Y a-t-il un moyen d’en sortir ?
Marcel Gauchet : Oui, parce qu’il s’agit d’une crise, et non d’une décadence. Sauf qu’il
y faudrait une réinvention complète et une mobilisation intense des
énergies, qui ne sont pas au programme. Les circonstances ne nous
poussent pas, l’épée dans les reins, à sortir d’une situation qui est
vécue comme spirituellement déplorable, mais matériellement
confortable. Nos ancêtres vivaient dans le combat, le sentiment
d’urgence, le dos au mur. Souvenez-vous : « Debout les damnés de la
terre ». Cette rhétorique parlait, elle n’a plus de sens. Aujourd’hui,
grâce justement aux progrès accomplis, les gens peuvent se permettre de
se dire, à propos de la crise, « c’est un mauvais moment à passer, on
verra après les vacances »… C’est pour cela que cette situation peut
durer. Mais j’en doute, parce que je crois à l’Histoire. Dix siècles
d’une inventivité extraordinaire ne s’effacent pas en quelques années.
L’Europe a d’énormes atouts. Elle est le continent le plus ouvert sur
le monde, le moins ethnocentrique, le mieux adapté, en fait, aux
conditions de la mondialisation. Les conditions d’un rebond existent.
Il ne manque que la volonté de s’en saisir.