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Christophe (---.---.119.14) 24 septembre 2006 11:25

« Béni soit Benoît XVI »

par Abdelwahab Meddeb : cet érudit en culture islamique, auteur des « Contre-Prêches », revendique sa double généalogie : islamique et occidentale. Pour lui, le pape a oublié que l’islam a connu un âge pluraliste, mais il pose aux musulmans les questions cruciales. Même si elles fâchent.

Le Point : Dans vos « Contre-Prêches », écrits à partir de vos chroniques diffusées de Tanger sur la chaîne Médi 1, vous traitez, comme Benoît XVI à Ratisbonne, du rapport de l’islam à la violence. Sauf que vous êtes plus dur que le pape !

Abdelwahab Meddeb : Qu’un texte aussi sophistiqué soit réduit à quelques slogans montre que l’humanité va à la catastrophe. Ce pape est un intellectuel, un philosophe, un érudit, et tout cela disparaît. C’est terrible. Nous sommes dans le temps de la télévision, du scandale. Et les télévisions arabes sont redoutables dans le jeu de la dramatisation. On confond critique et insulte, critique et offense. Moi, je le bénis, ce pape, d’avoir abordé la question de la violence dans l’islam. Cette question fait partie du programme obligatoire de la réforme que j’appelle de mes voeux. Il ne s’agit pas d’une discussion théorique. Il s’agit de savoir ce que l’on fait de ce fameux « verset de l’épée » que cite le pape et sur lequel s’appuient tous les tenants contemporains de la guerre sainte. Les musulmans souverains devraient remercier ce pape qui les aide à réfléchir et qui les invite à s’adapter à la mutation de l’intellect, qui place notre époque sous le signe du dialogue, de la pluralité des opinions.

Or on a surtout entendu des proclamations indignées, des « musulmans en colère », tandis que nos médias sommaient le pape de faire repentance.

Voilà ce que je leur dis, aux « musulmans offensés » dans ma dernière chronique : « Votre indignation me rappelle la parabole, biblique aussi bien que coranique, de ceux qui ont des oreilles et n’entendent pas, qui ont des yeux et ne voient pas. Et il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. » Enfin, l’un des Etats islamiques les plus officiels, l’Arabie saoudite, associe sur son drapeau les lettres de la profession de foi islamique et l’épée : le message est clair et net ! Si l’Arabie veut jouer le jeu de la mondialité et honorer ses alliances stratégiques, elle doit changer de drapeau.

Et pas mal d’autres choses...

Le reste suivrait.

Reste la question de fond, celle du lien entre islam et violence. Cette maladie que vous avez diagnostiquée est-elle incurable ?

Les germes de la maladie sont là. Mais ce n’est pas une fatalité. Au moment où nous avons tant besoin d’un travail d’interprétation, une lecture radicale et morbide du « verset de l’épée » qui n’a jamais existé dans la tradition islamique se répand dans le sens commun islamique. Pour les cinglés qui cherchent à réactiver le djihad, ce verset annule cent autres versets coraniques. Imaginez-vous un livre divin dont la moitié devrait être jetée, ridicule ! Ce livre a pour lui l’ambivalence, ce qui signifie qu’il est un appel direct à l’interprétation. Déjà, au XIXe siècle, Mohammed Abduh, grand théologien réformiste, affirmait que le temps du djihad comme guerre sainte était révolu. Si on le suit, le « verset de l’épée » tombe.

Le pape semble par ailleurs penser qu’il y a une incompatibilité structurelle entre la raison et l’islam.

C’est le point problématique de son discours. Pour lui, seul le Dieu du christianisme était prédestiné à être en lien avec la pensée grecque, avec Platon et le logos. C’est la révolution de Jean qui revisite la première phrase de la Bible : au commencement était le verbe. Or l’articulation entre instrumentalité grecque et écriture a été mise en place par l’islam. Il faudrait rappeler au pape que le mot théologie en arabe signifie la « science du logos ». Bref, historiquement, le pape a tort mais, par rapport à l’actualité, il a raison. Toute cette tradition de la controverse, de la discussion, de la pluralité, de l’approche théologique fondée dans ce lien très fort à l’hellénisme a disparu de l’islam. L’enjeu crucial est de retrouver cette tradition par un profond travail d’anamnèse. Les musulmans ont besoin d’une psychanalyse collective.

En voyez-vous les prémices ?

Des choses bougent, l’ébauche d’un corpus critique. Mais l’islam officiel, qui est réellement l’ennemi de l’islamisme, ne fait rien pour le combattre. Et, s’il ne le fait pas, nous sommes foutus. J’ai évoqué le drapeau saoudien, mais les Américains ont été consternés par les manuels scolaires saoudiens qui ont tout ce qu’il faut pour produire de petits Ben Laden. Or il est impossible d’émettre une critique sans être accusé d’ingérence culturelle. Le multiculturalisme n’a rien à voir avec le respect aveugle des identités.

Vous appelez à un combat de l’Occident et de l’islam contre l’islamisme.

L’islam est l’affaire de tous, pas seulement des musulmans. Nous avons tous un rôle à jouer pour le détacher de l’islamisme. Cela ne signifie pas être complaisant. Il faut jouer cartes sur table, se montrer ferme sur les principes, tout en demeurant dans la plus haute civilité. Je suis pour l’ingérence à condition de l’inscrire dans une éthique de l’ingérence. Ce pape parle-t-il d’un lieu de puissance, d’une position de domination ? Non. Sa position est exemplaire et je regrette ses « regrets »


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