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Patrick Adam 20 septembre 2006 10:06
Patrick Adam

@ Ka

Bonjour. J’ai mis un peu de temps à te répondre, non que je n’en avais pas envie, mais j’ai eu pas mal d’occupations et j’aime bien parler avec toi à tête reposée.

Comme tu le dis, mon intérêt d’agnostique pour les religions vient sans doute de mon éducation, mais aussi des quelques voyages que j’ai fait (je n’ai pas voyagé beaucoup mais quand je l’ai fait ça a toujours été sur des périodes relativement longues). Je n’aime pas pratiquer le tourisme, mais j’aime m’immerger dans un monde différent du mien. Et par un concours de circontances sur lequel il n’est pas nécessaire de revenir, j’ai passé pas mal de mon temps en contact avec le monde musulman.

à mieux cerner les différences d’avec mon milieu « naturel ». Dès lors, tout s’est enchaîné, et l’aventure personnelle que j’ai vécue au Maroc m’a enrichi d’une expérience que je crois être originale. Il m’a fallu des années pour forger mon impression sur ce pays, son environnement culturel et social. Alors imagine un touriste qui vient passer dix jours à Marakech ou Essaouira, qu’est-ce qu’il peut comprendre... Je ne dis pas que ma vision est la meilleure. Je pense quand même qu’elle est authentique et qu’elle pose de vraies questions pour tous ceux qui aiment ce pays, et le Maghreb en général.

La violence m’a toujours fait peur. Longtemps (je suis de la génération du flower power) j’ai cru que nous pourrions nous en débarrasser, et voilà que je la vois envahir les rues, les télés, les écoles, les bus, les trains, les familles, et le pire, c’est quand je la lis dans le regard des adolescents et parfois même des enfants. Alors je me dis : peut-être qu’en Occident, la télé et la défaillance de certains parents permettent à cette violence de se manifester et l’alimentent, mais comment se fait-il que les pays gouvernés par la religion nous offrent des images pire encore. Il y a bien un sacré problème là-dedans.

Mon expérience au Maghreb m’a permis aussi de faire la différence entre deux façons de voir la religion qui sont rarement expliquées, tant chez les chrétiens que chez les musulmans. A savoir que le message délivré par les textes « sacrés » ont toujours deux optiques : l’une tient au rapport personnel de la « créature » avec son « créateur ». Je m’occupe rarement de ça, car c’est du domaine individuel et je ne me sens pas en droit d’aller fouiller dans les sentiments de ceux qui m’entourent (je les respecte trop), l’autre est du domaine du collectif, c’est à dire des rapports que les hommes entretiennent entre eux. Et là, je vois énormément de différence, dans la perception de l’autre, dans la notion de famille (idée qui n’a cessé d’évoluer en Europe alors qu’elle est totalment figée chez les Arabes ou les Berbères). Je vois aussi des différences flagrantes dans l’intention et la méthode éducative, dans la place offerte à chacun au sein de la société ; tous ces aspects pouvant se décliner dans de multiples manifestations de contradiction.

Pour moi, le boudhisme accorde une place prépondérante à la partie individuelle de l’enseignement de maîtres qui se veulent dépositaires d’un savoir ultraperceptif dont seuls peuvent profiter généralement les gens qui se coupent des réalités du monde, pour laisser à d’autres le soin d’accomplir le sale boulot à leur place. Même les moines tibétains ont besoin de « petites mains » pour couper leur bois, construire les lamasseries, nettoyer les chemins couverts de neige, faire avancer leur yaks, et ramasser les récoltes qui alimenteront leurs communautés. Ce mode de fonctionnement serait à mettre en parallèle avec la règle monacale édictée par Saint Benoît et qui modifié le cours de l’histoire en l’Occident, règle qui affirmait que le travail est aussi (et avant tout) une prière. J’aimerais qu’on aille raconter ça un peu plus souvent aux mollahs iraniens, mais aussi aussi cheikhs et « savants » de tout poil qui passent leur temps assis dans les mosquées à se caresser le sentiment religieux dans le sens du poil.

Pour ce qui est de ce que t’ont enseigné tes parents, c’est normal que tu rencontres des tiraillements avec ta vie actuelle. Moi aussi j’ai ressenti ça, en d’autres temps. Le monde moderne et mes lectures m’ont obligé à me poser des questions qu’on avait occultées et ça fait toujours mal de quitter les garde-fous qu’on a construit autour de soi depuis l’enfance. Je pense que tu es, ainsi que Wrysia, l’exemple vivant de ce que peut donner une évolution noble et courageuse des religions, quand elles sont canalisées pour le bien des autres et non comme une revendication identitaire. La religion est faite de dogmes et de rituels. Ceux qui veulent les respecter ne sont criticables qu’à l’instant où ils veulent les imposer aux autres comme c’est le cas aujourd’hui dans nombre de pays musulmans. Un intervenant a signalé que l’Algérie vient d’émettre une loi punissant ceux qui détournent un croyant de la foi ; le Maroc en possède déjà une d’identique dans son arsenal judiciaire. Il me semble que c’est un signe de faiblesse. Une religion bien dans ses baskets ne devrait pas avoir recours à de tels procédés de peur et de menaces.

Pour ce qui est du Coran, je ne suis pas le premier à dire que ce texte est une « compilation » d’autres textes, malheureusement souvent mal digérés. Un jour, si tu le veux, nous parlerons ensemble de la fameuse sourate XVIII « La caverne » et de la ballade entreprise par Moïse derrière un « jeune homme » qui détruit tout sur son passage, sous prétexte « d’anticiper le mal ». Comme justification de guerre préventive, il n’y a pas mieux... Mais restons-en au verset 112 de la sourate XX « Ta Ha » : « ainsi nous avons fait descendre un livre arabe et nous y avons répandu des menaces ; peut-être finiront-ils par craindre Dieu, peut-être ce Coran fera-t-il naître des réflexions. » Il résume à lui seul une bonne partie de nos conversations.

Oui, tu as bien raison d’ajouter d’ajouter à mon propos que la connaissance peut détruire « toutes les relgions ». Mais n’est-ce pas naturel dans l’évolution de l’humanité. La (ou les) religions portent témoignage d’une réponse que l’homme s’est bricolée au cours des siècles pour répondre au mieux aux questions qui le tarabustaient. Mais il est évident qu’aujourd’hui nous devons allez chercher ailleurs ces mêmes réponses, car ce que nous avons appris, tant dans le domaine scientifique que dans le domaine des rapports humains, nous éloigne chaque jour un peu plus de cette vision du monde encore empreinte de mythes façonnés par des nomades (Abraham et son mouton, Jacob et son plat de lentilles, Jonas et sa baleine, Noé et son arche bourrée d’animaux, Job et son tas de fumier, etc...) Pour ce qui est de la polygamie, c’est aussi une tradition de bédouins, de gens qui vivaient de razzias (mot arabe) c’est à dire de tribus où le combat était une des occupations pricipales des hommes et où les femmesse retrouvaient bien souvent seules au retour des rezzou. Il est donc normal que ces sociétés aient voulu prendre en charge ces veuves. Mais, ainsi que tu le dis toi-même, il fallait avoir les moyens pour « assurer ». Ainsi cette « règle », ou tout au moins cette possibilité, renforce la constitution de castes et même de compétition en chefs de clans. Ma el Aïnin, le « grand » cheikh du désert tant vanté aujourd’hui au Maroc, n’a toujours eu que quatre épouses légitimes, mais il en a épousé une bonne trentaine (peut-être plus) en prenant soin de divorcer de chacune d’elles. Son but était de contracter des alliances avec toutes les tribus de la région de la Séguia el Hamra, puis, à la fin de sa vie, avec celles de la région de Chinguetti. Tu connais aussi la pratique du « mariage d’une nuit » qui permet à l’homme de s’offrir un peu de bon temps et d’aller à la mosquée le lendemain matin en toute quiétude.

Pour ce qui est des Berbères polythéistes ou non-croyants : tu fais erreur. A l’arrivée des Arabes au Maghreb, TOUS les Berbères étaient soit chrétiens, soit de confession juive. Le polythéisme n’existait plus depuis longtemps, même si certaines traditions demeurait vivaces dans la population. Mais il en est de même encore aujourd’hui dans l’Europe chrétienne avec, par exemple, les feux de la Saint Jean. Les Berbères ont subi une domination très dure, et ils en portent encore aujourd’hui les séquelles. La revendication berbère n’est donc pas prête de s’éteindre ; dès qu’on ouvrira un tant soit peu les vannes de la parole refoulée, des millions de gens vont s’y engouffrer. C’est donc que les Arabes ne seront pas parvenus à imposer leur domination dans les coeurs. Ils ont conquis la terre et pris les meilleurs champs comme tu le dis. Ils ont repoussé les Berbères dans les montagnes, mais ils ont créé la rancoeur.

Quand tu dis : « c’est vrai que beaucoup de communautés musulmanes ont tendance à ne se préoccuper que de leur petite sphère et pourtant rien ne les empêche d’œuvrer pour les autres, rien si ce n’est peut-être pour certains leur auto-suffisance et un mépris pour ce qui n’en fait pas partie ». Je ne peux que tu suivre en ajoutant que la miséricorde du musulman s’adresse toujours à un membre de la communauté des croyants, rarement à ceux qui n’en font pas partie. Voit-on le Croissant Rouge dans des zones où il y a peu de musulmans, par exemple en Amérique du sud quand il y a des catastrophes climatiques...

Pour ce qui est de ta formule : « et puis on se dit on verra bien après avec Dieu si ça passe ou ça casse (enfin je parle pour moi) ». Il n’y a rien à ajouter. Tu fais preuve d’une lucidité dont devraient s’inspirer pas mal de croyants de toute chapelle.

A bientôt pour d’autres échanges qui, ainsi que le disait Marsu, montrent que l’humanisme n’est le monopole de personne, mais que lorsqu’il se manifeste, il fait toujours fuir ceux qui en sont dépourvus.

Excuse-moi d’avoir été si bavard. Je t’embrasse. Patrick Adam



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