Bonjour. Merci pour l’article – écrire, c’est quand même du travail.
A ça près, c’est du niveau du café du commerce. En gros, un amalgame d’arguments qui procèdent à la fois de la propagande domestique (le seul pays libre, la presse libre, blablabla), du wishful thinking (le dollar le plus fort parce que les américains parlent la même langue, les cerveaux, la force...) et d’informations factuelles (les prix les plus bas).
J’ai vécu, étudié, travaillé aux États-Unis, pendant plusieurs années. J’y ai de la famille. J’ai commencé à visiter dès l’âge de quinze ans, ça fait une paye. La réalité de terrain, quotidienne, j’ai connu, dans plusieurs états différents. Pour ce qui est de la géopolitique et de l’économie, par contre, je ne possède sur le sujet qu’une expertise d’internaute lamda, dont je vous fais grâce (d’autant plus qu’elle n’irait pas dans votre sens).
Les américains pratiquent le culte de la liberté et de l’argent, ou plus exactement de la liberté de s’enrichir. Leur société, ils l’envisagent comme une arène où chacun doit exprimer son potentiel, un univers très compétitif, mais avec un règlement juste. La réussite financière constitue un critère objectif de la valeur d’une personne, de son aptitude à se frayer un chemin dans la société. Peu importent les moyens, d’ailleurs, seule compte la fin. C’est le pays des durs à cuire, des gens qui ne se laissent pas marcher sur les pieds, qui savent se faire entendre. Cette mentalité est un résidu historique du melting pot de peuples amenés à cohabiter, et aussi d’une mentalité protestante, parfois janséniste, qui implique que les gens sont responsables de ce qui leur arrive, quoi qu’il arrive, et si ce n’était pas le cas, que ce qui leur arrive est la volonté de Dieu. Donc pas la peine de contester l’ordre social : jouez le jeu ou dégagez la piste. Love it or leave it. Ceux qui se plaignent, ce sont les faibles, les inaptes, incapables de jouer des coudes. Se faire assister, c’est la honte des hontes, l’anti-valeur !
Pratiquement, la vie y est très confortable parce que tout est fait pour plaire au consommateur, pour lui vendre ses produits. La compétition entre compagnies marchandes est évidemment très forte. Mais essayez donc de sortir du mainstream lifestyle, d’y vivre sans une carte de crédit. C’est tout simplement impossible, mille et un services vous seront inaccessibles. La société américaine s’autoformate. Les entreprises essayent toutes sortes de techniques, qui lorsqu’elles sont adoptées par le plus grand nombre, émergent comme solution unique et incontournable. Tout le monde vit pareil parce que la différence est abandonnée au profit de la consommation de masse. Paradoxal, au pays de la liberté individuelle et de l’affirmation de soi. Le confort a un prix. Il faut faire comme tout le monde, suivre le troupeau, consommer de la même manière. Consommer est d’ailleurs le seul idéal national.
Essayez de discuter avec une administration, des fonctionnaires, ou des employés. Vous aurez affaire à des rouages qui appliquent aveuglément le règlement. N’essayez pas de discuter avec un policier, n’oubliez pas de laisser vos mains en évidence. Trouver un interlocuteur véritable relève du défi. Quand vous achetez un produit, trouver un spécialiste technique est virtuellement impossible. Le type qui vous a vendu la bagnole vendait des godasses la semaine avant.
C’est une société extrêmement litigieuse, où chacun doit constamment être prêt à défendre son territoire. D’où la prolifération de films ou tv shows axés sur le tribunal, qui est aussi une arène. Un avocat me disait à l’époque que trois avocats sur quatre dans le monde sont américains. Intéressant. J’avais un jour émis la suggestion, en rigolant, qu’on pourrait lancer des distributeurs de contrats préétablis, par exemple pour des « dates » (qui paye le resto, actes sexuels autorisés ou non, lesquels, etc.). Plusieurs interlocuteurs m’ont pris au sérieux, un a trouvé l’idée intéressante.
A contrario, les majors diffusent en boucle des kyrielles de shows familiaux mettant en scène des bandes d’amis ou des petites communautés clamant et éprouvant leur solidarité au travers de l’épreuve. Mais cette réalité est de l’ordre du fantasme national. Le jeune américain sait très tôt qu’il va devoir faire preuve d’indépendance et d’autonomie. D’individualisme. Une société solidaire et interdépendante, il ne le conçoit même pas. Pour lui, c’est du socialisme ! Quand un parent prête de l’argent à ses enfants, c’est avec un taux d’intérêt. Et ça ne choque personne.
En fait, la seule vie sociale réelle, c’est celle des paroisses, qui constitue un réseau important, notamment dans la recherche d’emplois et de solutions diverses. A vrai dire, les américains ont souvent le contact facile et engagent volontiers la conversation, au boulot, en rue, dans l’ascenseur, dans les nombreuses soirées qu’ils organisent. On peut parler de tout, sauf, évidemment, de religion, de sexe et de politique. Comme disait un ami – américain – qu’est ce qui reste à discuter ?
La classe politique américaine prétend défendre les intérêts des citoyens ordinaires, c’est-à-dire surtout et avant tout leur droit à jouer le struggle for life selon des règles équitables. En fait, elle constitue l’interface entre une écrasante majorité de citoyens ordinaires, confrontés à des préoccupations ordinaires, et le monde restreint du pouvoir économique, financier. Ceux qui ont l’argent sont des modèles à suivre, des icônes. Leur existence et leur supériorité n’est pas réellement discutée, sauf bien sûr par une minorité intellectuelle. Le lobbying est une pratique normale aux États-Unis. Cela ne choque personne que des intérêts privés fassent pressions sur les représentants élus. Une simple variante du jeu. Le slogan de base n’est jamais contesté ; l’Amérique est libre, l’Amérique est juste.
Les américains pensent que leur société est juste parce qu’elle leur permet de concourir et de faire la preuve de leur valeur. De réussir. Mais à quel prix ?
Bon. Je n’ai aucun regret des États-Unis, malgré tous nos défauts à nous européens. Nous pourrions leur emprunter plus de candeur, moins de préjugés, plus d’optimisme, plus d’engagement individuel et plus d’initiative, moins de blabla et plus de pragmatisme. Nous pourrions nous en inspirer pour construire une société où les individus contrôlent d’avantage leur sort individuel. Personnellement, j’adore l’humour inhérent à langue américaine, son impact et sa concision, et j’admire sincèrement leur capacité à s’autocritiquer et à se moquer de leurs propres travers (faculté qui nous fait souvent cruellement défaut). Mais l’Amérique, ce n’est certainement pas telle quelle un modèle pour le futur.
Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Ubuntu, PHP, MySQL, CKEditor.
Site hébergé par la Fondation Agoravox
A propos / Contact / Mentions légales / Cookies et données personnelles / Charte de modération

