@ ka
Rien ne me gêne dans le fait que « Tout le monde se dépêche de rentrer à la maison avec un sachet dans la main qui contient les dernières commissions, pour bouffer TOUS la MEME chose, à la MEME minute, avec les MEMES gestes, et comme si c’était la meilleure chose du monde !........ » mais c’est la dignité humaine qui pour moi en prend un sacré coup.
Il me paraît IMPOSSIBLE qu’un peuple entier fasse très exactement la même chose au même moment. En ex-URSS on appelait ça un « lavage de cerveau ». Celui-là dure plus d’un mois et il revient chaque année pour bien conditionner les individus et les faire réagir en fonction de l’intérêt de la communauté.
Je connais bien le ramadan au bled, je vois comment les gens le pratiquent, que ce soit dans les maisons des bourgeois, chez des ouvriers et même chez les gens qui n’ont rien. Et si on n’y voit pas les mêmes aliments sur la table, les mêmes assiettes ni les mêmes napperons, on se rend compte que tout le monde est parfaitement conditionné pour accomplir ces mêmes gestes, au même moment. C’est bien pour cela que je parle « d’école de la soumission ». Un pays qui fonctionne à 90 ou 95 %, avec les mêmes gestes est un pays conditionné. Il n’est pas possible de raisonner autrement. Bien sûr, les gens ne font du mal à personne, mais tu sais très bien qu’il y a un rituel initiatique lié au ramadan. Un enfant en étant dispensé et il devient un « grand » quand il fait un ramadan complet. Plus une comptabilité pour récupérer en double les jours que certaines personnes (essentiellement les femmes en raison de leurs règles) auraient raté...
Comme tu le sais, le ramadan ne commence pas le lendemain de la « nuit du doute », mais bien avant (environ quinze jours), et il finit après la réappariton de la nouvelle lune à peu près dans le même laps de temps. C’est donc deux mois de perturbation totale pour l’ensemble des pays musulmans. Deux mois pendant lesquels quand tu demandes à quelqu’un une chose qu’il t’a promise et qu’il n’a pas faite, il te répond invariablement « c’est le ramadan.. »
Ka, dis-toi bien une chose, c’est que je ne fais pas de généralités, j’ouvre les yeux autour de moi et j’en tire une tendance générale, c’est différent. Je puis t’assurer que ce que j’ai toujours vu en période de ramadan, c’est un rite matériel, pour ne pas dire matérialiste, une restriction vécue comme un défi aux yeux des autres, bien plus que comme une réflexion intime sur l’abstinence.
S’il en était autrement, on ne verrait pas les gaspillages qui sont monnaie courante durant cette période et surtout on se cacherait pour jeûner, sans en faire un acte communautaire.
Au Sahara, les musulmans qui n’envisagent un repas sans avoir de la viande à table, se ruinent pour sacrifier au rite. Je connais pas mal de gens qui ont des dettes de 300 ou 350€ chez le boucher à la fin du ramadan. Bonjour l’abstinence, et surtout bonjour les livres qu’ils n’achèteront jamais à leurs enfants avec cet argent... Et après ça, on te dit que le pays est pauvre.
Je ne remets pas en question l’intention de chacun quand il jeûne. Vois ce que t’a dit Marsu : il jeûne lui aussi, mais il n’en fait pas tout un plat (si j’ose dire) et surtout, il ne désorganise pas toute une société avec un rite qui n’a plus grand chose de religieux.
La période du ramadan est celle où le Maroc connaît le plus fort taux de violence. Il faut s’être promené régulièrement à Casa, près de la Place de Marrakech, un peu avant le f’tour, pour voir la tension qui règne dans les rues, les bagarres qui éclatent pour le moindre geste ou la moindre parole de travers, et les voleurs qui s’en donnent à coeur joie pour profiter la fatigue des gens à qui ils s’intéressent.
Quand tu dis : « Moi ce que j’apprécie le plus dans le ramadan c’est pas tellement de pouvoir déguster après s’être privée mais c’est le rapprochement avec Dieu (je sais ça doit te faire marrer), et la convivialité, se retrouver le temps d’un repas pour discuter et rigoler avec ses proches, il n’y a pas de mal à cela. » je ne me permettrais jamais de te critiquer. Je trouve même que c’est un geste qui peut être porteur de valeurs humaines positives. Mais le ramadan en ville n’est pas celui du bled, j’en ai fait souvent l’expérience. Quant à la signification religieuse, bien que j’ai participé à deux ou trois centaines de ruptures de jeûne, je n’ai jamais vu dans une seule famille, quelqu’un mettre l’accent sur cet aspect à ses enfants. Pourquoi les parents ne font-ils pas une courte intervention pour rappeler la signification profonde de l’abstinence, l’obligation d’éviter le gaspillage, et surtout le fait que le ramadan ne doit pas être un simple geste « alimentaire ». On présente régulièrment le ramadan comme une fête... Alors où est la notion de recueillement intérieur, de retraite... Les gens passent leur journée à réfléchir comment ils vont organiser le f’tour...Difficile de trouver un semblant de logique à tout ça.
Bien à toi. Patrick Adam
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