C’est l’opposition égalité - liberté, plutôt que : liberté - ordre, qui caractérise l’opposition gauche - droite.
« Ce n’est point la liberté, c’est l’égalité absolue* qui a été le principe réel, et qui forme encore le vrai caractère de la révolution française. Pour s’en convaincre il suffit de remarquer que la liberté a toujours succombé dans nos troubles, qu’elle a subi le joug de Robespierre, du Directoire et de Buonaparte, tandis que l’égalité absolue s’est constamment maintenue. Les révolutionnaires ont conservé cette égalité sous la démocratie de la Convention, comme sous le despotisme de l’Empire. Les distinctions de Buonaparte n’établissaient pas de véritables rangs, vu qu’il n’avait fondé ni pairie, ni noblesse ayant des droits politiques : c’était toujours l’égalité masquée en baron, comte, ou dic. Ce principe de l’égalité absolue existe encore aujourd’hui, et c’est le plus grand obstacle à l’établissement du gouvernement constitutionnel, car l’égalité absolue s’accomode du despotisme qui nivelle tout, mais ne peut s’arranger d’une monarchie qui établit une distinction de pouvoirs. La liberté est le sentiment des âmes élevées : elle produit les grandes actions, crée les grandes patries, et fonde les institutions durables ; elle se plaît dans l’ordre et la majesté ; elle s’allie avec tous les gouvernements, hors avec le despotisme. L’égalité absolue est la passion des petites âmes : elle prend sa source dans l’amour-propre et l’envie, elle enfante les basses résolutions, et tend sans cesse au désordre et au bouleversement. Principe naturel de la démocratie et du despotisme, l’égalité absolue est d’autant plus dangereuse, quand son esprit domine chez un peuple, qu’elle ne peut être satisfaite, qu’en régnant sur des tombeaux. Ce qu’elle attaque est une chose qu’on peut détruire, mais qu’on ne saurait vaincre. Persécutez tant qu’il vous plaira la noblesse, il faut tuer tous les individus nobles. L’égalité absolue est donc un principe de mort : elle ne peut rien fonder, parce que rien ne peut s’élever auprès d’elle, pas même la liberté qui est une supériorité réelle, comme la vertu. Aussi remarquez que les révolutions les plus sanglantes et les moins durables sont celles où l’égalité absolue a dominé. Rome établit la liberté avec la distinction des rangs ; sa révolution, dans le premier moment, ne coûta la vie qu’à Lucrèce [Lucretia] ; six cents ans de vertus et l’empire du monde furent le prix de cette modération républicaine. Ce principe posé, vous allez sur-le-champ découvrir le véritable esprit du parti royaliste et du parti révolutionnaire. Les royalistes sont en France les hommes qui veulent la liberté, avec l’égalité devant la loi, avec l’égale admission aux places et aux honneurs, avec la faculté d’atteindre à tous les rangs ; mais ils repoussent l’égalité absolue, incompatible avec une monarchie constitutionnelle. Les révolutionnaires veulent l’égalité absolue, et n’ont aucun amour sincère de la liberté. * Nous l’appelons ainsi pour la distinguer de cette égalité constitutionnelle ou l’égalité devant la loi, principe nécessaire et excellent, sans lequel il n’existe pas de liberté. » François René de Chateaubriand, Le Conservateur, août 1819.
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