kahenna, vous m’avez mal lu. Je n’ai jamais dit qu’ils étaient gardés par des militaires, puisqu’il n’y en a pas. S’il existe bien le tombeau d’Oqba ben Nafi à Biskra, rien ne permet de rappeler les exploits des chefs berbères que je vous ai cité. A quand un boulevard Jugurtha à Alger ou une salle de concert Massinissa ?
10 - Les ruines que les militaires gardaient à la Khalaâ des Beni Hammad, ne l’étaient pas pour qu’elles soient protégées du pillage. A l’époque, j’ai souvent visité Timgad, Tiddis, Tipasa, Djemila, et je n’y ai jamais croisé un militaire. A la Khalaâ, il n’y avait rien à voler, pour la bonne et simple raison que la totalité des monuments érigés au temps de sa splendeur, avant été minutieusement dépecés (l’usage était courant à l’époque) par les Béni Hammad eux-mêmes quand ils avaient décidé de transférer leur capitale à Bejaia. Non. Que vous le vouliez ou non, le gouvernement algérien d’alors voulait effacer de la mémoire de son peuple la grandeur passée d’un royaume berbère (entre parenthèse une bonne bande d’intégristes kharijites) et il est toujours dans les intentions de Bouteflika de s’en tenir à cette politique. Qu’elle s’explique ou pas est une autre histoire.
11 - Concernant Boutflika et son jeu de Saute mouton, vous dites : « c’est du n’importe quoi, et même, après tout, c’est son pays ! » Peut-être, mais il n’a pas a en disposer à sa guise, pas en crachant au visage d’une partie de ses concitoyens. Mais chez lui, ça semble devenir une habitude, puisque il crache maintenant ouvertement à celui des Français qui pourtant lui ont donné un enseignement de qualité (enseignement qui lui a donné les armes intellectuelles pour se révolter contre eux), et qui le soignent aujourd’hui de façon régulière et bien civile
12 - Concernant l’attitude des gens face au travail, ce n’est pas pour moi une question d’origine, mais une question de culture, de traditions. Je vis au milieu des Sahraouis qui, sous bien des aspects me font penser à des nomades saoudiens fossilisés. Allez donc demander à un Sahraoui de serrer un boulon ou de planter un clou. Et vous verrez comment il vous fusillera du regard. Dans tout le Sahara que je connais très bien, les Berbères travaillent manuellement et les Arabes occupent la quasi totalité des postes administratifs où ils ne se tuent pas à la tâche.
12 - Pour ce qui est de la blancheur de votre teint. Vous n’êtes pas sans savoir que durant tout les IVème et Vème siècles, le Maghreb a été envahi puis conquis par les Vikings et des tas de tribus descendues du Nord de l’Europe. Les Kabyles et les gens de la région de Tlemcen, d’origine berbère, sont ceux qui portent le plus la marque du brassage génétique qui s’est opéré lors de ces invasions puisque ce sont eux qui formaient l’essentiel de la population d’alors, si l’on excepte les Juifs et les romano-byzantins. Les Arabes sont arrivés plus tard. Ils en portent donc nettement moins la trace. Et puis, il ne faut pas oublier le brassage continu pratiqué au cours des siècles par les esclaves affranchis, par les renégats, et par les Turcs qui, dans leurs armées d’occupation, avaient déjà brassé différents peuples.
Patrick Adam
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