Bonjour Bernard,
intéressant article, avec lequel je me trouve des affinités.
Le système économique libéral et ses contraintes matérielles sont une réalité, mais le fond du problème, à mon avis, est dans la représentation, dans l’image, que se fait l’humain moderne de lui-même et de son cadre social, et comment l’Etat les conçoit. C’est dans l’imaginaire des gens qu’est le vrai champs de bataille.
Cad dans l’identité humaine, identité de genre, telle qu’elle est définie aujourd’hui : non pas « qui » nous sommes, mais « ce que nous sommes ».
Jean Claude Kaufman, dans son essai sur l’identité humaine, se pose entre autre la question de savoir où est passé le lien social qui existait jadis entre les humains, et il constate que ce lien a été capté à sa création par l’Etat ; mais, plus que celà, c’est notre identité même que cet Etat a capté dans nos Etats-Nations modernes, car le « citoyen » ne saurait plus prétendre seulement exister indépendamment de cet Etat.
En vérité, même si avant la lettre, la révolution française était déjà fondamentalement communiste dans son essence ; elle était la victoire du principe du collectif, au nom du bien public, sur l’image humaine « royale », ancienne et totalement déconsidérée par la déchéance de la cour.
Mais, quelque part, la déconfiture de cette image d’une nature humaine autonome, « royale », s’est étendue à chacun d’entre nous aujourd’hui :
D’humains autonomes, sujets à nous-mêmes et aux autres, dans un Monde naturel qui nous fournissait notre subsistance, nous sommes devenus usagers, citoyens d’un Etat dont nous dépendons à tous niveaux.
Ce statut de « citoyen », présenté comme valorisant car source théorique des droits civiques, est en réalité un statut de mineur en face de l’Etat, de mise sous tutelle de l’humain par la « majorité » et le bien public, représentés par cet Etat.
Et c’est ainsi que l’être humain, corseté dans cette tunique de Némésis qu’est la citoyenneté, a aujourd’hui pour premier devoir de s’adapter à tous les changements de conditions de vie décidés par ce système, d’en accepter « avec enthousiasme » toutes les règles, même celles qui sont en opposition avec sa propre nature : il doit en permanence faire passer sa conformité de citoyen et d’employé avant ses particularités humaines.
Et s’il échoue, la faute lui en revient ; là, comme vous le remarquez dans votre article, le « péché » du mauvais citoyen permet de dédouaner la société étatique de toute responsabilité vis à vis de lui, et même bientôt d’envisager, pour le bien de tous, une « reprogrammation », qu’elle soit chimique ou génétique...
De nos jours, la chose la plus subversive, la plus étrangère dans cette société, ce qui fait « tache », n’est-ce pas de plus en plus la nature humaine elle-même ?
Et si beaucoup de gens réagissent devant l’aspect inhumain de certaines « chasses à l’immigré », n’est-ce pas parcequ’au fond d’eux-même il se ressentent comme tout aussi étrangers à ce système, et qu’ils voient dans cette obligation universelle de conformité que nous subissons tous une chasse aux particularités et aux valeurs humaines ?
Amicalement Thierry