La Croix Rouge, en tant qu’appareil institutionnel et logistique, est une organisation incomparable pour la rapidité, l’intelligence et la qualité de sa mobilisation lors des désastres humanitaires issus des catastrophes naturelles, politiques et technologiques. La légitimité de son action, partout dans le monde, afin d’« alléger toutes les souffrances de l’homme », n’est pas à remettre en cause, du moins apparemment.
Toutefois, l’horizon d’inanité des principes de la CRF par accumulation de faits significatifs pourrait nous faire accroire d’une déficience certaine de son esprit et donc d’une entrave concrète de son action.
Pourtant, au-delà de ce qui est très justement souligné dans votre article, il nous semble plus impératif encore de nous interroger sur la légitimité d’universalité (géographique et humaine) sur laquelle elle fonde son action et d’en déterminer l’éventuelle source de confirmation de la misère engendrée par le capitalisme.
En effet, si nous partons de l’idée que le capitalisme génère une souffrance inacceptable pour l’humanité sous toutes les formes de misère (sanitaire, politique, sociale, esthétique, philosophique, spirituelle), la Croix Rouge sert-elle alors uniquement de « pansement » à l’horreur économique ? Si oui, elle serait en quelque sorte la justification d’une bonne conscience et d’un supplément d’âme du capitalisme qui pourrait ainsi poursuivre son action de mépris et d’atteinte à l’intégrité de la vie sans jamais répondre de sa responsabilité. Elle serait même en connivence avec lui en exploitant la misère dans sa communication pour la collecte de dons, ce qui reviendrait à l’interpeller sur le sens de sa neutralité et les limites de celle-ci dans la situation actuelle où l’on est en droit de s’interroger sur son réel statut : bras armé et servile de la souffrance des hommes générée par le capitalisme hyperindustriel ou militant désintéressé pour la vie ?
L’enjeu d’une telle interrogation est d’étudier radicalement, non pas si l’on doit dénoncer l’action passive de la Croix Rouge à cet égard, mais d’essayer d’envisager en quoi elle s’intègre ou non à la logique capitaliste et comment une telle organisation mondiale aurait la légitimité inaliénable d’exiger que le capitalisme en réponde devant les hommes pour son entreprise de paupérisation généralisée.
Et si la Croix Rouge a pour vocation d’alléger toutes les souffrances des hommes comme elle le revendique sur son site institutionnel, elle doit alors prendre en considération celles qui apparaissent avec moins de violence et d’effet médiatique, soit l’ensemble des effets de la société de contrôle (atteinte aux libertés individuelles de circulation, d’expression, d’imagination, de communication, de création) que le capitalisme a mis en place et qui tend à créer une civilisation en désamour de l’homme.
C’est en fin de compte une manière d’affirmer que l’action de la CRF, qu’elle soit ou non légitimée a priori par ses principes ou a posteriori par l’opinion, est d’emblée politique. Elle l’est dans le sens où elle intervient « toujours et partout où souffre l’homme », c’est-à-dire au fond où la cohésion est effectivement menacée selon les critères objectifs et subjectifs dont elle s’est dotée.
C’est pourquoi, selon nous, une réelle politique de l’avenir de l’homme, comme tissu de relations perpétuées, n’a d’existence possible que par la lutte contre les motifs irrationnels qui justifient l’apathie générale et dont la CRF participe, même involontairement, à l’interminable entraînement.