Cette affaire, par sa médiatisation, par sa récupération en télé ou sur AVox, permet essentiellement à ceux qui se jettent dessus, de se blanchir, en tant que parent.
Cent, mille, dix mille, un million de personnes bavasseraient dessus que ce ne sera jamais pour dire autre chose que l’incurie d’autrui et bien entendu, des parents, des vrais parents, à qui on a retiré les enfants.
Ces bavasseurs se retrouvant alors en position de donneur de leçon.
Je le dis souvent, nous ne savons pas faire autrement que juger de manière très binaire. Nous avons pourtant une expérience personnelle de la vie qui nous a plusieurs fois prouvé que tout en ayant écrasé un chien nous ne sommes pas salaud ; que tout en ayant trompé notre conjoint, nous ne sommes pas une ordure ; que tout en ayant oublié de déclarer un détail au fisc, nous ne sommes pas un bandit ; qiue tout en ayant une fois menacé un voisin, nous ne sommes pas terroriste.
Nous savons pourtant tous très bien que si des juges démagogues ou des concierges, alertés par quelque personne malveillante (et les enfants peuvent en faire partie), observaient tous nos comportements passés, les plus secrets, les mieux dissimulés, ils trouveraient dix fois matière à nous traiter de criminel.
Ne serait-ce que pour avoir refusé -par déni, par surdité- d’aider une vieille tante à payer son loyer, à s’acheter de quoi bouffer. Ou, plus d’actualité, pour avoir pris en photo notre fille dans son bain.
Nous savons que nous sommes limites mais nous sommes pourtant fort diligents et agiles à enfermer autrui dans une condamnation.
C’est qui nous ?
Ce n’est probablement pas tout le monde. Tout le monde n’a pas participé à la tonte des femmes ayant couché avec l’ennemi. Mais nous sommes suffisamment nombreux à aimer jouer les saints pour que les lynchages et les stigmatisations se produisent.
Nous ce n’est pas tout le monde, loin s’en faut ; Mais ça représente tout de même déjà beaucoup de monde.
Il y a plein d’effets de groupe qui influent sur nous, sur ce que nous disons ou écrivons, donc sur les jugements que nous émettons. Dont les divers effets Milgram (les chefs subissent également la pression de la masse) ou le paradoxe d’Abilene. C’est forcément sous l’effet de ces principes actifs que tous ceux qui jouent au bavardage (tout le monde ne bavarde pas, ne clavarde pas) adoptent des positions aussi binaires.
Par le OUI ou par le NON, il faut s’exprimer sans nuances pour faire autorité quand on joue au bavardage. Et sur tous les sujets susceptibles de nous envoyer en prison, il n’est pas question de ne pas se dire à fond dans un camp, le camp des plus forts, tant qu’à faire. Ou alors carrément dans le camp des groupuscules terroristes. Mais papoter, comme nous le faisons entre collègues, au bistrot ou sur AV tout en restant très nuancé en évitant soigneusement de plomber par exemple les parents désaisis de leurs enfants, ça ne se fait pas.
Il suffit de relire, ici et ailleurs, TOUT ce qui aura été raconté et commenté au sujet de cette affaire dans laquelle, à la base, rien n’a été dit de moche concernant les parents de cette fille, pour vérifier qu’effectivement, lorsqu’il y a un jugement d’émis concernant les parents déssaisis considérés en masse, il s’agit toujours de jugement infamant. Sur les milliers de réflexions lancées par les bavardeurs et bavardeuses autour de ce cas, pas une seule n’aura témoigné de pitié (je parle de pitié chrétienne, de celle issue de la tendresse) ou de compassion pour les parents dont on a retiré les enfants.
Ca fait un monde dur, très dur.
Cela dit.
L’ASE est une administration. Assez comparable à la Justice. Elle a été inventée par notre société pour essayer de résoudre des problèmes individuels. Comme le système carcéral, comme l’armée, comme la Justice, comme l’EN, elle n’est pas forcément bonne de manière absolue ou face à Dieu si vous préférez.
Rien ne dit que Dieu trouverait normal que les hommes organisent une armée, que des hommes en incarcèrent d’autres, que des hommes en fusillent d’autres, que des gens retirent des enfants à leurs parents. Par principe d’intelligence, nos machines sociales ne devraient jamais être considérées comme absolument, définitivement, constamment, universellement valables. Surtout quand on voit qu’elles n’ont rien résolu des souffrances individuelles et que de surcroît, il leur arrive de provoquer clairement de la souffrance.
Si on garde constamment à l’esprit qu’aucune de nos Machines sociale n’est absolument parfaite ou valable, alors nous ne devrions jamais les adorer ni immoler qui que ce soit sur leur autel ou pire encore, en leur nom.
« Au nom de la Loi, je vous arrête ! » Quelle connerie !
L’ASE, en tant que Machine, fait au mieux son travail. Et comme l’a précisé Fergus, elle a considéré qu’elle devait interdire l’amour entre les parents d’accueil et leurs petits pensionnaires.
Sachez, si vous n’en avez pas fait l’expérience, qu’il est assez facile, pour un parent élu parent d’accueil, de se comporter en machine. De ne pas s’attacher ni créer de lien en dehors de celui du respect. Oui c’est facile, beaucoup plus facile qu’on le croit.
C’est peut-être plus difficile si l’enfant est très jeune, c’est peut-être plus difficile si le parent d’accueil est lui-même sevré de gosses, mais globalement, s’occuper de gamins de manière mécanique, surtout avec la tutelle et la supervision permanente de l’ASE est facile. C’est du reste le seul et unique cas où l’on est parent encadré. C’est très agréable et encore une fois très facile à vivre sur le plan déontologique.
Que de son côté, l’enfant soit très demandeur d’attachement, ça va de soi. Mais encore faut-il le dire. A considérer les choses de manière naturaliste, on comprend que tout enfant a un intérêt vital à établir un lien solide avec celui qui le nourrit et l’abrite, quand bien même ne serait-il pas son géniteur. L’enfant a une stratégie de survie qui le pousse à se faire aimer par celui qui tient le frigo ou plus largement le pouvoir, fusse-t-il un CRS en titane.
Tout parent d’accueil, quand il est face à un enfant stratège-vampire d’affection, est tenté de le satisfaire. On a tous entendu parler du devoir que l’on a de répondre à la demande d’affection d’un enfant). Mais d’une part ce professionnel a ses propres enfants à qui il doit garantir l’exclusivité de son affection sous peine de gros clash familial, et d’autre part, il y a la forte présence morale de l’ASE qui lui dit que non seulement il n’a pas le devoir d’offrir au vampire l’affection qu’il réclame, mais qu’il en a même l’interdiction.
De la même manière, un geôlier reste facilement distant vis à vis de son prisonnier parce que sa hiérarchie lui dit qu’il n’a ni le devoir ni le droit de s’en approcher. On lui inculque même l’obligation inverse, celle d’être sec, intraitable et inhumain.
Dès qu’il est question d’Armée, de Justice, d’ASE, on n’est plus dans l’humain-individu, on est dans un produit du groupe humain, dans la Machine. Et là il n’y a plus de câlins. Par contre il y a des pelotons d’exécution, de la prison, des barbelés et des gibets. Le tout étant encadré par la valeur DEVOIR.
Il ne faut donc pas, dans un article ou un commentaire, mettre dos à dos, l’une jugée bonne, l’autre jugée mauvaise, deux attitudes provenant de deux entités différemment organisées.
L’ASE + la famille d’accueil c’est une entité froide, agissant par le biais du devoir et qui tient clairement la prison dans la main, car quiconque la trahit devra la subir. Cette entité est humaine au sens où ce sont les êtres humains qui l’ont conçue et qui la font fonctionner mais on y pratique la non-humanité-singulière. On y pratique le respect froid. Comme on doit respecter un serpent, une araignée ou une méduse. Pas comme on se laisse aller à aimer un koala, un bébé phoque, un ourson, un chiot.
Différemment, les vrais parents de l’enfant constituent une entité passionnée, individuelle, caractérisée, singulière, personnalisée, déchirée, hocqueteuse, marquée par une histoire et bourrée de sentiments particuliers qui lui font comme une carte génétique à la fois historique et sentimentale. Dans cette entité, la notion de devoir est accessoire et personnalisée. L’attachement y domine le devoir.
A ceux, probablement effrayés à l’idée qu’ils puissent un jour se retrouver condamnés, qui s’empressent de dénigrer les parents ruinés en recourant aux poncifs de type « Parents indignes, irresponsables, incapables... » je dis qu’ils donnent aux Chefs l’impression de trouver la Machine meilleure que l’Homme. Ces chefs vont alors imposer plus de Machine qu’il n’y en a déjà et, à terme, en tant qu’individu singulier, vous ne vaudrez plus rien, pas même aux yeux de vos enfants. Sinon en termes de devoir « Tu es mon père, alors tu me dois ceci, cela »
Oui, des enfants peuvent grandir en kolkhoze, peuvent être élevés au sein d’une Machine asentimentale. Oui on peut le faire comme on a su le faire pour les poulets et les cochons.
Oui, bien sûr que oui, Gattica est possible.
C’est ça que vous voulez ?
Vous ne voulez plus que des films avec des personnages artificiels de type Avatar ? Vous en avez marre des films avec de vrais acteurs, des Nicholson, des Hopkins ?
A mon sens, nous sommes déjà à mi-chemin entre le concept familial tel qu’il était au XVIIIème siècle et Gattica.
De la même manière que les trentenaires actuels vivent leur célibat sans drame, sans panique, parce qu’ils voient des réservoirs immenses de type Meetic et que chacun va au zapping des liaisons, de même les adolescents et les préados zappent aussi en jouant d’un réservoir inépuisable. Et c’est de cette manière zappiste qu’ils regardent leurs parents.
Pour bien faire les choses, plus un parent est Machiné, plus il est standardisé, plus il est interchangeable, zappable.
Pour ma part, je crois qu’il faut supporter chaque personne avec ses défauts et même, paradoxalement, se féliciter qu’elle en ait au lieu d’en appeler constamment à la Police, à la Machine comme référence asolue du Bien ou du mieux-être.
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