@ Ibraluz mais surtout à tous ceux qui (honnêtement) veulent connaître le fin mot sur l’histoire de la bibliothèque d’Alexandrie
Citations tirées de l’ouvrage Luciano Canfora dont M. Ibra-lumière-éteinte me recommandait pieusement la lecture : « La véritable histoire de la bibliothèque d’Alexandrie » Editions Desjonquères Paris 1988 - Chapitre XVI - pages 97 à 112. Chapitre intitulé « Dialogue de Jean Philipon avec l’Emir Amrou ben Al-as qui s’apprête à incendier la bibliothèque ». Pour les sources concernant ce dialogue je laisse à M. Ibrapaumé se reporter à ss « fiches de lecture », s’il les retrouve.
« J’ai conquis la grande ville de l’Occident [...] et il m’est difficile d’énumérer ses richesses et ses beautés. [...] La ville a été conquise à la force des armes et sans aucun traité. Les musulmans sont impatiens de jouir du fruit de leur victoire » écrivait Amrou bel al-As au calife Omar. [on sait ce qu’il est advenu de la ville antique... on en cherche encore les traces...]
Canfora poursuit : « Les généraux byzantins entrèrent par deux fois au moins dans le port d’Alexandrie, et en furent chassés autant de fois par Amrou. Celui-ci, bien qu’à Bagdad [à propos, je suggère à M. Ibraluz d’écrire dérechef à Mr. Canfora afin qu’il rectifie son texte selon ses indications précédents concernant la fondation de Bagdad...] le calife eut renoncé à toute idée de destruction et de saccage, exaspéré par la répétition des attaques ennemies, resta fidèle à sa promesse de rendre Alexandre »accessible de tous les côtés comme la maison d’une prostituée« et fit démanteler les tours et une bonne part des murailles. » [notons au passage la noblesse de cette pieuse comparaison pour une des plus belles cités de l’Antiquité...]
Canfora ajoute : « Amrou n’était pas un guerrier inculte. [...] Au temps de l’occupation d’Alexandrie, le très vieux Philopon, l’infatigable commentateur d’Aristote, selon son très beau surnom, était encore vivant, comme le rapport Ibn al-Kifti dans son Histoire des Savants (mais certains au contraire en doutent). [...] Amrou commença à fréquenter ce vieillard car il était particulièrment séduit par ses arguments contre l’incroyable confusion chrétienne à propos de la trinité ».
Canfora s’étend alors sur les relations d’Amrou avec Jean :« Jean osa enfin un jour aborder, dans leur conversation quotidienne, l’argument que depuis longtemps il avait sur le bout de la langue, mais qui restait chaque fois inexprimé : »Tu as scellé tous les dépôts d’Alexandrie, et il est juste que toutes les marchandises t’appartiennent. Je n’y fais aucune objection. Mais il y a des choses dont ni toi ni tes hommes ne sauriez vous servir : je voudrais te demander de les laisser ici.« Amrou lui demanda quelles étaient ces choses, et il répondit : »Les livres du trésor royal. Vous avez mis la main dessus, mais je sais que vous ne sauriez pas vous en servir« . Amrou, surpris, se renseigna au sujet de celui qui avait rassemblé ces livres, et Jean commença à lui raconter l’histoire de la biblitohèque. »
C’est donc bien que ces livres existent et que les conquérants arabes ont mis la main dessus.
En ce qui concerne la génèse de ces livres et leur localisation, Canfora précise :« Où étaient et où se trouvaient en ce moment les livres d’Alexandrie, c’est un sujet qui mérite quelques éclaircissements. Trois cent cinquante ans plus tôt, la reine Zénobie, arabe de Palmyre [...] avait conquis puis perdu Alexandrie. Quand l’empereur Aurélien reconquit la ville, ce fut le quartier de Brouchion qui souffrit des dommages les plus graves. Quelques années plus tard, Dioclétien mit véritablement la ville à sac. Le Musée [...] dut subir d’énormes dommages. Dans l’attaque contre les temples païens de l’an 391, le Sérapéum [lieu où d’après Canfora se situait le bibliothèque] fut détruit. [...] Les livres, évidemment, avaient changé eux aussi, pas simplement dans leur contenu. Il ne s’agissait plus de rouleaux délicats d’autrefois [...] mais de parchemins élégants et solides, reliés en gros volumes, fourmillants d’erreurs à cause de l’oubli croissant du grec. Et désormais dominaient les écrits des pères de l’église, les actes des conciles, et les »saintes écritures« en général. »
Plus loin Canfora rapporte les détails du dialogue d’Amrou avec Jean Philopon : « C’est alors que Jean se souvint d’un livre qui avait joui d’une immense fortune parmi les écrivaisn grecs ; recopié, résumé, plusieurs fois remanié, aussi bien par les Juifs que par les chrétiens : le récit d’Aristée [Canfora décrit ce texte longuement dans les chapitres précédents]. En retouchant l’ancien récit, il poursuivit donc ainsi : »Quand le roi en fut informé, il dit à Démétrius « Crois-tu qu’il y ait d’autres livres sur terre que nous n’ayons pas encore ? » Et Démétrius : « oui, il y en a uune grande quantité en Inde, en Perse, en Géorgie, en Arménie, à Babylone et ailleurs aussi. » Le roi s’émerveilla en l’entendant et répondit : « continue donc à les chercher ». Et il procéda dans cette recherche jusqu’à sa mort."
Canfora précise : « Dans cette réélaboration arabe, le monde apparaît bien plus grand, et l’objectif du recueil complet des livres bien plus vaste que dans le récit original d’Aristée. »
Suite du dialogue de Jean Philopon avec Amrou : « Et bien, ces livres [...] continuèrent au fur et à mesure à être conservés et gardés par les souverains et leurs successeurs jusqu’à nos jours » Amrou comprit que Jean lui parlait de quelque chose de très important ; il se tut un moment, puis ayant médité sa réponse, il dit à son ami :« Je ne peux disposer de ces livres sans la permission d’Omar mais je peux lui écrire, et lui rapporter les choses extraordinaires que tu m’as dites ». Et c’est ce qu’il fit."
Précisions techniques fournies par Canfora : « une lettre mettait en moyenne douze jours de navigation pour parvenir d’Alexandrie à Constantinole ; elle en mettait un peu plus pour parvenir jusqu’à Bagdad [que M. Ibraluz n’oublie son courrier rectificatif à l’intention de l’auteur défaillant] [...] et il en fallait autant pour la réponse. Ainsi, pendant un mois environ, le destin de la bibliothèque fut lié à la réponse d’Omar. »
Canfora rapporte que pendant ce temps, certains Grecs ralliés à la cause des musulmans mirent en doute la parole de Jean Philipon en affirmant que tous les livres d’une quelconque importance avaient brûlés lors des différents saccages que la ville avait subie. Amrou interrogea alors Jean Philopon à ce sujet. Tout le monde se rendit sur les restes du Sérapéum. Philopon réfuta les arguments des contradicteurs. Canfora écrit : « Amrou écoutait admiratif les mots clairs et concrets du Juif, si différents du ton inconsistant et insinuant de son informateur zélé. »
Dans sa poursuite du récit, Canfora restitue l’ambiance d’angoisse qui recouvrait tout ce qui touchait à ces livres. La discussion se poursuivit durant plusieurs jours, tant le sujet semblait inextricable. plus loin, Canfora reprend le fil des évènements : « Tandis qu’ils s’accordaient une pause [...] l’envoyé d’Omar, à peine débarqué à Alexandrie, rejoignit l’émir dans la demeure de Jean. Amrou lut le message : »quant aux livres que tu m’as désignés, voici ma réponse : si leur contenu est en accord avec celui d’Allah, nous pouvons nous en passer, puisque dans ce cas le livre d’Allah est plus que suffisant.S’ils contiennent au contraire quelque chose de différent par rapport au livre d’Allah, il n’est aucun besoin de les garder. Agis et détruis-les« . Il est facile d’imaginer la déception et le désespoir des deux. [...] Et pourtant à quoi d’autre fallait-il s’attendre d’un dévot bigot comme Omar - ruminait Amrou : de quelqu’un qui avait été capable, semble-t-il, d’empêcher le prophète mourant de dicter un second livre, en hommage à l’idée qu’il ya avait déjà tout dans le Coran ? »
Tiens, tiens, est-ce que ce paragraphe n’accréditerait pas mon point de vue sur l’existence de plusieurs corans, et sur la manipulation des textes par les puissants entourant Mahomet...
Fin du récit de Canfora :« Il n’était plus possible[après la réponse du calife], ni de bon goût, de rester présent plus longtemps. En silence, évitant d’inutiles politesses, Amrou quitta à jamais la maison de Jean. Obéissant fidèlement à la réponse du calife, il entreprit l’oeuvre de destruction. Il fit distribuer les livres à tous les bains d’Alexandrie pour qu’on s’en servit comme comme combustible pour les étuves qui les rendaient si confortables. »Le nombre de ces bains - écrit Ibn al-Kifti- était bien connu, mais je l’ai oublié« . (Ils étaient quatre mille, comme nous le savons par Eutichius). » On dit-il, poursuivit-il, qu’il a bien fallu six mois pour brûler tout ce matériel. Seuls les livres d’Aristote furent épargnés".
L’étude de M. Canfora se termine sur ces mots. Les chapitres suivants sont consacrés aux différentes sources de son récit.
J’ai fait cet important effort pour récopier ces différents passages, non pour rafraîchir les notes de lecture de M. Ibraluz qui me semble définitivement irrécupérable quant à sa notion d’honnêteté intellectuel, car il s’imagine s’adresser toujours à des ignares. A croire qu’il en a l’habitude dans son entourage. J’espère que ces précisions seront utiles à ceux qui s’interrogent sérieusement sur ce crime culturel. Il va sans dire que les musulmans ne sont pas les seuls à en avoir commis. Nous avons appris à reconnaître les les notres, qu’ils aient donc la délicatesse et le sens de l’honneur de commencer à reconnaître les leurs, au lieu de s’obstiner à vouloir toujours les reporter sur les autres ou de les perdre dans les méandres d’une dialectique minable.
Patrick Adam
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