Traduction
du texte de Goethe ” Chants guerriers et haine nationaliste”
(”Kriegslieder und Nationalhass”)
Dans une conversation avec
Johann Peter Eckermann, en date du 14 mars 1830, Goethe explique son
refus de participer en 1813 à la campagne haineuse de nombreux
intellectuels allemands dirigée contre la France et qui accompagnait le
soulèvement armé contre les troupes de Napoléon.
“On vous a
reproché”, fis-je remarquer un peu imprudemment, ( C’est Eckermann qui
parle) ” que durant cette glorieuse période, vous n’ayez pas, vous
aussi, pris les armes, ou, du moins, usé de votre influence comme poète.
“Laissons cela, mon cher,” répliqua Goethe. Nous vivons dans un
monde absurde qui ne sait ce qu’il veut et qu’il vaut mieux laisser
s’exprimer et laisser faire. Comment aurais-je pu prendre les armes,
alors que je n’éprouvais pas de haine ! Et comment aurais-je pu haïr,
alors que ma jeunesse était derrière moi ! Si j’avais vécu ces évènements
à l’âge de vingt ans, alors oui, je n’aurais pas été le dernier. Mais
c’est lorsque j’eus dépassé la soixantaine, que tout cela se produisit.
Ecrire des chants guerriers et resté calfeutré dans sa chambre,
pensez vous vraiment que cela convenait à ma nature ? Dans le bivouac, là
où la nuit on entend hennir les chevaux des avant-postes ennemis, oui,
cela m’aurait convenu. Mais ce ne fut ni ma vie, ni mon affaire, plutôt
celle de Theodor Körner. Ses chants guerriers s’accordent parfaitement
avec sa personnalité. Mais chez moi, qui n’ai ni une nature guerrière,
ni l’esprit guerrier, des chants de guerre n’auraient été qu’un masque
incongru. Dans mes oeuvres poétiques, je n’ai jamais simulé. Ce que je
n’ai pas vécu et qui ne me concernait ni me touchait directement, je ne
l’ai ni écrit dans mes oeuvres, ni exprimé oralement. Je n’ai écrit des
poèmes d’amour que lorsque j’étais amoureux.Comment aurais-je pu écrire
des poèmes de haine, sans éprouver de la haine ? Et soit dit entre nous,
je ne haïssais pas les Français, encore que j’aie remercié Dieu, lorsque
nous en fûmes débarrassés. Comment aurais-je pu haïr une nation
qui compte parmi les plus cultivées de la terre et à laquelle je suis
redevable d’une si grande part de ma propre culture ?
De toute
façon, poursuivit Goethe, la haine nationaliste est chose bien
singulière. C’est aux degrés les plus bas de la culture que vous la
trouverez empreinte de la plus grande force et de la plus grande
virulence. Mais il y a un niveau, où cette haine disparaît totalement,
où l’on se situe en quelque sorte au-dessus des nations, et où l’on
ressent un bonheur ou un malheur qu’éprouve le peuple voisin, comme s’
ils concernaient notre propre peuple. Ce niveau de culture fut conforme à
ma nature et et c’est à ce niveau que je m’étais fermement placé avant
d’avoir atteint mes soixante ans.”
“Voilà un homme !” pour
reprendre l’ exclamation prêtée à Napoléon, lors de leur rencontre !
N’est-ce pas cela que l’on appelle la “grandeur d’âme” ? Goethe était
déjà bel et bien “un citoyen du monde”… Et combien paraissent mesquines
et viles les basses manoeuvres politiciennes et populistes qui tentent
de manipuler le sentiment national de nos concitoyens, presque deux
siècles après la disparition de l ’auteur de “Faust” !