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Sihem (---.---.166.64) 17 octobre 2006 12:35

Quarante-cinq ans après les massacres d’Algériens à Paris, le poids de l’hypothèque coloniale

Par Chaffik Benhacene

Le Parlement français vient d’adopter une loi proposée par le groupe socialiste, qui dispose de sanctions pénales contre tout « négationnisme du génocide arménien » par le gouvernement turc au début du siècle dernier.

Cette loi, qui se veut le prolongement d’un autre texte portant « reconnaissance officielle par la France de ce génocide », a suscité sans surprise des positions contrastées au sein de la représentation parlementaire française et il s’est heureusement trouvé au moins un député pour s’étonner, devant le micro d’une chaîne d’information continue, que « la France puisse s’émouvoir sur un génocide et garder le silence sur ceux qui entachent sa propre histoire ». Position d’autant plus remarquable que le fond de l’air en France est, des cercles universitaires intéressés notamment au dossier algérien jusqu’au positionnement électoral (celui du candidat virtuel de la droite Sarkozy dans son discours programme de Périgueux) à la stigmatisation de toute idée de repentance quant aux responsabilités de l’Etat français, particulièrement dans son ancien empire.

Ces évolutions, qui confirment l’observation faite par le ministre algérien des Affaires étrangères, en avril dernier, à son collègue français de passage à Alger, sur « la nécessité d’une évolution de l’opinion française » dans son appréciation du passé colonial français, rendent compte, a posteriori, des soubassements tant politiques qu’intellectuels de la loi de févier 2005 reconnaissant le « rôle positif de la colonisation » dont il convient toujours d’avoir à l’esprit qu’elle demeure en vigueur, à la seule exception des dispositions de son article 4 relatif aux obligations de l’enseignement de l’histoire.

Une gestion « positive » des refoulés coloniaux

Ce bain idéologique a-t-il, directement ou pas, informé à tout le moins la sortie du film, sinon même l’argument du film Indigènes du réalisateur français Rachid Bouchareb qui, à partir de récits de vie, s’est assigné de remettre dans l’espace public français les sacrifices des jeunes Maghrébins requis pour se battre, au cours de la Seconde Guerre mondiale, pour libérer une France soumise au joug de l’occupation nazie. Les Indigènes de Bouchareb ont visiblement eu plus bien d’attention (et quelles attentions) de la part des pouvoirs publics français que leurs anonymes modèles originaux toute leur vie durant, et le plus fort dans cette opération de communication est que l’expression flagrante et intolérable de l’injustice d’Etat (l’absolue discrimination ethnique instituée dans le versement des pensions d’anciens combattants) ait pu passer pour une généreuse réparation et, en tout cas, comme un mode de gestion positif des refoulés du passé colonial français.

Sur ce même registre, il est à peine surprenant que les harkis (autre versant de la mobilisation des indigènes par l’Etat colonial, et là contre leur peuple d’origine et leurs racines) reviennent aussi cette semaine sous la forme d’un téléfilm diffusé mardi dernier par la chaîne publique France 2. Récit mièvre qui, sous le couvert d’une émancipation républicaine d’une jeune fille de harki (la cigarette en passe d’être interdite partout en France faisant foi de vertus rebelles) fait moins le procès des camps où furent effectivement et longuement regroupés et soustraits à la vie publique les anciens supplétifs de l’armée française en guerre en Algérie que celui du FLN. L’occasion n’a pas été ratée de placer dans la bouche du pauvre Smaïn, qui n’en pouvait mais, tous les clichés récurrents sur les massacres de harkis et, pour que nul ne n’ignore, c’est sur le rappel de ces chiffres qu’aucun historien français sérieux n’a jamais pris à son compte que se clôt le film.

Mission accomplie en quelque sorte et il n’est pas sans signification que la fiction et l’image viennent opportunément relayer et populariser les thèses que les nostalgiques de l’empire et les tenants d’un révisionnisme vis-à-vis de l’histoire de la colonisation française et plus particulièrement de sa présence en Algérie n’ont cessé de ressasser, pratiquement depuis le discours du président algérien devant le Parlement français en juin 2000 et le retour fracassant de la torture dans l’espace public français.

Les massacres du 17 octobre 1961

A cette aune, il peut paraître presque incongru de rappeler (en France et à une partie de l’opinion française) qu’il y a quarante-cinq ans, un 17 octobre, la police parisienne, sous l’autorité du préfet Papon, inscrivait à son passif l’une des plus sombres pages de l’histoire de la guerre d’indépendance algérienne.

Des dizaines de milliers de manifestants algériens arrêtés, parqués comme aux pires moments des rafles antisémites dans lesquelles la police française s’était tristement illustrée, avant d’être expédiés par charters en Algérie, les moins chanceux d’entre eux ont fini, comme cela avait été rapporté avec un certain effroi par la presse parisienne les lendemains, au fond de la Seine. Pour l’honneur français et la vérité, l’écrivain Jean-Luc Einaudi et le cinéaste Panigel ont, par la suite, porté témoignage de ce que furent ces indéniables crimes de guerre. L’un dans un ouvrage réquisitoire et l’autre dans un pathétique Octobre à Paris longtemps interdit de projection dans les salles françaises.

Comme on le sait, le préfet de police de Paris, Maurice Papon, a fait l’objet d’une très médiatique et sans doute légitime procédure judiciaire, en raison de ses responsabilités en qualité de secrétaire général de la préfecture de Gironde, dans la déportation de jeunes enfants juifs qui fut sanctionnée par une condamnation à la prison ferme. Ses responsabilités dans les massacres d’Algériens en octobre 1961 ne paraissent moins éligibles, au moins à l’examen par la justice française, et pourtant, et alors même qu’il a été débouté dans une procédure qu’il avait engagée contre l’écrivain Einaudi, il se trouve des voix, y compris sous le couvert de l’autorité académique, qui se livrent à de macabres calculs de victimes pour disqualifier la nature des faits et, en filigrane, mettre en cause la légitimité de toute demande algérienne de repentance.

Un syndrome algérien

Le moins que l’on puisse observer est qu’il existe une manière de « syndrome algérien » qui travaille, sous diverses déclinaisons, les strates de l’opinion française et la facilité aura été de n’en relever que les expressions les plus visibles et les plus ostensiblement marquées idéologiquement, comme celles portées par les épigones pieds-noirs du Front national. Les transmissions de mémoires « algériennes » n’empruntent pas aux images canonisées d’une « Françalgérie » métissée, républicaine, laïque dont quelques élus (rares en vérité), et quelques artistes constituent les VIP convenus, sans relief véritable et dont il n’est même plus certain qu’ils trouveront encore leur place dans la France que prépare, quasiment à visage découvert, le candidat Sarkozy.

Dans une France qui s’enfonce dans une campagne électorale, que tout le monde pronostique aussi dure qu’imprévisible, une partie au moins des thèmes dits porteurs (l’islam, l’immigration, l’identité française), croise aussi peu que les années algériennes de la France et on imagine aujourd’hui toutes les pesanteurs qui ont pu peser, à Paris, contre le traité d’amitié projeté dans l’euphorie des retrouvailles spectaculairement consacrées par l’exceptionnel accueil réservé par Alger à Jacques Chirac en mars 2003. A quelques encablures de la fin de mandat du président français, c’est un signe lourd de sens que les deux opportunités de rencontre (l’Assemblée générale des Nations unies, le sommet francophone de Bucarest) n’aient pas figuré dans l’agenda du chef de l’Etat algérien qui, par ailleurs, n’a plus fait référence au traité d’amitié depuis bien longtemps.

Quoi qu’ait pu en dire récemment à Tlemcen l’ambassadeur français, les relations entre les deux pays paraissent au mieux en « stand by », si elles ne sont pas inscrites au moins pour toute la durée des campagnes électorales (on vote à peu près au même moment en Algérie et en France), promises à la seule morosité diplomatique et aux polémiques intéressées. Et ce ne sont pas elles qui lèveront le poids, décidément bien lourd, de l’hypothèque coloniale.


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