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finael 18 juillet 2008 19:03
finael

Mais attention ! contrairement aux anarchistes, Marx ne dit pas que la richesse en soi, ou "la propriété c’est le vol", mais que c’est l’appropriation du travail et du bien d’autrui qui constitue le vol, l’injustice. On ne voit pas que Marx condamne la propriété en soi. Bien au contraire, il montre comment l’expropriation, bien souvent forcée, des petits paysans, comme la ruine des petits artisans ont fourni au capitalisme marchand la main-d’oeuvre qui lui était nécessaire. De plus, cela forçait les ex-paysans à entrer dans le système d’échanges pour se procurer nourritures et vêtement, alors qu’ils étaient pour la plupart autosuffisants auparavant[1].

Bien sûr, dans d’autres ouvrages (surtout le Manifeste du Parti Communiste, la Sainte Famille et l’ Idéologie Allemande), il pourfend la notion bourgeoise de la propriété et prône la mise en commun des moyens de production. Mais d’une part ces écrits sont antérieurs au Capital et réalisés en commun avec Friedrich Engels, et d’autre part c’est toujours cette vision "bourgeoise" de la propriété qu’il critique[2].

 

Au nom de l’éthique et de la morale

Marx est loin d’être le seul à penser que ce système économique est injuste et c’est au nom de la morale et de l’éthique mêmes de ses adversaires qu’il condamne le capitalisme marchand. Déjà dans l’antiquité, comme tout au long du Moyen-Age, la distinction entre marchands et voleurs (ou pirates) n’a jamais semblé évidente ; pour les grecs comme les romains, ils partagent le même dieu protecteur, Hermès ou Mercure[3] ; et que dire des banquiers : Le prêt à intérêt a été interdit par l’église jusqu’au XVIIème siècle[4] et n’a été accepté ensuite qu’avec répugnance. Cela explique d’ailleurs l’abondance de juifs dans ces professions : parias de la société, exclus des métiers "nobles", on ne les tolérait souvent que dans ces activités "méprisables" et méprisées qui permettaient de les supprimer en toute bonne conscience quand l’état, le roi ou l’église voulaient s’emparer de leurs richesses. Ce qui, des siècles plus tard, a justifié les attaques antisémites contre, justement, les "banquiers juifs" exploiteurs du sang des pauvres.

Marx se pose ainsi en héritier de la morale protestante et de la philosophie des lumières des XVIIème et XVIIIème siècles et il dénonce l’hypocrisie des puissants qui ne se réclament d’une éthique et d’une philosophie que pour mieux les trahir dans les faits. Comme le font d’autres philosophes ou moralistes qui pourtant le combattent.

Pour un humaniste comme Marx, la cause profonde des défauts du système c’est que le but de la production n’est pas intérêt général mais bien l’enrichissement des capitalistes, par un formidable gaspillage des hommes : "En dépit de sa ladrerie, la production capitaliste est d’ailleurs fort gaspilleuse de matériel humain, ( ... ) elle dilapide énormément de moyens matériels, perdant d’un côté pour la société ce qu’elle gagne de l’autre pour le capitaliste individuel.". "et c’est seulement par le gaspillage le plus énorme du développement d’individus particuliers qu’est assuré le développement de l’humanité en général, ( ...)." ainsi que de leurs capacités : "Les connaissances, l’intelligence et la volonté ( ... ) ne sont désormais requises que pour l’atelier. ( ... ) ce que les ouvriers parcellaires perdent se concentre en face d’eux dans Le Capital ( ... ) l’ignorance est la mère de l’industrie.".

Mais Marx ne rejette pas entièrement le système, il lui accorde même le bénéfice de l’accroissement considérable de l’abondance matérielle qui caractérise cette fin du XIXème siècle. Pour lui, ce n’est pas une abstraction, un objet intellectuel, qui est "mauvais", mais ce que certains en font : "La machine est innocente des misères qu’elle entraîne [Mais ... ] c’est comme puissance ennemie de l’ouvrier que Le Capital l’emploie"[5]. Ce système a une justification historique.

 

Une critique, pas une solution.

A aucun moment, dans Le Capital, Marx ne décrit un autre système, "communiste" par exemple, ni n’évoque, à plus forte raison, la façon d’y arriver. Bien sûr, on sent bien son attirance pour les coopératives ouvrières comme l’espoir que fait naître chez lui l’importance de la Bourse qu’il voit comme une "socialisation" du capital et de la propriété. Il reste toutefois extrêmement prudent sur ces sujets qui sont développés surtout, dans les livres deuxième et troisième, publiés en réalité après sa mort. Bien qu’il soit proche des mouvements socialisants de son époque, et surtout solidaire des luttes ouvrières, il s’est nettement démarqué des partis, mêmes socialistes ou communistes.

 

Un système voué à l’autodestruction

Pour Marx, en fait, la société marchande capitaliste devait s’effondrer d’elle même, s’auto-détruire de l’intérieur, du fait de ses contradictions internes.

Dans celles-ci on trouve, bien entendu, la baisse tendancielle du taux de profit, mais d’autres aussi, peut-être moins évidentes et en tout cas moins célèbres.

- La tendance permanente du système à une concentration toujours croissante de la richesse. En effet les entreprises les plus productives doivent progressivement éliminer les autres en un cycle qui se continue indéfiniment. En poussant cette tendance jusqu’au bout, on doit, à la fin, ne plus trouver qu’UN SEUL capitaliste, en position de monopole, ce qui élimine la concurrence, qui était justement le moteur et la justification du système. Vladimir Ilitch Oulianov[6] l’a bien décrit dans son livre : L’Impérialisme, stade suprême du Capitalisme.

- L’augmentation considérable et continue du nombre de travailleurs, hommes et femmes, comme leur organisation croissante au sein de syndicats et de partis ouvriers, devait nécessairement provoquer une modification du rapport de force en leur faveur, et donc un accroissement des tensions sociales, puis, à terme, la disparition du système. Dans ce sens, Marx voyait le capitalisme marchand comme une étape historiquement nécessaire, menant à l’émancipation de l’homme grâce à l’abondance de biens produits, il ne le rejetait pas entièrement.

Un point central est la contradiction entre le système économique lui-même et ses valeurs philosophiques, éthiques, et morales. Car ce système est bel et bien celui d’une bourgeoisie anglo-saxonne, protestante et puritaine. Et si cette morale justifie et appuie, d’un côté, le capitalisme assimilé à la liberté, d’un autre, elle réprouve l’excès de richesse et, surtout, ce qu’on appelle "l’enrichissement sans causes". Qui plus est elle en condamne la violence et l’oppression et consacre une grande part de son activité "charitable" à tenter de soulager la misère provoquée par le système qu’elle soutient.

Il est d’ailleurs tout à fait symptomatique que la quasi-totalité de ses contempteurs et contestataires soient sortis de ses rangs, à commencer par les "glorieux ancêtres" : Marx lui même, comme Lénine ou Trotsky mais aussi Mao Tse Toung, Ho Chi Min ou encore les étudiants de Mai 68, tous issus de la bourgeoisie, petite ou grande.

 


[1] Quand je pense qu’on ose encore parler de "libre échange" (au lieu d’échange forcé).

[2] La discussion des différentes conceptions de la propriété n’entre pas dans le cadre de cet article, qui traite du Capital. Ceci dit, on peut rappeler que cette notion, fondamentale dans nos philosophies occidentales, pose toujours problème, quel que soit le point de vue d’où l’on se place.

[3] On pourrait remonter plus loin encore, Hermès n’étant que l’avatar grec du dieu égyptien Toth.

[4] Ce qui démontre d’ailleurs que les financiers n’ont pas besoin du système de l’intérêt pour s’enrichir, celui-ci n’apportant qu’une accélération de cet enrichissement. Voir à ce sujet l’analyse magistrale de Fernand Braudel dans "L’identité de la France".

[5] Ceci dit, si, pour Marx comme pour ses contemporains ou ses successeurs, le progrès technologique est lié au développement du capitalisme, cela reste encore à démontrer et je n’en suis pas, pour ma part, convaincu.

[6] Lénine



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