Un peu de philosophie ....
Accommodements raisonnables. Droit à la différence et non différence des droits
par Yolande Geadah, auteure
Dans
le débat actuel sur les accommodements raisonnables, on oublie trop
souvent que cette question ne concerne pas seulement les libertés
individuelles. Elle met aussi en cause la possibilité même de maintenir
un espace public commun. Si jusqu’ici on s’en est remis aux tribunaux
pour décider de ce qui était acceptable ou non des demandes
d’accommodement, on se rend bien compte aujourd’hui que cette approche
juridique ne suffit pas. Une réflexion collective sur les exigences du
vivre ensemble au-delà de ce que le droit permet est donc nécessaire.
Cette question est aussi une question politique.
Cet
essai s’adresse aux citoyens et citoyennes de toutes cultures et
religions, aux défenseurs des droits humains, aux hommes et aux femmes
politiques, et aux représentants des institutions et des médias. Il
fait d’abord le point de façon éclairante sur les différents incidents
à l’origine de ce débat, il précise la notion d’accommodement, utilisée
souvent de façon abusive.
Il
rappelle les exigences démocratiques de laïcité et il en expose trois
modèles institués - français, étasunien et turc. Il permet ainsi de
dégager les lignes directrices qui devraient guider l’action des
responsables des services publics et des organismes de la société
civile, quand ils sont confrontés à des revendications émanant de
diverses communautés ethnico-religieuses.
Extrait de l’introduction :
Distinction entre inclusion, intégration et assimilation
À
mon avis, l’approche juridique des accommodements repose sur une
logique individualiste des droits qui vise l’inclusion restreinte des
individus à court terme, mais qui ignore les objectifs d’intégration
des communautés à long terme. Selon le Petit Robert,
l’inclusion concerne l’introduction d’« un élément dans un milieu de
nature différente », tandis que l’intégration renvoie à
l’« établissement d’une interdépendance plus étroite entre les parties
d’un être vivant ou les membres d’une société ».
On
fait fausse route, me semble-t-il, en privilégiant l’inclusion
restreinte qui autorise chaque individu et chaque communauté à
conserver ses valeurs intactes, encourageant ainsi un modèle de
développement séparé, plutôt que l’intégration qui exige un certain
cheminement pour créer un rapprochement au niveau des valeurs communes
à respecter. Le modèle fondé sur l’inclusion restreinte entraîne une
juxtaposition de communautés culturelles séparées, qui peuvent se
côtoyer dans un même espace mais qui continuent de vivre chacune selon
son système de valeurs, avec un minimum de communication entre elles.
Ce modèle, appuyé par la politique du multiculturalisme, comporte
certains avantages. Il a permis jusqu’ici l’insertion de nombreuses
communautés immigrantes, surtout d’origine européenne, qui ont réussi à
s’établir et à prospérer tout en conservant leur culture d’origine sur
plusieurs générations. Malgré les avantages de ce modèle, l’histoire
nous montre qu’il est porteur de tensions et de conflits sociaux
latents.
À
l’inverse, le modèle de l’intégration permet de sortir de l’enfermement
identitaire et de la ghettoïsation qui emprisonnent les individus, et
surtout les femmes, à l’intérieur de leur communauté d’origine. Ce
modèle est plus favorable au plein épanouissement du potentiel des
individus. En favorisant une plus grande interaction entre les membres
des diverses communautés, il contribue à consolider les liens sociaux
qui sont à la base de la citoyenneté moderne. Certes cela suppose
l’abandon de certaines valeurs et pratiques traditionnelles, au profit
d’une intégration permettant de jouir des mêmes droits que l’ensemble
des citoyens et des citoyennes et d’avoir les mêmes obligations.
Soulignons
ici qu’intégration n’est pas assimilation. L’assimilation suppose la
supériorité d’un modèle unique (celui de la société d’accueil), imposé
aux membres des minorités immigrantes qui doivent abandonner leur
culture d’origine pour épouser entièrement la culture dominante et se
fondre dans la société d’accueil. Dans le modèle fondé sur
l’intégration, il ne s’agit nullement d’imposer un modèle uniforme dans
tous les aspects de la vie, mais plutôt de construire ensemble une
société partageant des valeurs et des règles communes, tout en
respectant la diversité culturelle. Mais cela ne peut se faire que par
le respect prioritaire de la société d’accueil.
Vlb éditeur
Coll. « Partis pris actuels »
Essai, 2007
ISBN 978-2-8900-5999-3
12.95 $