En finir avec l’euro ? Le FN (et l’UPR) récupère (un peu...) les Nobel d’économie
Pourquoi se gêner ?
Dans un récent document consacré à la fin de la monnaie unique, le Front national ( et l’UPR) enrôle des Prix Nobel d’économie soi-disant « favorables à la fin de l’euro », citations à l’appui. Des citations tronquées comme le prouve aujourd’hui la rubrique Désintox de Libération qui estime que le FN (et l’UPR) a pioché ce qui l’arrangeait et, de fait, prend aux pièges les nobélisés. Ces économistes sont-ils pour autant réfractaires à l’hypothèse d’une sortie de l’euro ? Comme toujours, tout est dans la nuance.
La fin de l’euro ? Le Front National (et l’UPR) est un des rares partis politiques français à défendre l’idée. Et pour appuyer son argumentaire déployé dans les quatorze pages d’un document publié en début de semaine, le FN dresse la liste des Prix Nobel d’économie « favorables à la fin de l’euro ». La liste est copieuse : on y trouve Paul Krugman, Prix Nobel 2008, Joseph Stiglitz, Prix Nobel 2001, Thomas Sargent, Prix Nobel 2011, Christopher Pissarides, Prix Nobel 2010, James Mirrlees, Prix Nobel 1996, Amartya Sen, Prix Nobel 1998, et Milton Friedman, Prix Nobel 1976. Preuve de leur ralliement ? Des citations extraites d’articles ou tribunes signés par ces éminentes têtes pensantes. Des citations biens choisies mais infidèles à la réalité selon la rubrique Désintox de Libération qui met au jour ce procédé un brin malhonnête.
Libé commence par Paul Krugman, très critique sur la monnaie unique et surtout sur les politiques d’austérité menées en Europe depuis la crise de 2008. Dans son plaidoyer pour une fin de l’euro, le FN cite une phrase extraite d’une chronique de l’éditorialiste du New York Times – dont les billets, rappelons-le, sont traduits sur le site de la RTBF : « dans les années 30, la condition primordiale pour sortir de la crise a été l’abandon de l’étalon-or. L’équivalent aujourd’hui serait d’abandonner l’euro et de revenir aux monnaies nationales« . Las ! Il suffit, comme le fait Libé, de poursuivre la lecture de cette chronique pour mieux comprendre le dessein de l’économiste : ce dernier conçoit »qu’une telle initiative peut paraître inconcevable - et sans doute aurait-elle des effets terriblement perturbateurs sur les plans économique et politique. Mais ce qui est vraiment inconcevable, c’est de continuer sur la même voie en imposant des plans d’austérité toujours plus durs à des pays ayant des taux de chômage comparables à celui de l’Amérique pendant la crise de 1929« . Loin de réclamer une dissolution de la zone euro, Krugman appelle plutôt de ses vœux »une politique monétaire plus expansionniste, avec une volonté affirmée de la Banque centrale européenne (BCE) d’accepter une légère hausse de l’inflation ».
Autre fourberie repérée par Libé : l’enrôlement par le FN de l’économiste britannique Christopher Pissarides. Libé avait déjà épinglé en début d’année Florian Philippot, vice-président du Front national, qui affirmait sur BFMTV que l’économiste souhaitait « se débarrasser » de l’euro. Gros raccourci selon Libé. Certes, le 12 décembre dernier, lors d’une conférence à la London School of Economics, Pissarides, jusqu’alors partisan de la monnaie unique, a estimé que « cela n’a aucun sens de continuer dans ces conditions. Soit on démantèle la zone euro, soit ses éléments moteurs doivent faire le nécessaire pour la rendre plus favorable à la croissance et à l’emploi. » Du pain béni pour le Front national. Mais là encore, la suite de la conférence vaut la peine d’être écoutée, et notamment la conclusion, car à la question « faut-il démanteler ou sauver la zone euro ? », Pissarides répond : « je pense qu’il faut la sauver. Et qu’il faut le faire pour ces générations perdues qui n’ont aujourd’hui plus de perspectives d’emplois dans des pays comme la Grèce ou l’Espagne. »
Dernière mise au point de Libé sur le cas de Joseph Stiglitz. Dans son document, le FN reprend l’extrait d’un article de Stiglitz paru sur ce site début décembre : « si l’Allemagne et les autres ne veulent pas faire ce qui est nécessaire, alors il faudra peut-être abandonner l’euro pour sauver le projet européen. » Mais Libé ricane : « il est amusant que le Front national ait retenu cet article récent dont le titre est… « Un agenda pour sauver l’euro » [en français, le titre est « Comment sauver l’euro »]. Stiglitz y recense surtout les pistes pour sortir de l’impasse, en substance : politique industrielle, modification des orientations de la banque centrale, soutien à la croissance ». Cela dit, Stiglitz a souvent tenu des propos pessimistes sur l’avenir de l’euro, et notamment en 2010 comme nous le racontions ici : sur la chaîne BBC 4, il prédisait la fin possible de l’euro et persistait, dans une tribune parue dans The Guardian, avec cette phrase choc : « réformez l’euro ou abandonnez-le ». Mais tout comme Krugman, Stiglitz encourageait avant tout « l’Europe à régler ses problèmes institutionnels fondamentaux ».
Pourtant, il est arrivé à Stiglitz d’aller plus loin, et le FN ne se prive pas pour citer une autre de ses formules, laquelle n’est pas reprise par Libé : « la fin de l’euro n’est pas la fin du monde ». Cette phrase est extraite d’un échange mené entre les lecteurs de Rue89 et le prix Nobel en septembre 2012. Quand un internaute lui demande s’il souhaite « sortir de l’euro pour sortir de la crise », Stiglitz répond : « il y a des avantages et des inconvénients à disposer d’un large marché comme l’Europe. Mais si vous n’arrivez pas à le réformer, je ne crois pas que ce soit si grave que ça de revenir à vos anciennes monnaies« . Ou encore : »c’est un grand événement quand ça arrive, mais ça arrive. Et c’est possible ». S’il ne se prononce pas clairement pour la fin de l’euro, il admet cependant ne pas être contre.
Question de nuances
Et les autres Nobel cités par le FN (et l’UPR) ? Même tonneau. Ils avancent la menace de la fin de l’euro si des mesures radicales ne sont pas prises à temps. Il suffit d’ailleurs de lire leurs citations avec attention pour nuancer leur prétendu ralliement à la fin de l’euro. Ainsi, celle d’Amartya Sen : l’économiste indien estime dans Le Monde que « repenser la zone euro soulèverait de nombreux problèmes, mais les questions épineuses méritent d’être intelligemment discutées (l’Europe doit s’engager démocratiquement à le faire) en prenant en compte de façon réaliste et concrète le contexte différent propre à chaque pays. » Repenser n’est forcément pas dissoudre.
Seule exception notable dans cette batterie de citations : celle de l’économiste James Mirrlees. L’Ecossais pense que « l’Espagne a besoin de quitter l’euro, de revenir à la peseta, d’imprimer beaucoup de monnaie et de l’utiliser pour les investissements publics et pour des politiques en faveur de l’emploi ». D’où est extraite cette phrase ? D’un article du site espagnol l’Expansion publié en mai dernier et qui recense les cinq prix Nobel d’économie évoquant la possibilité pour l’Espagne de quitter la monnaie unique. Et devinez qui sont les nobélisés ? Krugman, Stiglitz, Pissarides, Thomas Sargent et Mirrlees. Pas de doutes : le FN s’est inspiré de l’article espagnol pour constituer sa liste. Dans cet article basé lui aussi sur des citations, les cinq Nobel esquissent plus ou moins un scénario de sortie de l’euro susceptible de contrer les effets mortifères de la politique d’austérité sur le niveau de vie espagnol. Quitte à risquer l’explosion de la zone, un risque auquel Pissarides ne croit pas mais qui semble ne pas faire frémir Stiglitz ni Mirrlees.
Ranger ces économistes sous la bannière des partisans de la fin de l’euro est-il un abus de langage de la part du FN ? Difficile de trancher. S’ils ne sont pas formellement pour – préférant un changement radical de la politique menée par l’Europe – ces nobélisés émettent néanmoins l’hypothèse d’un démantèlement de la zone voire d’une sortie pour les pays les plus en difficultés comme l’Espagne, la Grèce, l’Italie, le Portugal ou encore Chypre ou l’Irlande – d’accord, la liste est longue. Jamais le cas de la France n’est évoqué. Cela dit, le FN établit également une autre liste comptant « des économistes de réputation mondiale euro-critiques ». Il eût été peut-être moins malhonnête de les ranger tous dans cette case-là. Ce qui est sûr en revanche, c’est que, comme le dit Libé, les Nobel sont « pris au piège par le Front national » (et l’UPR), autrement dit récupérés. Une récupération que connaît bien un autre économiste non nobélisé mais dont les travaux sont cités en première page du document du FN : Jacques Sapir.
De la récupération
Sapir n’en fait pas mystère et le martèle avec constance : il est pour la fin de l’euro et s’en était expliqué sur notre plateau en compagnie de Jean-Luc Mélenchon. Rien de surprenant donc de le voir cité par le Front national, quand ce n’est pas repris sans vergogne. Ainsi, quand le FN (et l’UPR) veut nous prouver que le prix de l’essence ne va pas exploser en cas de retour à la monnaie nationale, le parti reprend point pour point l’argument avancé par Sapir lors de notre émission, à savoir : « le prix de l’essence à la pompe est en grande partie composé d’impôts divers (TVA et TIPP). Ainsi, une dépréciation de 20% du franc retrouvé ne porterait que sur le prix du pétrole brut, soit, pour un prix du gazole à environ 1,35 euro, sur seulement 0,45 euro ». Mais Sapir a l’habitude d’être repris par le FN.
Quand je l’avais rencontré dans son bureau de l’EHESS, il m’avait raconté cette anecdote vécue lors de l’émission Mots croisés consacrée à la sortie de l’euro : « j’étais à côté de Le Pen, elle avait devant elle un gros paquet de notes… dont mes articles dans Marianne. J’étais coincé entre son envie de me tirer à elle, et mon envie de la contredire qu’elle aurait immédiatement contrée, mes papiers à l’appui« . Quand ses détracteurs fustigent son accointance avec les idées du FN, il répond que »les idées, notions et concepts ne sont pas brevetables. Ils appartiennent à tous et donc à personne. La méthode de nos contradicteurs révèle ici l’extraordinaire faiblesse de leurs positions ».
En revanche, certains économistes ne trouvent pas grâce aux yeux du FN (et de l’UPR). Car aux côtés des bons Nobel ou économistes de réputation mondiale, le Front national dresse une troisième liste, celles des « économistes médiatiques également au service d’intérêts privés ». Dans cette bad list on trouve Elie Cohen, Nicolas Bouzou, Nicolas Baverez, Daniel Cohen, Jean-Hervé Lorenzi et Christian de Boissieu. Le FN s’interroge : « quelle légitimité accorder à un « expert », par ailleurs conseiller d’une grande banque, sur des questions aussi cruciales pour la grande la finance que l’euro ? » Une question que s’étaient déjà posé Laurent Mauduit, journaliste de Mediapart et auteur des Imposteurs de l’économie mais aussi Acrimed et… moi-même dans un chapitre de mon livre La crise et moi. Mince ! Serais-je à mon tour récupérée ?
Par Anne-Sophie Jacques le 24/01/2014
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