Bon, Je reprends le fil du débat après un WE à Prague (ville magnifique où on se souvient encore avec nostalgie de la glorieuse ère soviétique), pour essayer de faire un point.
Tout d’abord, je répète ce que j’ai déjà écrit dans une petite dizaine d’interventions : personne (en tout cas pas moi) ne conteste les faits avancés par Mme Lacroix-Riz. Comme le soulignent ses partisants, ils sont documentés, vérifiables, incontestables historiquement en l’état des connaissances actuelles. Ce qui est contesté ici, c’est la présentation apparamment neutre et objective de faits soigneusement sélectionnés, d’autres faits étant tout aussi soigneusement occultés, afin de faire émerger une certaine image de l’histoire. La méthode, éculée, est malheureusement d’une efficacité extrême : si chacun de ces faits est vrai, vous devez admettre que leur synthèse naturelle l’est tout aussi. C’est la méthode classique des "théoristes" du complot, qui alignent d’une façon apparamment objective et neutre tout une série de faits qui, mis à la chaîne, mènent comme par inadvertance à une conclusion qui fait force de vérité.
Le hic méthodologique, c’est les faits absents, ceux qui pourraient détourner l’analyse de la conclusion "a priori" qui a dicté la sélection de certains faits et pas d’autres. La même méthode pourrait être employée facilement pour démontrer l’inverse exact de ce que prétend démontrer l’auteur. C’était un peu le but de ma première intervention. J’ai présenté d’autres faits soigneusement sélectionnés qui, mis bout à bout, pourraient convaincre une personne débarquant de la planète Mars qu’il y a eu un complot communistes pour précipiter la défaite française, l’occupation allemande et l’effondrement du tissu social et économique "bourgeois" de la IIIième république. Aucun de ces faits n’est contestable. La synthèse de ces faits devrait l’être tout autant.
Pourtant, il serait absurde de vouloir démontrer cette "thèse du complot" à tout prix, aveuglé par un anticommunisme aussi primaire que l’anticapitalisme primaire de certains marxistes, car un certain nombre de faits lui font résistance. J’ai rappelé certains de ces faits, mes contradicteurs l’ont également fait généreusement, à juste titre. Si l’on admet que la thèse d’un "complot communiste" est un fantasme commode, alors il convient d’admettre par symétrie qu’il est absurde de vouloir défendre une "théorie du complot" d’un "lobby industriel - bourgeois/aristo - catholique", car de nombreux autres faits lui résistent également, comme l’on rappelé cette petite phalange d’anciens combattants nostalgiques du "coup de poings" contre les cocos (je précise en passant que, bien que certains d’entre "eux" m’aient décerné d’aimables louanges, je ne partage ni le fonds ni la forme de leurs interventions, parfois caricaturales, et qui ont plus qu’autre chose permis aux défenseurs de l’article d’occulter le vrai débat, celui de la vérité, et de s’en donner à coeur joie dans la "réductio ad hitlerum"). Qu’importe donc le camp que l’on veut contredire : la démonstration par l’absurde fonctionne dans les 2 sens, car toute vision simpliste et manichéenne a besoin d’occulter des faits "dissidents" ; le rappel de ces faits suffit à disqualifier ce genre de thèses idéologiques, d’où qu’elle vienne. Mon intervention était donc avant tout un appel à la méfiance vis à vis de toute démonstration idéologique, de tout biais dans l’analyse d’une période historique.
Maintenant, on a avancé pour défendre l’article qu’il était malhonnête de faire référence aux convictions idéologiques de l’auteur pour le contester. Cet argument est irrecevable de la part des partisants de Mme Lacroix-Riz, et, ils me le pardonneront j’espère, un peu de mauvaise foi. Car ceux qui l’avancent ne seraient-ils pas les premiers à contester une étude historique concluant sur l’irréprochabilité de l’Eglise catholique au cours de la seconde guerre mondiale, si cette étude était conduite par un séminariste ? Ne seraient-ils pas les premiers à rappeler les convictions religieuses des membres d’une commission d’étude qui rejetterait l’euthanasie volontaire, ou l’adoption par les couples homosexuels, ou les mères porteuses ? Admettraient-ils qu’un catholique convaincu puisse mettre de côté sa foi pour réfléchir objectivement, sans parti-pris, à des sujets qui par nature touchent à ses valeurs fondamentales ? La réponse est, bien sur, oui, et l’actualité le prouve chaque jour. Alors, pourquoi, nous, n’aurions nous pas le droit de rétorquer que les convictions idéologiques communistes de Mme Lacroix-Riz doivent être rappelées et prises en compte dans l’analyse de ses thèses historiques ? Et que son idéologie communiste, qui par nature n’est pas très différente d’une foi religieuse, devrait légitimement soulever un doute quant à son objectivité et à sa neutralité pour traiter des sujets historiquement aussi compelxes et sensibles que la résistance et la collaboration, dont les communistes furent parti prenante ? On ne lui ferait pas cette objection si elle publiait des articles sur la culture des orchidés dans le Vietnam du XIièeme siècle ou le tissage du coton chez les Bantous (quoi que... elle serait capable d’y voir une lutte des classes pré-moderne ...). Il est légitime de le faire dès lors que les conclusions de ses recherches sont intimement liées avec l’idéologie dont elle se revendique. Il est légitime de suspecter un biais idéologique dans ses travaux.
Enfin, je ne peux pas m’empécher de revenir sur cet argument tout aussi éculé des derniers défenseurs du communisme : oui, le régime stalinien, les Khmers Rouge, les maoïstes, les nord-vietnamiens, les laotiens, se revendiquent du communisme mais ils en constituent un dévoiement, une perversion contre-nature, une négation, même. Qu’importe les millions de morts, les camps d’extermination et de torture, les catastrophes humanitaires et économiques de la collectivisation forcée et de la planification industrielle, le totalitarisme culturel et politique. Ceci n’est pas du communisme, la théorie est parfaite, c’est son application qui a connu quelques bugs.
Il faut tordre impitoyablement le coup à ce mantra religieux. Demandons à nos amis progressistes de gauche ultralaïques s’ils seraient prêts à admettre sereinement la proposition suivante : "oui, il y a eut les guerres de religion, les croisades, les conquêtes islamiques en Afrique, et catholiques en Amérique du Sud, il y a eut l’inquisition, les lapidations, la Question, la décadende du clergé moyen-âgeux, mais tout ceci est le fait d’hommes qui se sont écartés de la perfection de la religion, qui n’est pas responsable de tout cela, leurs actions étaient la négation même de cette religion, il est juste de les condamner mais pas d’en déduire une critique de fonds des religions monothéistes, qui sont tout à fait respectables, et qu’il convient d’encourager et de promouvoir pour le salut de l’humanité". Acceptez-vous cette proposition, qui est l’exact symétrique de votre argument pour laver le communisme de son bilan sanglant ?
Je prendrai un autre exemple : êtes-vous prêt à réfléchir sincèrement à l’argument des libéraux, qui affirment que toutes les dérives actuelles de l’"ultra-libéralisme" et du "capitalisme financier" ne sont pas consubstancielles aux principes libéraux et capitalistes, mais en constitutent des imperfections, des excès contestables, des dérives malheureuses contre lesquelles il convient de prendre les mesures appropriées, mais qui ne remettent pas en question le bien-fondé de la théorie, qui au contraire renforcent la nécessité d’appliquer cette théorie libérale sans concession, totalement, parfaitement, jusqu’au bout, et que c’est à l’aube de ce "grand soir" libéral, seulement que l’on pourra voir à quel point elle est parfaite, noble, porteuse du bonheur de l’humanité... Cet argument est, là aussi, l’exact symétrique de cet arguement consistant à dédouaner le communisme des massacres de son histoire. Qu’en pensez-vous ? Le considérez-vous comme recevable intellectuellement et historiquement ??
Ainsi, le seul véritable exemple d’une société communiste pure serait ces quelques populations isolées du monde sur leurs îles mélanésiennes ou que sais-je... De paisibles pêcheurs, surement très heureux de leur sort, mais qui vivent dans un état de sous-développement quasi préhistorique... Bel argument, mais totalement erroné, car ce qu’il prouve, finalement, c’est que le communisme n’est adapté que pour de très petites communautés, isolées, et adepte d’un mode de vie semi-primitif. Le communisme est donc séduisant et exaltant sur le papier, mais complètement inadapté au monde actuel ; son application ne serait possible que pour des petites communautés isolées, vivant en autharcie, et prêtes à abandonner l’essentiel du confort et de la sécurité que le progrès de ces 3 derniers siècles nous a apporté. Malheureusement, les exemples des "communautés expérimentales" des XIX et XX siècle montrent que les êtres humains ne sont pas prêts à revenir en arrière pour vivre comme les papous ou les polynésiens. Cette vérité empirique, expérimentale, historiquement incontestable, ne laisse que deux options : abandonner, avec nostalgie mais pragmatisme, cette belle utopie qu’est le communisme ; ou bien l’imposer, contre la volonté des gens, par la rééducation, l’endoctrinement, l’élimination des rétifs, la brutalité la plus abjecte. C’est le chemin qu’ont choisi les révolutionnaires français, russes, cambodgiens, cubains, c’est le chemin logique de cette idéologie qui a mené à la Terreur, au génocide vendéen, aux exterminations de masse en Russie, en Chine, au Cambodge, aux désastres économiques que furent le Laos ou Cuba. C’est l’examen de ces faits qui contredit l’argument inepte selon lequel la théorie communiste n’est pas redevable de ces crimes, car ces crimes en constituent la conclusion logique, imparable, dès lors que la réalité lui résiste et rend nécessaire la fabrication d’un "homme nouveau"...
Les derniers partisants du communisme, peu nombreux mais hélas encore trop influents sur l’opinion publique et les élites françaises, sont-ils prêts à discuter sincèrement de ces sujets en mettant dans leur poche leurs belles convictions idéologiques ? Si oui, un vrai dialogue pourra s’instaurer entre les 2 "camps", l’aveuglement idéologique se dissipera, les théoriciens retourneront à leurs chères études et à leur ressentiment, les hommes de bonne volonté se retrouveront enfin sur la place publique pour discuter, dans la tradition de la philosophie grecque, des meilleurs solutions économiques et politiques possibles (et non concevables). Sinon, la gueguerre idéologique continuera de s’embourber et de paralyser l’action politique, l’histoire sera détournée et instrumentalisée par un camp comme par l’autre, et je ne donne pas cher du sort de notre pays, pour ne parler que de lui.
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