M. Branche
Sachez que je vous lis avec un œil bienveillant et que je vous prends tout à fait au sérieux. Je sais que vous maîtrisez votre sujet, que vous n’êtes pas un dilettante, et j’ai deviné vos sources : les neurosciences m’intéressent pour l’apprendre, qui est mon domaine principal. Et même si j’emploie le présent, je n’ai pas plus de certitudes que vous. Je sais bien qu’à toute vérité s’oppose une vérité supérieure ; que ce qui était vrai hier ne l’est plus aujourd’hui. J’ai cependant quelques rares certitudes : nous sommes tous égaux, nous sommes tous importants, nous avons tous besoin les uns des autres, il faut de la diversité, toute organisation de grande taille est totalitaire, nous avons tous la capacité à faire mieux que ce que nous faisons. En dehors de cela (et de tout ce qui humaniste), je suis comme tout le monde, je cherche…
Mon approche privilégiée dans la construction du savoir est celle de l’opposant. Et je m’oppose même fréquemment à moi-même ! Antithèse-thèse-synthèse : voilà mon carburant cognitif ! Cela avait d’ailleurs le don d’énerver/amuser Edward de Bono, l’un de mes maîtres (et votre « concurrent ») ; d’où sans doute sa détestation des « trois voleurs » (les philosophes antiques) comme il se plaît à le rappeler dans chacun de ses livres. Voyez donc mon opposition pas comme un moyen d’assurer la supériorité d’une thèse sur une autre, mais comme un moyen d’élaborer un savoir et tendre à la synthèse.
De nombreux philosophes antiques avaient déjà, bien avant Varela donc, noté le lien entre sujet et objet. Et c’est naturellement une thèse qui se tient. Les tenants du concept de Gaïa voient d’ailleurs en la Terre une sorte de personne.
Comme vous, je crois bien entendu que les TIC vont permettre à l’homme de muter ; mais ce n’est qu’une voie, qu’une étape dans la faculté opportuniste (adaptabilité) de l’homme. Cette faculté est innée, sur le plan biologique (évolution du corps humain) et cognitif (apprendre).
Je ne sous-estime nullement la faculté du non-conscient (pour reprendre votre mot) à donner une intuition de sens qui échappe au conscient au moment où il s’en saisit. C’est bien la raison pour laquelle il faut laisser une information que l’on ne comprend pas de côté et y revenir plus tard parce que les connexions se seront faites en l’absence du processus conscient (en réalité, c’est un peu plus compliqué, mais passons), donc l’intuition de sens aura été donné, vous le savez aussi bien que moi.
Ce que je soulevais surtout était la faculté du cerveau à créer des structures, donc à rattacher tout élément informatif ou cognitif à ces structures. Voilà pourquoi on peut trouver un lien entre une chèvre et un réseau bioneuro. Il est très difficile de se dégager de ces structures. Cf le taux impressionnant d’échec à l’exercice des « neuf points » (vous savez : tracer 4 droites sans lever le stylo pour relier 9 points alignés en 3 groupes de 3). Et même le processus non-conscient ne peut s’empêcher de structurer. D’où l’intérêt des exercices de créativité (Aznar a publié un excellent bouquin qui en relate quelques-unes). Comme le disait Bono, l’humour est un bon exemple de déstructuration !
Sur le rôle d’internet comme accélérateur des facultés d’analyse et stockage, je suis entièrement ok. Mais ça ne changera rien en ce qui concerne la faculté du cerveau à fabriquer des structures. Sur notre potentiel, vous parlez à un convaincu (j’ai même mis dans ma bio que j’étais un fervent partisan de l’éducabilité). Mais je suis beaucoup plus sceptique sur l’existence d’un 6è sens issu d’internet. Mais ça n’est pas grave.
Concernant les théories des 3 cerveaux et des 2 hémisphères, je sais qu’elles ne sont pas acceptées par tous. En fait, c’était surtout le sort qu’on en a fait, à savoir catégoriser les personnes et leurs actes en fonction de cela : « toi tu es cerveau gauche, toi le droit, etc. ». L’asymétrie du cerveau a été mis en évidence par Fink et John Marshall à l’aide d’un scanner (expériences sur les lettres Navon), et mise en relation avec les travaux de Sperry dans les 60’. Puis, une opération chirurgicale (dissection de la solive du cerveau) consacra l’ensemble. Or, c’est Hellige qui montra le premier que les 2 côtés du cerveau sont actifs car le cerveau droit a les propriétés du cerveau gauche et inversement. Concernant le cerveau trine (Mc Lean), la polémique est du même genre effectivement. Les trois parties – si tant est qu’on accepte leur existence - sont en relation.
Si vous vous intéressez au cerveau, à la façon dont on apprend, comprend, mémorise, réfléchit (…), alors je vous invite à lire les ouvrages de La Garanderie si ce n’est déjà fait. De tous les auteurs en sciences cognitives (neuro, psycho, etc.) que j’ai lus (et Dieu sait le nombre de bouquins que je me suis enfilé sur ces sujets !), il est celui dont les thèses ont une portée pratique directement mesurable. Quand on l’a bien compris, c’est sacrément efficace pour tout ce qui concerne l’apprendre et le management (sans compter d’autres applications qui pourraient en découler).
Bonne lecture mon ami.
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