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Oudeis (---.---.154.73) 30 septembre 2006 01:43

@La Taverne des poètes

Article très intéressant.

Mais il me semble que vous avez trop peu insisté sur ce qui me semble être la clé de voûte de la problématique de la laïcité à la française : la terrible ambiguïté de la définition de cette laïcité.

Cette ambiguïté, certes énoncée comme premier ennemi du principe de laïcité, n’est vue que comme une (petite) « divergence » donnant lieu à de simples « hésitation de jurisprudence », dans lesquelles s’engouffreraient les ennemis de la laïcité.

Or il n’y a pas - à mon sens - d’ambiguïté, mais une opposition totale et absolue de vision et de compréhension du terme « laïcité ». Et l’acception des uns correspond précisément à la transgression des autres.

Concrètement, la laïcité signifie pour les uns l’acceptation de toutes les religions dans une neutralité étrangère mais tolérante au fait religieux.

Cet aspect de la laïcité - particulièrement en vogue dans les pays anglo-saxons - est garantie par la déclaration universelle des droits de l’homme - article 18  : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique (...) la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites ». Cet article faisait d’ailleurs partie du projet de Constitution européenne - article II-70. Elle s’exprime en France par exemple par l’article L 141-2 du Code de l’éducation - article IV  : "Art. L 141-2. - Suivant les principes définis dans la Constitution, l’État assure aux enfants et adolescents dans les établissements publics d’enseignement la possibilité de recevoir un enseignement conforme à leurs aptitudes dans un égal respect de toutes les croyances. L’État prend toutes dispositions utiles pour assurer aux élèves de l’enseignement public la liberté des cultes et de l’instruction religieuse.".

Dans cette vision de la laïcité, seuls les institutions publiques se doivent de ne pas afficher de préférence religieuse (i.e. pas de symbole religieux dans les bâtiments publiques, pas de référence religieuse dans les textes officiels ...). Mais rien n’interdit en principe même aux fonctionnaires (employés de l’état mais ne personnifiant pas cet état) d’afficher (à titre individuel) leurs appartenances religieuses. A fortiori les citoyens peuvent afficher publiquement et ostensiblement leur appartenance religieuse, même en public et y compris dans les bâtiments publics (mairies, écoles ...) - justement au nom du principe de laïcité.

De fait, le principe de laïcité selon cette vision peut aboutir à ce qu’on nomme le communautarisme.

A l’opposée de cette première acception du principe de laïcité, les autres y voient une interdiction de toute expression religieuse en dehors de l’intimité privée la plus stricte. La laïcité est alors considérée comme un refus de religieux, une absence de religion.

Cette vision du principe de laïcité a été longtemps la définition défendue par l’anticléricalisme républicain. Elle traduit souvent une haine profonde de la religion en tant que tel (cf. par exemple sur ce propre fil la déclaration de haine de Arktor du 29/09/2006 07h49). C’était également la vision de la laïcité par le communisme soviétique dans la vision marxiste de la religion « opium du peuple ».

Cette acception trouve son illustration en France avec la loi sur l’interdiction des signes religieux ostensibles portés par des élèves à l’école ( article L141-5-1 du Code de l’éducation )

Il est clair que la laïcité « de refus » est contraire à la laïcité « de tolérance » car cela est une intrusion étatique dans le domaine de la croyance religieuse - s’approchant d’un athéisme d’état (comme on aurait dit une religion d’état).

Inversement la laïcité « de tolérance » est perçue comme une atteinte à la laïcité « de refus » car contraire au cantonnement du religieux dans la sphère privée.

Le problème dans la laïcité « à la française », c’est qu’elle prend un peu des deux définitions, en fonction de ce qui arrange à un moment donné.

Par exemple, la plupart des jours chômés en France correspondent aux fêtes religieuses catholiques (Noël, Toussaint, Pâque, Ascension, Assomption) - cela au nom d’une laïcité « de tolérance » et d’une intégration « culturelle » de ces fêtes (la France républicaine et laïque revendiquant sa culture d’ancienne « fille aînée de l’Eglise). De même la télévision (y compris publique) ne manque pas de rappeler le saint du jour à chaque bulletin météo. Et les hommes politiques participent souvent aux célébrations religieuses majeures des principales religions.

Mais au nom de la laïcité « de refus », les élèves n’ont pas le droit d’afficher à l’école des signes religieux ostensibles. La proposition de la commission Stasi (qui préconisait d’ailleurs cette interdiction des symboles religieux) de faire des êtes religieuses de Kippour et de l’Aïd-El-Kebir des jours fériés dans toutes les écoles de la République a été rejetée au nom cette fois de la laïcité « de refus » (il faut dire pour être honnête qu’il y aurait eu antagonisme avec la suppression du jour férié du lundi de Pentecôte juste auparavant). Et au nom de ce même principe de laïcité « de refus », la France s’est opposé à la référence au passé judéo-chrétien dans le projet de Constitution européenne (alors même que cette culture justifie l’interdiction de travail le dimanche - et pas le samedi ou le vendredi - ou définit la plupart des jours fériés en France).

C’est cette opposition qu’on refuse d’admettre qui permet à tous de se retrouver dans un grand cri unanime de « vive la laïcité » sans pour autant être d’accord sur ce que cela signifie. On se masque les incompatibilités de conception afin de préserver un équilibre instable et illusoire.

C’est cette méthode Coué qui permet aux adversaires de la laïcité (de quelque forme que ce soit) de profiter des incohérences de notre système ... au nom même de la laïcité !

Le vrai débat - qui ne sera d’ailleurs pas forcément serein et qui ne ménagera pas obligatoirement la paix civile - ne devrait donc pas être entre partisans et opposants de la laïcité mais entre laïcité « de tolérance » ou « de refus ». Et il faudrait choisir entre ces deux options - les « ajustements successifs » et autres ménagements de la chèvre et du chou risquant de ne faire qu’augmenter l’incohérence interne et donc la fragilité de notre « laïcité à la française ».


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