Plus les situations nous surprennent, plus nous affichons, dès que c’est possible, le temps de rassembler un peu nos esprits, une attitude standard.
En Occident, tout étant standardisé , nos attitudes aussi le sont. Ce sont même les attitudes à adopter au moment des surprises qui sont les plus standardisées puisque c’est là qu’elles nous sont le plus utiles pour adosser notre contenance.
Et notre conformité aux standards dans ces moments là est particulièrement examinée par tous ceux qui chercheraient à juger notre attitude.
Alors qu’un choc provoque une perdition et qu’on devrait trouver normal que la personne choquée fasse des choses incroyables, c’est précisément ce qu’on lui interdit en ne reconnaissant valides que les attitudes standards.
A un enterrement, marcher lentement, tête baissée, en silence, lunettes noires, foulard noir pour les femmes, vêtements sombres pour tous, mains croisées sur le devant, etc. voilà le standard. Courir pied nus, les cheveux défaits, en slip, tourner comme un fou autour du trou creusé, insulter tout le monde, casser des choses, quand on a son fiancé à enterrer d’être tombé sous les balles dans quelque guerre au loin, ça ne se fait pas.
La dignité toute standard d’une veuve démontre qu’elle encaisse et les moins proches n’ont alors rien d’autre à encaisser que leur moindre douleur, s’il en ressentent vraiment une.
Et puis il y a une question de préséance. Il est convenu de considérer que la veuve est celle qui souffre le plus, puis les enfants du soldat, puis les oncles, puis les amis...Ce standard fait que si la personne considérée comme la plus malheureuse reste très sobre, tous les autres peuvent se contenter d’un snif.
Alors que si la veuve court dans tous les sens en s’arrachant les cheveux, les autres, pour ne pas paraître indifférents, se sentiront obligés de sortir les grandes eaux.
Il faut donc s’aligner sur l’attitude de la veuve et ne surtout pas en faire plus qu’elle. Ce serait très mal vu.
« Les grande douleurs sont muettes » étant l’assertion qui permet d’entériner cette codification.
De toutes manières, si nous vivons en société c’est parce qu’elle comporte quelque chose que nous, les individus, n’avons pas. Elle est immortelle et peut rester bien plus optimiste que nous. Jouer le jeu de la société implique donc de participer à sa sérénité en affichant cette sérénité à titre individuel. Par effet collectif, mimétique et feed back, par projection et introjection, chacun trouve très souvent des raisons d’espérer en voyant la sérénité de sa société. Après un bombardement, se retrouver tous au marché, est rassurant.
Celui qui expose sa panique ou son hystérie est mal vu.
Au contraire, pour les manifestations et les révolutions, c’est l’attitude inverse qu’il faut afficher.
La standardisation dévore l’humain plus que n’importe quoi d’autre.
Lorsque les médias n’existaient pas, chacun avait deux ou trois fois dans sa vie à assister à un enterrement ou à l’annonce d’un cancer. Chacun relevait le standard selon ces trois expériences.
Il y avait alors des standards d’attitude mais fondés sur de petits échantillons peu médiatisés et en Alsace on ne savait pas comment les Bretonnes pleuraient leurs marins disparus.
Il restait de la place entre la standardisation sociale et l’improvisation individuelle, au moins folklorique ou régionale ;
De nos jours, avec les médias, cinémas et vidéos servis à tous à travers la planète, chacun a vu des milliers de fois des scènes de ce genre. Les standards s’en dégagent d’autant plus. Si des millions de gens réagissent comme ça c’est qu’il faut vraiment réagir comme ça sinon je vais passer pour cinglé et je vais me faire jeter.
Gagner au Loto est un choc. Mais comme nous avons vu comment les gens réagissaient, nous ferions comme eux si ça nous arrivait.
Sortir les briquets dans un concert, lever les bras et ls balancer, standard.
Promener son enfant en poussette quand on est un père, OK mais en tenue décontractée, pas en costard, standard. Pour une femme sous l’effet d’une bonne surprise, sauter au cou de son chéri en levant une jambe, standard...
Les manières de rire, de pleurer, de grimacer, de dire ouille quand on se cogne, toute la grammaire théâtrale est standardisée mais au niveau mondial désormais.
La place accordée à la spontanéité ou improvisation individuelle est donc réduite d’autant.
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