Le Penseur de Rodin était en activité intellectuelle comme l’était Da Vinci quand il dessinait ses machines. Mais il s’agit là d’une activité intellectuelle autonome où l’on fouille en toute solitude dans ses propres tiroirs mnémoniques pour en tirer de quoi composer un bouquet, un vélo ou un repas.
La conversation développe une activité intellectuelle de bazar, de vide-grenier, qui nécessite donc au minimum un interlocuteur. En conversant, on expose aux autres les contenus de ses tiroirs, on regarde ceux des autres, on troque. Parmi ces objets qu’on échange, il y a les objets utiles, les objets sentimentaux, les bijoux de famille, les médailles, les objets fêlés, les objets spéciaux qu’on ne montre qu’aux intimes (ceux qui sont censés ne pas nous dénoncer à la Police).
Tant qu’il n’existait pas d’autre exutoire à ce besoin de bazarder que la véritable conversation, les gens se débrouillaient avec leurs parents, avec leur conjoint, leur maîtresse, leurs collègues, avec les Puces, avec leur chien, leur tortue, leur poisson rouge, leur confesseur, leur dieu, leur nombril, leur verre, leur miroir et leur brosse à dent.
Après le journal et la radio, la télé avait offert un nouvel exutoire où chacun avait l’impression qu’à tout moment on s’adressait à lui, on lui proposait des bidules et des machins. Il était le chaland d’un très grand bazar et passait son temps à l’arpenter. Il s’y sentait certes attendu mais il ne pouvait pas y vider ses propres tiroirs.
Avec Internet c’est la totale. Sur les trottoirs de l’immense souk virtuel, s’alignent en permanence et à l’infini les stands de chacun. Stands qui prennent toutes les formes, des plus condensées et fixées que sont les blogs aux plus diluées et éphémères que sont les chats. Les forums comme AVox qui se situent entre ces deux architectures ressemblent beaucoup aux véritables Puces de Clignancourt (mais il y manque un bar).
Depuis quelques années, on parle de fracture. Ce mot, comme tous les mots, semble précis à l’oeil mais son champ sémantique ne l’étant pas, il devient fourre-tout. Dès qu’on sent un hiatus avec quelqu’un ou plutôt avec un vague groupement, on qualifie cette distance de « fracture » sociale, générationnelle, politique, électronique, numérique...
En réalité les coagulats ont toujours existé et leur vocation est de constituer une différenciation, une rupture. Quand une personne est fixée par son identité physique et patronymique, elle ne peut trop changer de groupe sans risquer d’être taxée d’apostasie ou de traitrise. Mais quand une personne peut bazarder sous une burqa ou un avatar, elle peut plus facilement changer de chapelle. A la suite de l’anonymat des urnes, l’anonymat du Net favorise les ravalements de façade, les déplacements de stand, le nomadisme intellectuel, esthétique et éthique de chacun. On vote nucléaire le matin et au soir de Fukushima on hurle contre les nucléocrates pour se faire plusser.
Il n’y a pas plus de fractures aujourd’hui qu’autrefois, il y a surtout une accélération des mutations technologiques qui rendent les sauts plus fréquents et donnent l’impression qu’il n’y a plus de continuités.
Il y a pourtant une continuité : le principe d’évolution, le principe de mutation, le principe de changement. Il y a toujours eu des changements, des fractures, et il y en a encore. Les choses changent toujours, il n’y a donc pas de changement (Là je fais plaisir à JL qui me veut sophiste)
Si les changements apparaissaient positifs aux yeux de tous, on n’utiliserait sans doute pas le mot fracture qui péjore le changement. Seuls les anciens pétrifiés par quelque Méduse péjorent le changement qui leur impose de la souplesse. T’imagine bien que ce farceur de Léonard Da Vinci n’aurait pas eu l’idée de péjorer les changements.
Tiens prenons l’orthographe, méta symbole de continuité, de rigidité sur la forme et la manière.
A la lecture de ce papier de notre ami Sdabir, les Bledosaures qui exposent sur leur stand des livres de grammaire et leur diplôme de francé vont avoir le poil hérissé et auront envie de dénoncer sa mauvaise forme, sans rien dire sur le fond du coup. Hier, j’ai vu un de nos plumitifs descendre en flamme un intervenant au motif qu’il faisait plein de fautes et cela sans dire un mot du fond (qui était pourtant au moins aussi consistant que le texte commenté).
Or (sans H ni S s’il vous plé, pitié !) s’il est avéré que nos Poilus écrivaient d’une belle écriture toute propre et sans fautes, il n’est pas aussi certain que les trentenaires de 1980 écrivaient aussi proprement. C’est qu’avant le Net, on n’écrivait pas beaucoup ou toujours les mêmes choses « Client, facture, client, facture, dette, école, EDF, bonne année et meilleurs voeux ». J’ai eu l’occasion de constater que les trentenaires de 1960, de 1970, de 1980, de 1990, quand ils devaient ouille ouille ouille, écrire quelques mots sortant de leur ordinaire, étaient à l’ouest.
La conversation via le clavier révèle une dysorthographie qui n’est pas forcément nouvelle pendant que le vocabulaire à connaître aujourd’hui est certainement deux fois plus étendu que celui d’un Poilu. (Takavoir la brouettée de vocabulaire nucléocratique qu’on vient d’apprendre tous ensemble. Et que je te file un Sievert tout neuf et que je te refourgue ce corium que je viens de trouver)
Et parce que la majorité des gens ne font pas métier de leur orthographe, parce qu’ils accordent alors plus d’importance au fond qu’à la forme, ils zappent sur les F les S et les R, sténotypent et pratiquent le smiley, le SMS, le morse, le braille, tout ce qu’ils peuvent pour aller au plus vite au fond. Et dès que ces fondistes forment une masse critique, les autres, plus formalistes, sont bien obligés de les tolérer pour commercer. Ainsi, de proche en proche, le monde bascule vers le sabir et bien des milliardaires du Big Bazar écrivent « hors » au lieu de « or ». (moi, je ne sais pas écrire « une tribue » sans e)
[ Et là j’ai zappé sur les conditions de saisie sur clavier, qui sont parfois très acrobatiques, qui peuvent se faire en pleine branlette ou sous les bombes]
[J’ai zappé aussi le fait que pour la première fois de l’Histoire, quasiment tous nos amis schizophrènes, paranos, borderline, peuvent bazarder dans le même websouk, sans aucune discrimination particulière]
On ne fait pas de révolution sans lui sacrifier quelque chose du passé. Le sacrifice de l’académisme est le tribut que l’on doit apporter au clavardage. Ce sacrifice marque un changement, une fracture de plus, rien de plus.
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